Métro Belgique n°4165 29 jan 2020
Métro Belgique n°4165 29 jan 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°4165 de 29 jan 2020

  • Périodicité : quotidien

  • Editeur : n.v. Mass Transit Media

  • Format : (235 x 315) mm

  • Nombre de pages : 20

  • Taille du fichier PDF : 2,7 Mo

  • Dans ce numéro : une grenouille réapparaît à Cochabamba.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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10 121 CULTURE MERCREDI 29/1/2020 I metrotime.be LA RÉALISATRICE LULU WANG À PROPOS DE L’AMÉRIQUE, DE LA CHINE ET DE ‘THE FAREWELL’(‘L’ADIEU’) « Je considère toujours qu’il n’est pas éthique et qu’il est mal de mentir » Que feriez-vous si un médecin vous annonçait que votre grand-mère bien-aimée a un cancer du poumon ? La famille de la réalisatrice Lulu Wang, née en Chine mais vivant aux États-Unis depuis l’âge de six ans, a décidé de ne pas inquiéter la vieille dame et de lui cacher sa maladie au stade terminal. Un mensonge qui offre matière suffisante pour une tragicomédie (étonnamment vivante), comme le prouve ‘The Farewell’(‘L’Adieu’). Est-il normal en Chine de taire ce genre de mauvaises nouvelles ? Lulu Wang  : « Au départ, je ne le pensais pas. Je partais du principe que seule ma famille ferait une chose pareille. Mais depuis que j’ai fait ‘The Farewell’, beaucoup de gens sont déjà venus me raconter des histoires semblables. Apparemment, c’est même tellement normal en Chine que cela n’étonne plus personne. Cela n’arrive pas que là, d’ailleurs. Je l’ai aussi entendu de personnes d’Amérique du Sud, du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord. Cela arrive beaucoup plus souvent qu’on ne le pense. » Pourquoi les gens font-ils cela ? « En Chine, cela s’explique par le lien entre le corps et l’esprit. Les Chinois croient que le stress, la façon dont vous regardez quelque chose, a un gros impact sur votre santé physique. Si vous pensez que le pire peut arriver, le pire arrivera effectivement. Si un malade pense qu’il peut guérir, il a beaucoup plus de chances de guérir. » Portez-vous un autre regard sur ce ‘mensonge’depuis que vous avez fait le film ? « C’est un double sentiment. Je considère toujours qu’il n’est pas éthique et qu’il est mal de mentir, mais d’un autre côté, je n’ai pas non plus la prétention de savoir ce qui est juste. Pour moi, ‘The Farewell’parle aussi de ça. À la fin du voyage, nous sommes tous des êtres humains. Nous faisons EN QUELQUES LIGNES de notre mieux. Je ne peux pas penser à ce mensonge sans réaliser aussi que ma grand-mère a survécu aux pronostics des médecins. Et nous ne saurons jamais si cela se serait passé différemment si, au contraire, nous lui avions dit la vérité. » Ressentez-vous toujours un choc culturel lorsque vous retournez en Chine ? « Oh oui, à chaque fois. La Chine change constamment. La culture pop, la langue, le paysage. Quand je cherche des endroits que j’ai connus dans le temps, ils ont souvent disparu. Parfois, il s’agit de rues entières. À chaque fois, c’est comme si je découvrais un nouveau pays. » Billi (la rappeuse et actrice Awkwafina) est une Américaine d’origine chinoise qui, à 30 ans, essaie de mettre de l’ordre dans sa vie. Elle ne retourne plus souvent dans son pays natal, mais elle a tout d’un coup une très bonne raison de faire le voyage  : Nai Nai, sa grand-mère bien-aimée du côté paternel, a un cancer incurable et toute la famille souhaite lui rendre visite une dernière fois. Or, la grand-mère n’est elle-même pas au courant de sa maladie au stade terminal, car la famille et les médecins ont décidé de ne rien lui dire. Et donc un faux mariage est organisé en toute hâte comme excuse pour rassembler la famille. ‘The Farewell’est inspiré de la vie de la réalisatrice Lulu Wang, et cette authenticité touchante déborde de l’écran, grâce notamment à cette émotion si