Métro Montréal n°2013-03-05 mardi
Métro Montréal n°2013-03-05 mardi
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°2013-03-05 de mardi

  • Périodicité : quotidien

  • Editeur : Médias Transcontinental S.E.N.C.

  • Format : (237 x 291) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 10,3 Mo

  • Dans ce numéro : la transaction Bell-Astral en voie de se réaliser.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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journalmetro.com mardi 5 mars 2013 SURVIVRE À UNE AT Lahore. Les attaques à l’acide constituent la forme la plus répugnante de violence imaginée par l’être humain. Au Pakistan, une entrepreneure inspirée et une communauté de femmes ayant survécu à ce type d’agression redonnent espoir aux victimes. ELISABETH BRAW Metro World News Bushra devrait être morte. Un jour, après huit ans de mariage et trois enfants, son mari, avec l’aide de sa mère et d’un autre membre de sa famille, l’a ligotée et a versé sur elle de l’acide. Puis, ils lui ont noué une écharpe autour du cou, l’ont pendue au plafond de leur maison et l’ont laissée là pour qu’elle meure devant ses deux plus jeunes enfants. Pour s’assurer que Bushra périsse, ils ont même mis le feu à la maison. Pourquoi une telle barbarie ? Bushra était allée visiter sa famille et était rentrée en ramenant de luxueux cadeaux à sa belle-famille, plutôt que de l’argent. Personne ne lui avait dit qu’elle devait ramener de l’argent. C’est grâce à l’intervention de ses voisins que Bushra a survécu. Mais comme toute victime d’une telle attaque, elle avait l’air d’un monstre. C’est précisément ce que veulent les hommes qui jettent de l’acide au visage de leur conjointe ou d’un membre de leur famille. Au Pakistan, ce crime est simple à commettre : une bouteille d’acide coûte 0,30 $. Aujourd’hui, Bushra est âgée de 43 ans et a un bon travail : elle est esthéticienne dans un élégant salon de beauté de Lahore, une ville de 10 mil lions d’habitants proche de la frontière indienne. « Depuis mon arrivée ici, je n’ai jamais plus regardé en arrière », me dit-elle. Bushra est membre de la communauté des survivantes pakistanaises des attaques à l’acide, qui est soutenue par Musarrat Misbah, la propriétaire de la chaîne de salons de beauté Depilex. Je dois avouer, à ma grande honte, que, lors de ma première rencontre avec Bushra et ses consœurs survivantes, j’ai été perturbée et j’ai souvent détourné le regard. Mais après quelques heures passées en leur compagnie, tout ce que j’ai éprouvé, c’est de l’admiration pour leur courage et leur absence de ressentiment. Certaines d’entre elles sont extraverties, d’autres sont timides, mais toutes sont formidables. Et leur bonté est incroyable. « Tes mains sont fatiguées, me dit Bushra tandis que je note leurs réponses. Tu as besoin d’un massage des mains. » Et, sans attendre, elle se met à masser mes mains, mes bras et mon cou. Cette femme, qui a vu la mort en face, est maintenant là à se soucier de mes mains ! Musarrat Misbah, une beauté dans la cinquantaine, aide les femmes victimes d’attaques à l’acide. « Je suis une véritable esthéticienne, dit-elle. J’adore mon travail. Je suis toujours la dernière à partir le soir. » Une nuit, alors qu’elle fermait son salon, une femme vêtue d’une burka s’est présentée et lui a dit qu’elle avait besoin d’aide. Quand elle a relevé son vêtement, M me Misbah a vu un visage tellement défiguré qu’elle s’est évanouie. Depuis ce jour, la célèbre entrepreneure est devenue la protectrice officieuse des victimes d’attaques à l’acide. La trentaine de salons Depilex qu’elle possède servent également d’établissements pour sa fondation Smile Again, qui aide les survivantes à obtenir des chirurgies reconstructives et leur enseigne un métier afin qu’elles puissent réintégrer la société. « Sans formation professionnelle, où ces femmes iraient-elles ? demande M me Misbah. Auprès des hommes qui leur ont jeté de l’acide ? » La fondation Smile Again a déjà aidé plus de 500 victimes. Il ne s’agit cependant que d’une faible portion des 9 000 femmes qui, estime-t-on, ont subi une attaque à l’acide de 1994 à 2001. Ces agressions se poursuivent en dépit de l’adoption, il y a deux ans, d’une loi les interdisant. Ces attaques surviennent surtout en