Maze n°15 janvier 2013
Maze n°15 janvier 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°15 de janvier 2013

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Association Inspira-Maze

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 13,6 Mo

  • Dans ce numéro : rencontre avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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18 Juin 1942 Dr Mendes ou le journal de Geller - Partie 5 Aujourd’hui, j’ai 17 ans. Ma mère est venue me réveiller en m'apportant mon petit déjeuner au lit. Elle m’a embrassée tendrement, et m’a chuchoté à l’oreille : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. » C’est de Corneille. J’ai la meilleure mère du monde. 9 Janvier 1943 J’ai repris le chemin de l’école pour faire plaisir à mon père. J’ai peu d’amis, je suis devenu solitaire et ne pense qu’à m’engager. La vie est très dure et la pauvreté est partout. Dès que je me lève, j’écoute la nouvelle radio, « voice of America », c’est le service de diffusion internationale du gouvernement américain qui a commencé à émettre le 24 février. Nous avons hébergé un homme juif qui arrivait de France. Il nous a dit que les Juifs depuis le 1er septembre doivent porter une étoile jaune cousue sur leurs vêtements, comme le bétail que l’on marque au fer rouge. Il a visité une exposition qui se déroule depuis le 5 septembre à Paris. Un certain Georges Montandon, professeur à l’Ecole d’anthropologie de Paris et auteur du livre Comment reconnaître le Juif, est à l’origine de ce travail. Un communiqué de presse affirme que cette exposition a pour but de révéler aux Français les signes caractéristiques de son ennemi né. Après Paris, cette exposition devrait venir a Bordeaux. Il nous a dit qu’il avait vomi en sortant. C’est effroyable. Quand cette guerre cessera-t-elle ? Il faut que je trouve le courage de dire à mon père mon désir de partir rejoindre les forces armées et débarrasser cette terre de la vermine nazie. Je pense à mes cousins et aimerais tant être avec eux. J’ai appris qu’un certain Général Patton livrait de valeureux combats. J’aimerai servir sous ses ordres. 12 Octobre 1944 Aujourd’hui, j’ai dit à mon père que je voulais m’engager. Il n’a rien dit pendant un long moment et j’ai vu ses yeux se remplir de larmes quelques instants. Puis il m’a demandé si j’avais bien réfléchi. Je lui ai dit que ça faisait maintenant deux ans que j’y réfléchissais. Alors il m’a pris dans ses bras et m’a dit qu’il était fier de moi. Il n’en a pas été de même avec ma mère. Elle m’a giflé pour la première fois de ma vie et a fondu en larme en me prenant dans ses bras. Ma sœur pleure et me dit que je ne suis pas gentil de l’abandonner. Demain je vais m’engager. Si je ne le fais pas, je ne pourrais plus me regarder dans une glace et me sentirai définitivement lâche. 13 octobre 1944 Je pars dans une semaine. Je suis heureux. J’ai mon uniforme et après une petite formation, je partirai pour l’Angleterre. Ma mère et mon père m’ont offert une petite étoile en or, un porte-bonheur, et tant que je la porterai, il ne m’arrivera rien. Ma mère m’a demandé de ne rien faire d’héroïque. Je te laisse, cher journal, quand je reviendrai, la guerre sera finie et je te raconterai mes aventures. Novembre 1946 Bonjour cher journal, ce n’est pas sans émotion que je t’ouvre à nouveau. Les retrouvailles avec ma famille m’ont fait un immense plaisir. Ces moments là sont difficiles à raconter tant ils sont forts. Ma sœur est devenue une véritable jeune fille, très jolie, et mes parents ont vieilli en trois ans. J’ai survécu, je ne sais comment, mais j’ai survécu et c’est ça l’important. Ce qui l’est encore plus, c’est que nous avons gagné. Nous avons terrassé l’ennemi et Hitler est mort ; par contre ce que nous avons découvert comme atrocité restera inscrit dans l’histoire. Comment des hommes ont-ils pu aller aussi loin dans la barbarie ? Les camps de concentrations où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont trouvé la mort dans d’horribles souffrances. Et ceux qui ont survécu, pourront-ils continuer à vivre ? Moimême, je ne suis plus le même. J’ai participé au débarquement de Normandie. Le COSSAC ("Chief of Staff to the Supreme Allied Commander", une organisation militaire représentée par la personne de Frederick Morgan) a du tout d'abord définir le lieu d'invasion à l'ouest de l'Europe. La décision s'est portée finalement sur les côtes du Nord de la France, en Normandie, à proximité immédiate de l'Angleterre. Voici les raisons : les côtes bretonnes sont trop éloignées de l'Angleterre pour être abordées, les terres en Hollande sont inondées, les courants des côtes belges sont dangereux, et Maze 30 Janvier 2013