forte et si naturelle que dégagent tant Awkwafina que Shuzhen Zhao (qui joue la grand-mère). Le film, cependant, est beaucoup plus qu’une histoire familiale tragicomique. Wang profite de l’occasion pour brosser un portrait non équivoque de la Chine, un pays qui est si pressé de jouer ses nombreux atouts que ses citoyens n’arrivent souvent plus à suivre. (rn) ●●●●○ Ph. The Searchers On dirait que la Chine veut avancer coûte que coûte et ne laisse pas le temps à ses citoyens de dire adieu à leur ancienne vie. « C’est exact. C’est une des métaphores que je voulais dans le film. La Chine s’impose une évolution ultrarapide. Il n’y a pas de place pour la nostalgie. Mais que faire alors de tous vos souvenirs ? Comment faire son deuil ? La Chine ressent le désir nationaliste de rattraper l’Occident. Ce que l’Europe a fait en 700 ans et l’Amérique en 200 ans, la Chine veut le réaliser en 20 ans. Je ne veux certainement pas juger si cela est bien ou mal. Je comprends les points de vue des deux côtés. La question qui se pose, c’est comment être tourné vers l’avenir tout en respectant le passé. C’est difficile de trouver le juste équilibre entre les deux. » Les Chinois ordinaires en sont-ils conscients ? « Les Chinois ne parlent pas beaucoup de ce genre de choses, en général. Ils se préoccupent beaucoup de l’image de la Chine à travers le monde et sont donc souvent sur la défensive. Je peux le comprendre, car ils ont dû subir pendant des siècles la domination de l’Occident. Cette domination existe d’ailleurs encore aujourd’hui. Regardez les mannequins. Ceux-ci doivent toujours correspondre en premier lieu aux canons de beauté occidentaux. Cela a une influence sur le subconscient du peuple chinois. Les Chinois essaient de s’en libérer, et ne parviennent à le faire qu’en utilisant le même système que l’Occident a créé  : le pouvoir et l’argent. » Le personnage principal de votre film est, tout comme vous, né en Chine, mais vit depuis longtemps en Amérique. Partagez-vous son sentiment de non-appartenance ? « De moins en moins. Dans le temps, je me sentais souvent perdue quand je cherchais des réponses. Je ne savais pas sur quelle tradition je pouvais m’appuyer. J’ai tourné mon premier film, ‘Posthumous’, à Berlin, et c’était une comédie romantique. Beaucoup de gens du milieu du cinéma m’ont dit cependant qu’ils voulaient entendre MOVIES ma propre voix personnelle. J’ai donc imaginé ‘The Farewell’, et quand j’ai proposé cette idée, j’ai souvent eu comme réaction ‘Est-ce que c’est américain ou chinois ?’Les gens trouvaient que c’était trop chinois pour être américain, et vice versa. Comme j’ai un pied dans chacun de ces deux mondes, ils ne pouvaient me ranger dans une case. J’ai réalisé que j’ai ce problème depuis toujours. Les gens veulent savoir qui je suis, mais seulement si je rentre dans une case. Cela signifie que je dois tracer ma propre voie. Je ne peux pas suivre une voie qui existe déjà. » ‘The Farewell’vous a-t-il aidé à tracer cette voie ? « Absolument. Je me sens aujourd’hui beaucoup plus à l’aise avec le fait que je suis entre deux mondes. C’est ça ma propre voix personnelle. Je ne suis pas une porte-parole de la Chine ou de l’Asie, ni de l’Amérique ou de l’Occident. Je représente des gens qui n’appartiennent pas à un seul monde. Des migrants par exemple, tant de la première que de la deuxième génération. Ou les enfants de parents qui sont partis travailler dans un autre pays. C’est aussi ma conviction que nous devons tous renoncer à ces frontières et à ces cases et définitions. Je veux contribuer à cela avec mes films. » Ruben Nollet @rubennollet