Asie centrale et méridionale, mais peuvent se produire partout dans le monde. « Elles ont souvent lieu dans des milieux pauvres. Or, quand vous êtes pauvre et sans éducation, vous ne savez souvent pas faire la différence entre le bien et le mal, laisse tomber Hina Dilpazeer, célèbre actrice de la télévision pakistanaise qui participe à une campagne de sensibilisation en faveur des victimes. Si on éduque les pauvres, cette pratique diminuera. » Plusieurs des « diplômées » de Smile Again travaillent aujourd’hui dans les salons Depilex. Les autres sont infirmières ou employées de centre d’appels. « La fondation est ma maison et ma famille, déclare Bushra, qui n’a plus vu ses enfants depuis l’agression. Les gens grimacent Perspectives « Sans formation professionnelle, où ces femmes iraient-elles ? Auprès des hommes qui leur ont jeté de l’acide ? » Musarrat Misbah, fondatrice de l’organisme Smile Again, qui vient en aide aux victimes d’attaques à l’acide SÉRIE quand ils me voient à l’extérieur. Ici, au salon, je suis en sécurité, j’ai gagné le respect des clientes. » Mais le chemin vers la guérison est difficile, puisque même les 35 opérations chirurgicales prescrites dans ce genre de situation ne suffisent pas à redonner à un visage un aspect naturel. « La chirurgie reconstructive coûte très cher, explique M me Misbah. Les donateurs préfèrent soutenir financièrement des écoles. » Pour des survivantes comme Nasreen, une jeune femme de 27 ans provenant d’une région rurale du Punjab, les perspectives sont très sombres. Alors qu’elle avait 13 ans, elle se faisait harceler par trois filles de son voisinage, riches et plus âgées. Un jour, sous le coup de la colère, elle répliqua. Le soir même, alors que Nasreen dormait, les fiancés des trois filles versèrent sur elle de l’acide. Cette attaque la laissa aveugle. Nasreen travaille aujourd’hui au salon Depilex de Lahore. Elle a des mains merveilleusement manucurées et une élégante coiffure. « C’est comme un havre ici, dit-elle. Ailleurs, tout le monde me fuit. » Smile Again lui verse une petite pension, car elle ne peut plus travailler dans les champs. Ses agresseurs, eux, vivent toujours non loin. Ils ont pu éviter une peine de prison de 25 ans en payant des pots-de-vin. En tout temps, de cinq à sept femmes vivent chez M me Misbah, les unes attendant d’être opérées, les autres suivant une formation. « J’aimerais que Dieu me donne plus de force pour pouvoir aider plus de filles, confie M me Misbah. Je veux construire un refuge où je pourrais vivre avec elles. Pardonnez-moi si j’ai l’air de Mère Teresa. » C’est tout pardonné. Les attaques à l’acide demeurent un problème, et le monde a besoin de plus de Mères Teresa. Des milliers de femmes sont victimes de ce type d’agression, et M me Misbah a un effet immense sur la vie de plusieurs d’entre elles. Aujourd’hui, Bushra s’est mis du rouge à lèvres et a enfilé de beaux vêtements. Son beau-frère lui dit : « Pourquoi te mets-tu ainsi en frais ? Tu devrais t’asseoir dans un coin et ne pas bouger. » Ce à quoi elle répond : « Tu n’as aucune autorité sur moi. » Autres reportages VIOLENCE CONTRE LES FEMMES Lisez notre série de reportages sur la violence faite aux femmes au journalmetro.com/femme. Elisabeth Braw en compagnie de femmes ayant survécu à une attaque à l’acide : Bushra, Anam et d’autres. On les voit ici dans un McD Après avoir prix congé d’Elisabeth, elles se dirigent ensemble vers un arrêt d’autobus, telle une communauté d’improbables héroïnes Questions-réponses « Les auteurs d’attaques à l’acide seront jugés comme des terroristes » Entrevue avec Begum Zakia Shahnawaz, conseillère principale du ministre en chef du Punjab – la plus importante politicienne de l’État pakistanais le plus populeux Que fait le Punjab pour protéger les femmes ? L’an dernier, nous avons proposé un projet de loi, qui devrait vraisemblablement être adopté. Il concerne, entre autres choses, la violence faite aux femmes. Cette loi dira clairement aux hommes que ce type de comportement barbare doit cesser. Par ailleurs, nous fournirons des soins aux victimes d’attaques à l’acide, et les auteurs de ces agressions seront traduits devant un tribunal antiterroriste, où les cas sont traités avec célérité. Les attaques à l’acide seront considérées