surtout les Allemands attendent les Alliés dans le Pas-de- Calais car le bras de mer entre l'Angleterre et la France est, à cet endroit, le plus réduit. La composition des plages normandes est relativement proche de celles de l'ouest de l'Angleterre. Ainsi, nous, les soldats, avons pu nous entraîner et même tester la résistance des chars en manœuvre sur ce type particulier de sable. Dans le cadre des préparatifs du Jour-J, les Américains ont livré des centaines de véhicules, des bâtiments de guerre, et de l'armement individuel aux Britanniques. Le parc militaire britannique s'est agrandi, tandis que les industries de l'armement situées aux États-Unis fonctionnaient à plein régime. Nous nous entraînions de toutes nos forces et étions sûrs de la victoire. Le travail des avions de reconnaissance alliés a été considérable : les photographies prises par ces derniers ont apporté des renseignements importants. De nombreux pilotes d'avions parachutistes et de planeurs ont été formés, de nombreux exercices amphibies ont été organisés, et des parachutages par tous les temps ont été effectués au-dessus de l'Angleterre. C’est ici que je suis devenu pilote et j’ai participé au « faux débarquement ». Pour avoir le temps d'établir une tête de pont relativement solide en Normandie, la Section de contrôle de Londres a donné le départ, quelques heures avant le Jour J, à une série de manœuvres indiquant qu'une attaque alliée amphibie de grande envergure était en cours en face du Pasde-Calais. Les Allemands ont du obligatoirement maintenir une force militaire importante dans cette région. Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, nous avons largué des milliers de tonnes de bombes dans la région du Pas-de-Calais. Les soldats allemands de la XVème armée ont été placés en alerte : leurs généraux redoutaient un débarquement allié dans cette zone. Pour ajouter à la confusion, une flottille de petites embarcations émettant de fausses communications radio a quitté le 5 juin 1944 en soirée les ports du sud-est pour se diriger ensuite vers le nord de la France. Le piège de l'opération Fortitude tendu par la Section de contrôle basée à Londres a fonctionné à merveille. Le Jour-J, perturbés par les nombreux rapports contradictoires en provenance du Pas-de-Calais et de la Normandie dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, les Allemands ont considéré le débarquement sur les plages de Basse-Normandie comme une diversion, pensant que le véritable débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais. J’ai été blessé en atterrissant avec mon avion dont le moteur droit était en feu et j’ai été rapatrié. Ma mère est au petit soin avec moi. Je n’ai pas eu de nouvelles de mes cousins. Mon oncle est arrivé il n’y a pas quelques mois chez nous. C’est un homme anéanti que mes parents ont accueilli. Ma tante a été prise dans une rafle à Lisbonne et fusillée. Une si gentille femme. J’ai tant de peine. Je m’accroche à cette phrase : nous avons eu de la chance. J’ai encore mon père, ma mère, ma sœur, et je suis en vie, un peu cassé, mais en vie. POSTFACE C'est avec un grand bonheur que je mets un point final à l'histoire que j'ai commencé en septembre. Comme l'a écrit Primo Levi : "L'espace d'un instant, j'ai oublié qui je suis et où je suis". J'étais Geller, j'étais Mendes, j'étais en 1939 à Bordeaux, en 42 à Auschwitz, en 44 sur en Normandie et en 2012 derrière cette page que je suis en train d'écrire. Je pense à Primo Levi, mort pour la vérité, à Aristide de Soussa Mendes, mort pour l'altérité, à Oskar Schindler, qui a tant fait, à Irena Sendlerowa, une mère pour 2500 enfants, à Emmanuel Levinas, Jorges Semprun et à tant d'autres... Je leur adresse cet écrit qui bien loin de dépasser les grands témoignages et récits, contribue tout de même, je pense, à honorer leur mémoire, à être responsable vis à vis de l'autre, à considérer l'autre comme un autre soi même. Voilà, parmi tant d'autres, ce que ce texte et ce que moi je vous invite à faire. Mais n'oubliez jamais, et c'est ce que le devoir de mémoire omet, c'est que le meilleur moyen d'honorer leur mémoire n'est pas de rester les yeux fixés sur le passé mais de les ouvrir sur le présent. Quitte à parfois, après avoir accepté la vie, dire non à tout ce qu'elle a d'injuste. Thibault Comte Maze 31 Janvier 2013



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