metrotime.be MERCREDI 29/1/2020 CULTURE 11 Ph. Sony Pictures Ph. Belga Films REVIEWS Bombshell (Scandale) Décédé en 2017, Roger Ailes était une des grandes figures de la télé américaine, et de Fox News en particulier. Un an avant sa mort, il fut au centre d’un scandale qui lui coûta son poste -mais lui rapporta des millions en compensation  : l’ex-présentatrice Gretchen Carlson l’accusait de harcèlement. Mais c’est le témoignage de Megyn Kelly, vedette de la chaîne, qui précipitera la chute du septuagénaire. Une chute racontée avec force et fracas dans ‘Bombshell’, avec Charlize Theron dans le rôle de Kelly, Nicole Kidman dans celui de Carlson, et Margot Robbie incarnant un personnage composé à partir d’histoires similaires. Derrière leur puissante triple performance, le film lève un (petit) pan de voile sur toute une culture du silence. Si ‘Bombshell’ne marquera pas l’histoire par sa réalisation lisse, le scénario bien ficelé (signé par l’auteur de ‘The Big Short’) est efficace en termes de tension. Les coulisses de la télé sont plus laides que ce qu’elle veut bien nous en montrer… (em) Jojo Rabbit MOVIES ●●●○○ Une comédie sur le nazisme… sérieusement ? Jusqu’ici on ne connaissait qu’un seul film qui avait osé, et il était allemand  : en 2015 ‘Er ist wieder da’(‘Il est de retour’en VF) imaginait la résurrection d’Hitler à l’époque actuelle. Culotté, mais efficace. Adapté lui aussi d’un livre qu’on n’a pas lu, ‘Jojo Rabbit’part du même postulat déjanté de faire rimer ‘hilarité’avec ‘croix gammée’. Moqué par ses camarades des Jeunesses Hitlériennes pour sa sensibilité, le petit Johannes a beau être blond aux yeux bleus, il n’est pas exactement l’Aryen idéal. Pire, il découvre que sa traîtresse de mère (Scarlett Johansson) cache une Juive dans le placard… Sa seule consolation est son ami imaginaire, qui n’est autre que… le Führer (Taika Waititi). Après ‘Thor  : Ragnarok’, Taika Waititi, le Néo-Zélandais qui a le vent en poupe, signe une satire tellement improbable qu’elle fonctionne pour de vrai. Il faut dire que derrière les saluts nazis, le film porte un vrai message d’humanité. Ouf. (em) Dolittle (Le voyage du Docteur Dolittle) ●●●○○ La compagnie des animaux vaut parfois mieux que celle des Hommes. C’est Brigitte Bardot qui le dit ! Et c’est aussi ce que pense le Docteur Dolittle (Robert Downey Jr), vétérinaire capable de parler leur langage. Vivant reclus dans sa belle demeure, il se retrouve catapulté avec son gang de bestioles dans une mission pour sauver la reine d’Angleterre grâce à une plante magique sur une île secrète. Présenté comme ça, le nouveau film tiré des romans pour enfants de Hugh Lofting peut passer pour un gros trip sous acide. Et en dehors de son histoire sans queue ni bec, c’est plutôt une bonne nouvelle ! Les jeux de mots et gags visuels surle thème animaliersont épuisés jusqu’à l’os,et on rit de bon cœur tant le casting quatre étoiles se lâche en jouant au chat et à la souris (Emma Thompson,Ralph Fiennes,Tom Holland). Les effets numériques rendant ces sacs à puces plus vrais que nature, on se demande même si Brigitte Bardot n’avait pas un peu raison ! Àmoins que ce ne soit l’acide… (si) ●●●○○ Ph. Twentieth Century Fox Portrait d’un loser attachant Pour son troisième roman, l’écrivain français Florent Oiseau brosse le portrait d’un nouveau ‘paumé’. « Les magnolias » raconte l’histoire d’un acteur raté à qui sa grand-mère demande de l’aider à mettre fin à ses jours. Comme dans vos deux romans précédents, vous brossez les portraits d’anti-héros. C’est devenu votre marque de fabrique ? « Oui, je crois qu’il n’y a que ces personnages que je trouve intéressant à traiter. Si demain, je me mets à écrire l’histoire de quelqu’un à qui tout réussit, je crois que ça sonnera atrocement faux. Je trouve intéressant et confortable de mettre dans la lumière des gens moyens à qui la vie ne sourit pas toujours tout le temps. » Cela veut dire qu’on n’aura jamais un livre signé Florent Oiseau sur un « super » héros ? « Non je crois qu’on n’aura jamais l’histoire d’un trader ou de quelqu’un qui a une vie très épanouie (rires). Je pense