comme des actes terroristes. Le projet de loi prévoit aussi des modifications à la loi relative à l’héritage, un quota de femmes plus important dans le secteur public, des mesures législatives contre le harcèlement et des garderies de qualité. Enfin, chaque collège du Punjab devra disposer de deux autobus pour femmes. C’est au Pakistan qu’une femme – Benazir Bhutto – a été élue pour la première fois à la tête d’un pays musulman. D’un autre côté, les attaques à l’acide y sont encore fort courantes. Sur le plan des droits des femmes, le Pakistan est-il en avance ou en retard ? En Amérique du Nord et en Europe, qui sont des régions plus avancées que la nôtre, des femmes sont agressées et battues. Notre problème est 12 de ne pas avoir pu éduquer les masses ; sans compter que ces agressions sont aussi attribuables à des frustrations de nature économique. Et ne perdez pas de vue que plusieurs femmes pakistanaises puissantes se font battre par leur mari. La différence est qu’une femme puissante peut s’en aller, alors qu’une femme pauvre ne le peut pas. Ceci étant dit, les hommes doivent se rappeler que, lorsqu’ils seront vieux, leur femme se vengera des abus qu’elle aura subis. Quand les enfants sont jeunes, ils ne sont pas en mesure de protéger leur mère ; une fois adultes, ils le peuvent. Pensez-vous que la situation des femmes s’améliorera ? Oui. Tout le monde ici répète que les politiciens sont corrompus, que l’armée est pourrie, que les ONG sont pourries, que la presse est pourrie. Mais tout le monde n’est pas pourri ou corrompu. Il y a des gens qui veulent vraiment aider les femmes. ELISABETH BRAW
TAQUE À L’ACIDE onald de Lahore, non loin du salon de beauté où elles travaillent. qui se donnent mutuellement du courage dans un monde souvent hostile./AMIMA SAYEED Nasreen a été brûlée à l’acide par trois hommes sur l’ordre de voisines malveillantes./AS Les clientes du salon de beauté aiment beaucoup Bushra./AS Bushra a remarqué qu’Elisabeth avait les mains fatiguées et lui a donné un massage./AS Sarwari : de paria à soutien de famille S’étant relevée d’une sordide attaque, Sarwari est aujourd’hui soutien de famille./AMIMA SAYEED Sarwari se couvre toujours la tête et porte des lunettes de soleil. Quand elle enlève son voile, une tête brûlée de manière invraisemblable apparaît. Il s’agit cependant d’un progrès. Pendant 20 ans, son menton est resté collé à sa poitrine et ses yeux sont demeurés saillants comme ceux d’une grenouille. « Un an après mon mariage, mon mari a voulu prendre une deuxième épouse, raconte-telle, tandis que je lui rends visite à l’extérieur de Lahore dans la maison de une pièce où elle vit avec son frère et la belle-famille de ce dernier. Je lui ai dit : « Non, tu n’as qu’à divorcer d’avec moi. » » Son mari l’a aspergée d’acide. Même après une telle agression, sa mère l’a empêchée de porter plainte contre son mari, qui est le cousin de Sarwari. Il y a un an, un membre de sa famille a entendu parler de Smile Again et y a conduit Sarwari. Quelques opérations chirurgicales ont permis de séparer son menton de sa poitrine et de lui reconstruire des paupières. Elle a ensuite été en mesure de démarrer un petit Nouveau départ « Je gagne de l’argent, je fais vivre les autres ; je suis belle. » Sarwari, victime d’une attaque à l’acide commerce de capsules de bouteille. « Cela me permet d’avoir un revenu et de donner à la belle-famille de mon frère de l’argent, explique-t-elle. Mais je veux avoir une plus grande autonomie financière, parce que mon frère va bientôt se marier. Si je peux donner plus d’argent à sa belle-famille, sa femme sera gentille avec moi. » Sarwari, qui a aujourd’hui 40 ans, force le respect, car elle est devenue soutien de famille. Mais les sœurs de sa future belle-sœur se moquent un peu d’elle, lui disant : « La nouvelle femme de ton frère est belle ! » Ce à quoi Sarwari répond : « De quoi parlez-vous ? Je gagne de l’argent, je fais vivre les autres ; je suis belle. » ELISABETH BRAW Fière Anam, 16 ans : « Je n’ai pleuré qu’une fois au cours des dernières années » Anam a 16 ans. C’est une belle fille. Ou plutôt, le côté droit de son visage est beau. Le gauche a été ravagé par l’acide. « Je marchais vers l’école avec mon père quand j’ai entendu un homme de mon quartier