Multiprise n°17 jun/jui/aoû 2010
Multiprise n°17 jun/jui/aoû 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°17 de jun/jui/aoû 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association TA

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 13,5 Mo

  • Dans ce numéro : entretien avec Sébastien Lespinasse.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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6 Portrait d'une voix de profil Parfois l'homme brandit un projecteur de voix, une carafe. Et la bouche de verre propulse les mots téméraires vers le fond du monde. Et le monde ne perçoit qu'une buée sonore. Rencontre avec Sébastien Lespinasse, poète. Je l'attends, l"attends, lisant Jeux d'encre, Trajet Zao Wou-Ki d'Henri Michaux, il arrive, me l'emprunte et lit :: « Les livres sont ennuyeux à lire. Pas de libre circulation. On est invité à l'em- suivre. Le chemin est tracé, unique. Tout différent le tableau : immédiat, entier. Puis on va à gauche, à droite, comme on veut, où l"on l'on a envie, selon ses trajets, et les pauses ne sont pas indiquées. Dès qu'on le désire l'oeil l'œil le tient à nouveau, entier. Dans un instant, tout est Là. là. » Pendant la présentation de ta performance Pneuma-récital découverte à Traverse- Traversevidéo et que tu as aussi présenté au Ring lors du festival Hybrides j'ai eu cette sen- sensation de déplacements. On se promène dans les mots, le temps de leur diction. Il arrive que la parole soit étranglée et n'ap- n'apparaisse qu'à la fin d'un souffle, comme une tentative d'élocution. Peux-tu nous parler de cette trajectoire qui s'opère en toi et que tu donnes à entendre? ? Alors effectivement, les petits objets, les Les petites bombes que je fabrique sont des trajectoires. Elles ont bien souvent comme finalité de faire entendre une phrase. Que peut dire le trajet sonore, corporel, musical d'une phrase ? Jon Fosse dit « j'écris pour que le langage soit» » et c'est une chose que je trouve très réjouissante, cette idée de faire confiance à la matière des mots, à leurs orientations, à tout ce monde que l'on trouve dès que l"on l'on commence à ouvrir les mots, à les Les fondre, à voir comment ils copulent en- ensemble, comment ils fabriquent ensemble, comment ils s'appellent les uns les autres. Je pense à Jean Dubuffet qui explique par exemple comment en faisant attention à la matière du médium sur lequel Lequel il travaille, ce peut être un tronc d'arbre, un morceau de bois... comment à partir de cette matière première, il trouve une structure et les mots, en fait, nous parlent tout autant que nous les parlons. Nous sommes parlés par les mots, par le langage. Nous sommes les déposi- dépositaires d'une langue que nous n'avons pas fabriquée nous-mêmes, qui vient de loin. Nous mourrons et les mots continueront leur chemin sans nous, ils sont peut-être plus vivants que nous. C'est assez terrible à pen- penser, d'ailleurs. Cependant il me semble qu'il s'agit de devenir sujet de sa langue. Et mon vi- rôle de sujet c'est parfois de ralentir, d'accé- d'accélérer, de gérer ce flux de langage. Pour être sincère j'écris très peu ; et le poème est impossible, on ne peut pas écrire un poème si on ne découvre pas à quel point le poème est impossible. Cela me paraît essentiel, vrai­ vrai- imment. Le poème, et par conséquent, la parole, est impossible. Comment expliques-tu ce poème qui lie pêle-mêle tous les pays de la mappe monde ? C'est le jeu d'engendrement, c'est aussi un petit clin d'oeil d'œil à mes poètes favoris, Ghera- Gherasim Luca qui dans un poème qui s'appelle « Prendre corps » fait cette opération qu'on trouve aussi chez Henri Pichette et probablement plus loin Loin derrière qui consiste à prendre un nom et en faire un verbe. Ce que j'aime dans cette opération là, hormis le Le caractère probable- ludique évident c'est ce que suggère Le le fait de transformer un nom en un nom propre et dans mon cas un nom propre en verbe. « Je te Nicaragua. Je te Seychelles. Tu me Chines.... » IL Il joue avec quelque chose d'un peu coquin parce qu'on imagine la scène. Avec le je-tu-me, on sait dans quel jeu l'on l"on se situe. Les mots en dehors même de leur désigna- désignation font sens, le Le langage fait sens aussi par son corps. On oublie trop souvent et c'est peut-être une de nos maladies d'être hu- humain, nous nous sommes définis dans un
langage rationnel, dans son discours, et nous oublions tout ce qui parle par sa simple présence. Donc il me semble que la poésie veut ériger le mot comme présence, par moment et cette présence défait les catégories. En décadrant tout, elle devient un peu inquiétante. Les mots... on souhaite souvent les ranger dans des petites boîtes mais ils se sauvent et font autre chose. Le mot « chien » aboie-t-il ? C'est en quelque sorte un traitement DADA de la parole et du son. N'est-ce pas ? Oui, tout à fait, quand j'avais 17-18 ans, j'ai découvert, dans mon manuel de français, un poème de Tristan Tzara qui m'était tout à fait incompréhensible et qui me fascinait. Je me demandais alors comment il était possible d'écrire des choses pareilles. Plus tard je me suis rendu compte de l'existence du cabaret Voltaire à Zurich et de toute cette machinerie sonore de mise en voix qui a eu lieu avec le poème. En fait il y a une chose très importante avec le mouvement dada, surtout si on pense à la poésie qui vient un peu avant la poésie symboliste et dans les dernières ramifications, l'on y trouve le poète Mallarmé, à la fois symboliste et aussi autre chose : pendant une longue période dans la poésie, c'est l'image qui constitue l'organisation du poème. Le poème s'organise selon le principe d'une vision poétique, ce qui est vraiment le cas si on pense à Rimbaud avec « la lettre du Voyant ». mouvement DADA, on a l'impression que ce ne sont plus les images qui s'engendrent elles-mêmes mais les sons. C'est la ligne sonore qui crée et qui fabrique le poème. Et cette ligne sonore fait apparaître le poème comme complètement délirant si on le lie à l'oeil c'est à dire si on le lie à cette idée de l'image des mots ; mais si on l'écoute et, on revient au texte d'Henri Michaux, comme une ligne sonore alors on entend que ça jazze, que ça pulse, que ça travaille, de façon très anvant-gardiste par rapport à la poésie de l'époque. Je recommanderai toujours de lire les poèmes de Clément Pansaers, poète dadaïste belge. et notamment « Bar Nicanor » et « Pan pan au cul nu du nègre », qui sont des machines, des jeux, des phrasés musicaux incroyables pour l'époque. Je crois qu'il y a une sorte de libération de la poésie de l'image avec la poésie dadaïste, comme avec le mouvement futuriste. Ils ont travaillé sur des partitions abstraites ou concrètes mais en tout cas sur ce que l'on appelle la poésie phonétique qui fonctionne sur de purs phonèmes, des unités sonores au dehors de toute désignation, de tout mot, de tout langage articulé avec en particulier dans le mouvement dada, cette dimension d'humour et de jeu. (...) « TOUS CEUX QUI PASSENT, REPASSENT, PRENNENT PLACE, L'ESPACE, L'ESPOIR, LE POINT RARE, D'ETRE LÀ. » Tendresses Animales, le bestiaire érotique de Sabine Petit, textes de Sébastien Lespinasse, éditions Le Chant des Muses Extrait d'un entretien réalisé par Anaïs Delmas 7



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