que je ne saurais pas le traiter. Peutêtre qu’un jour je vais lasser tout le monde avec mes histoires de losers et que je vais devoir me renouveler mais pour le moment, c’est quelque chose qui me plaît et dans lequel je suis à l’aise. » En plus, tous vos personnages sont paumés, pas seulement Alain, le personnage principal. Il n’y en a pas un qui pousse les autres vers le haut. « Non, j’aurais trop peur qu’ils se sauvent. Je n’aime pas les histoires de fiction dans lesquelles les gens réussissent. EN QUELQUES LIGNES Ph. Olivier Marty/Allary Éditions J’aime bien qu’un loser reste loser et qu’il profite d’une certaine lumière pour rester à l’identique. Je préfère quand il n’y a pas de prise en main. Je ne pense pas ça très romantique. Pour moi, il y a un côté plus léger dans le fait de vivoter et d’accepter son destin. » Votre personnage principal, Alain, ne sait pas non plus écrire des histoires positives. « En réalité, je ne me représente jamais vraiment mes personnages. Je ne saurai donc pas vous faire un spin-off sur la vie d’Alain ou des autres. L’oncle, Michel, écrit aussi. C’est juste un ressort. Je n’intellectualise pas le rapport de mes personnages à l’écriture. Je ne vais pas dire que c’est pour faire du remplissage mais presque. » Alain est un acteur raté qui n’a presque aucun rôle. Le seul qu’il a depuis des lustres, c’est celui d’un simplet. Un rôle qui joue à merveille car ça lui correspond un peu… « Ça non plus, je n’y avais pas pensé lors de l’écriture. Ça devait être inconscient. J’avoue que dans son rôle de fiction, j’aurais peut-être pu lui donner un rôle plus sympa mais non. BOOKS Même là-dedans je ne l’ai pas épargné (rires). Il est, en plus, fier de donner une autre vision du simplet, une autre consistance. » Vous situez votre intrigue principalement dans un home pour personnes âgées. Est-ce une thématique qui vous tient à cœur ? « Si je dois être tout à fait honnête, je n’ai pas vraiment de thématique qui me tient à cœur. Je suis toujours un peu jaloux des écrivains qui expliquent que leur roman part de quelque chose. Moi, en réalité, il ne part de rien. J’ai dû, pour ma vie privée, me rendre quelques fois dans une maison de retraite et j’ai trouvé que c’était un lieu incroyable qui pouvait abriter mon histoire. Et en réalité, ça s’arrête là. Ça ne serait pas honnête de me servir de ça pour vendre mon roman. Je n’ai pas écrit cette histoire pour dénoncer les conditions de vie dans les homes. J’imagine que c’est très compliqué pour toutes les personnes qui les côtoient  : les aides-soignants, les résidents, les familles… Je trouvais juste que le rapport au temps était intéressant. » Maïté Hamouchi Alain est un acteur… raté. Il n’a pas décroché un rôle depuis des lustres. Le dernier était celui d’un cadavre, et celui que son ami, Rico, vient de lui trouver est celui d’un… simplet. Dans sa vie intime, il n’y a pas de quoi non plus se réjouir. Alain n’a de relation qu’avec une prostituée. Il ne voit pas beaucoup sa famille, à part sa grand-mère à qui il rend visite régulièrement à la maison de retraite dans laquelle elle est. Sa grand-mère perd la mémoire et semble avoir oublié de lui avoir demandé de l’aider à mettre fin à ses jours. Comme vous l’aurez compris, une fois de plus, Florent Oiseau ne ménage pas ses personnages. L’écrivain français apporte un regard tendre aux « losers » d’aujourd’hui, à ces gens qu’on définirait de marginaux parce qu’ils n’ont pas de métier récurrent et de vie privée passionnante. Nous avions aimé « Paris-Venise », son précédent roman, nous aimons tout autant « Les Magnolias ». Qui a dit qu’il fallait une histoire feelgood et qui se termine bien pour avoir un bon roman ? ! Pas nous en tout cas ! (mh) « Les Magniolas », de Florent Oiseau, éditions Allary éditions, 220 pages, 17,90  € ●●●○○



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