m’appeler, se souvient-elle. J’ai continué à marcher, et il a crié : « Si tu ne t’arrêtes pas, je te lance de l’acide. » J’ai poursuivi mon chemin, et j’ai alors senti une brûlure dans mon dos. Quand je me suis retournée pour voir ce qui arrivait, l’homme m’a jeté de l’acide au visage et sur le corps. » Anam a passé un an à l’hôpital, puis a vécu comme une recluse : elle n’a plus quitté la maison. Deux ans plus tard, c’est une jeune femme pleine d’assurance qui étudie tout en suivant une formation d’esthéticienne auprès de la fondation Smile Again. « J’ai longtemps été en colère et je me demandais : pourquoi moi ? dit-elle. Mais quand je vois le genre de Anam/A. SAYEED torture que les autres femmes ici ont dû endurer, je n’ai plus envie de me plaindre. » L’agresseur d’Anam avait demandé à ses parents la main de sa sœur aînée, et sa demande avait été refusée. Sa Espoir. Agressée, Urooj s’immole par le feu, mais découvre une nouvelle vie Des agressions répétées ont amené Urooj à tenter de se suicider. Aujourd’hui, elle a un travail et s’apprête à se marier./AMIMA SAYEED Urooj a tenté de se tuer en s’immolant par le feu. « Ma belle-famille me torturait », raconte-t-elle. Et les choses se sont vite aggravées parce qu’elle n’est pas rapidement tombée enceinte. « Mon mari me disait : « Tu es stérile ; à quoi sers-tu donc ? » » rapporte-t-elle. Puis, elle est tombée enceinte et a donné naissance à une fille : malheur ! Urooj a survécu à ses brûlures, mais 70% de son corps a été touché. Ses parents lui ont reproché son comportement, tandis que son mari s’est remarié. Urooj n’a plus jamais revu sa fille. C’est un ami qui, après avoir entendu parler de Smile Again, l’y a conduite. Elle est aujourd’hui esthéticienne. Elle a récemment rencontré un homme sur l’internet, et les deux prévoient se marier, au grand dam des parents d’Urooj. « Ils m’ont dit que j’aurais dû accepter mon sort et continuer à vivre avec mon premier mari, dit-elle. Je leur ai répondu que j’avais tout perdu et que je n’avais pas besoin de parents comme eux. » Urooj est aujourd’hui âgée de 32 ans et travaille à temps plein. Elle a beaucoup de chance. Parmi les 500 femmes qui ont été aidées par Smile Again, seules 8 se sont mariées. « Au cours des années qui suivent l’attaque, elles n’osent pas y penser, explique M me Misbah. Mais quand elles reprennent confiance en elles, elles commencent à y réfléchir. Le problème est alors de trouver des hommes prêts à se marier avec elles ? » Ces femmes sont des battantes. Elles ont vu la mort de près ; elles peuvent donc rêver d’amour elles aussi. Le jour de ma première visite, à la Saint- Valentin, toutes les survivantesesthéticiennes travaillant au salon de M me Misbah portaient un rouge à lèvres d’un beau rouge vif. ELISABETH BRAW Compassion Ce qu’on peut faire 13 « J’ai longtemps été en colère. Mais quand je vois le genre de torture que d’autres femmes ont dû endurer, je n’ai plus envie de me plaindre. » Anam famille croit qu’il visait l’aînée, mais que, ne trouvant qu’Anam dehors, il s’est vengé sur elle. Comme les autres victimes d’attaques à l’acide, la jeune femme conservera toute sa vie des séquelles de cette agression. Elle reste cependant forte. « Je n’ai pleuré qu’une fois au cours des dernières années, dit-elle. C’est quand mon agresseur a été condamné. Il n’a eu que quatre ans de prison. » ELISABETH BRAW Un chirurgien italien a promis à Musarrat Misbah de soigner gratuitement trois survivantes. Au Pakistan, de nombreux médecins gonflent plutôt les honoraires qu’ils exigent de Smile Again. Voici ce que vous pouvez faire pour aider : Sur PayPal : http://www.depilexsmileagain.com/how_you_canhelp.php. Dans l’un des centres Smile Again ou dans un établissement similaire. Offrez du travail à des survivantes. Les plasticiens sont notamment invités à offrir bénévolement leurs services. La page Facebook de Smile Again se trouve au https://www.facebook.com/DepilexSmileAgain. Si vous faites un métier qui peut être aisément appris par des survivantes, faites du bénévolat pour le leur enseigner et aidez-les à gagner leur vie. Demandez à votre gouvernement fédéral d’inviter le Pakistan à interdire la vente d’acide, ou du moins à l’encadrer davantage.



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