Maze n°11 septembre 2012
Maze n°11 septembre 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°11 de septembre 2012

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Association Inspira-Maze

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 54

  • Taille du fichier PDF : 16 Mo

  • Dans ce numéro : rencontre avec Cédric Villani.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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littérature Dr Mendes, ou le journal de Geller épisode 1 I Adresse aux lecteurs : L’histoire que vous allez lire est le fruit d’un long travail de recherches et d’implication dans un sujet douloureux : La seconde guerre mondiale et le crime de la shoah. C’est en 2009 que la première ébauche de ce texte à vu le jour et c’est seulement après plusieurs années et les lectures de livres comme Si c’est un Homme de Primo Levi, L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, Difficile Liberté d’Emmanuel Levinas ou le visionnement de la Liste Schindler de Steven Spielberg que l’envie de me replonger dans un travail de relecture m’est venu. J’ai donc relu mon texte avec une haine indéfinissable contre l’entreprise nazie mais aussi avec humanité. Je vous le dévoile aujourd’hui car je voulais parler de l’horreur de ce massacre sans le montrer, j’ai donc décidé de me concentrer sur la source d’espoir qui régnait alors au milieu de cette guerre. Et cette lueur d’espoir, c’était les Justes. On connait tous la vie et l’histoire d’Oskar Schindler mais on laisse trop souvent de côté, à mon goût, Aristide de Soussa Mendes, Consul du Portugal qui a sauvé 15000 juifs de la menace nazie en leur délivrant à tous, un Visa pour le Portugal et la liberté. Ce journal lui est dédié. L’histoire sera présenté sous la forme d’un journal intime d’un enfant qui devient par delà les années, et ses aventures, adulte. C’est par ses yeux que nous découvrirons l’arrivée du fascisme et de la guerre, que nous entendrons parler des camps mais aussi que nous rencontrerons cet homme formidable qu’était Aristide De Soussa Mendes. Quoi de plus beau que la vision juvénile et sa propension à l’étonnement perpétuel pour une histoire d’une telle ampleur. Ce texte est une fiction basée sur une majorité de faits réels. Presque tout ce qui est raconté dans ce journal est véridique. J’ai agrémenter ce journal par la vie d’un jeune homme, Samuel Geller, mais dont l’histoire de sa famille reste vraie. Le 18 juin 1939. J’adresse ce journal au lecteur pour qu’il n’oublie pas l’atrocité du crime commis par les nazis, mais également les Justes : hommes de lumière qui ont su porter la flemme à travers l’obscurité. J’adresse aussi ce journal pour qu’il n’oublie pas que le devoir de mémoire doit se conjuguer au présent car la majorité des professeurs d’histoire préfèrent ne vous parler que de ce qui c’était passé en laissant ce qui arrive maintenant. Aujourd’hui de par le monde, il existe encore des atrocités du même gabarits que celles que les nazis ont pu commettre. « Il y a dans l’histoire de la société un point de déliquescence et de sensiblerie maladive où cette société ellemême prend parti pour celui qui lui nuit, pour le criminel, cela en tout bien tout honneur » - Par delà le bien et le mal - 201 - Friedrich Nietzsche - D’après lui, l’accumulation, la passion et l’érudition vide de l’historicisme qui s’est développée autour de la muséographie (et du devoir de mémoire) n’a pas pour effet la conservation du passé mais la paralysie du présent. La complaisance à demeurer dans la célébration, dans la commémoration du passé en détriment du présent : à savoir de l’action et de l’intervention au présent. Une intervention exige une certaine forme d’oubli (« Apprendre c’est oublier » Ribot), un tourner la page, une non-permanence dans le ressentiment et dans la plainte. Car sachons le, la plainte est la pire chose que nous puissions faire pour « célébrer » le passé. Sacraliser la mémoire est une des manières de la rendre stérile. Jusqu’à aujourd’hui encore le nom d’Auschwitz, symbole du génocide nazi, de la SHOAH : « massacre » en hébreux, est l’emblème du devoir de mémoire et de ce qui ne peut et ne doit en aucun cas être oublié. Le devoir de mémoire aurait sans doute pour but que lorsqu’on poserait la question : « Quel jour es-tu né ? » à un individu né par exemple le 8 aout 1945, il réponde : je suis né le jour de la signature de l’accord du procès de Nuremberg. Ou encore qu’un individu né le 13 mai 1987 réponde : je suis né le jour d’ouverture du procès Klaus Barbie. Il n’y a qu’à lire le slogan circulant comme gros titre des journaux nationaux de cette même année pour comprendre le sens du devoir de mémoire : « Klaus Barbie sera jugé à Lyon POUR MÉMOIRE ». Le devoir de mémoire et certes important, je ne viens pas détruire mais soutenir. Il ne faut pas oublier, mais il ne faut surtout pas oublier que les Justes, comme les résistants, ont agi dans un présent, et non les yeux tournés vers le passé. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai 14 ans. Ma mère a eu cette curieuse idée de m’offrir un journal intime. Un petit carnet en cuir marron qui se ferme avec un lacet et dont les feuilles sont douces, épaisses et un peu jaunes. Ma sœur m’a offert une eau de toilette et mon père un vélo. Je ne me souviens pas d’avoir été aussi heureux qu’aujourd’hui. Pour l’occasion, mes grands-parents, mon oncle et ma tante et mes cousins sont venus déjeuner. Ma mère a sorti sa plus belle vaisselle et mon père me tenait fièrement par l’épaule. Après le repas, nous sommes tous allés en ville, habillés de nos habits du dimanche et nous nous sommes promenés sur la place Gambetta ; là, j’ai fait du vélo dans le magnifique jardin à la française devant le théâtre. Puis nous sommes allés chez le photographe. Avec les cousins, nous avons été pris d’un fou rire devant celui-ci avec son air si solennel, mais le regard sévère de ma mère nous a vite remis sur pied. J’ai fait du vélo, toute la journée, poursuivi par ma sœur et de mes cousins et ce soir, me voilà devant le cadeau de ma mère. Elle m’a dit que je devais y consigner tout ce qui était important pour moi, et qu’une fois adulte je serai heureux de l’avoir et pourquoi pas de le continuer ; Qu’un journal servait à prendre du recul et à réfléchir sur les événement de sa vie. Je suis issu de Samuel Geller et Témé Geller, mes grands-parents paternels qui vivent avec nous. Ils sont nés en Lettonie en 1880 : ils ont eu 3 fils, Joackim, mon père, Chamir, mon oncle et Abraham qui est mort très jeune de la tuberculose. Ils ont quitté la Lettonie en 1899, Ont vécu plusieurs années au Royaume-Uni où sont nés leurs enfants et se sont établis à Bordeaux en en 1920. Mon père avait déjà 20 ans. Il a rencontré ma mère un an plus tard et ils se sont mariés le 11 octobre 1921. La même année que l’indépendance de la Lettonie. Ils ont acquis également la nationalité Française. Une année très importante pour eux. De la famille de ma mère, je ne sais pas grand-chose. C’est un sujet délicat et les rares fois où je lui ai posé des questions, ses yeux s’emplissent de larmes et mon père me regarde sévèrement. Je sais seulement qu’elle est également née en Lettonie le 15 juin 1901. J’ai cru comprendre que toute sa famille est morte en Sibérie et qu’elle est arrivée à Bordeaux en étant femme de ménage dès l’âge de 11 ans, pour une grande famille bourgeoise Lettonne. Mes parents sont très doux et affectueux et possèdent une petite boutique. Mon père est tailleur pour homme comme son père, et c’est toute la famille qui travaille dans cette échoppe. Ma grand-mère reste à la maison et s’occupe des repas. Ma mère rentre à la maison en même temps que nous, à 16h00. L’été s’annonce agréable. La semaine prochaine j’irai travailler chez mon oncle qui est vigneron. C’est l’époque où il faut nettoyer les cuves et préparer les barriques. Il me donnera 250 francs pour un mois de travail. Puis j’irai, fin août, passé une semaine chez mon ami Alexis à Strasbourg. Mes parents ont accepté mais ça n’a pas été facile. Je payerai moi-même mon voyage et c’est pourquoi j’irai travailler. Un petit mot sur ma sœur Eva qui a 10 ans et qui n’est pas tous les jours facile, mais je l’aime bien quand même. Voilà, il me semble que je t’ai dit le principal cher journal. Maze Magazine septembre 2012 40
10 juillet 1939. J’ai commencé le travail chez mon oncle. Heureusement que mes cousins sont là car c’est vraiment difficile. Les cuves sont immenses et tapissées de dépôt de calcaires, on dirait de la pierre. On a les doigts plein de gerçures et ça fait mal. Heureusement ma tante nous fait des gants de graisse avant de nous coucher. A 18 heures, avec tous les ouvriers nous buvons la trempée (un bol de vin mélangé à de l’eau du sucre et ses morceaux de pain) sous l’oeil amusé de mon oncle. Après on est un peu plus souriant. Heureusement que ni ma tante, ni ma mère ne le savent !!! Malgré toute la gentillesse de mon oncle et de ma tante, mes parents commencent à me manquer… même ma sœur ! Encore 20 jours. La campagne est magnifique en ce moment. Le raisin commence à être beau. L’année prochaine je participerai aux vendanges. C’est plus agréable aux dires de mes cousins, même si c’est tout autant fatigant. En ce moment, je me lève aux aurores et je me couche avant le soleil. D’ailleurs, je m’y rends immédiatement. 30 juillet 1939 Demain c’est le dernier jour. Mes parents et grands-parents sont arrivés ce soir. Demain, visite du vignoble. Ma mère m’a trouvé bonne mine mais vieilli. Ces réunions de familles sont chaleureuses mais les conversations finissent toujours sur le même sujet « la possible guerre », l’Allemagne, l’Italie est son monstrueux Mussolini qui ne respectant pas les fêtes Pascale et a envahi l’Albanie. La conférence d’Evian de l’année dernière, le 6 juillet 1938 organisée à la demande du président des Etats-Unis : Franklin Roosevelt destinée à porter de l’aide aux juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme peu après l’Anschluss. Roosevelt est dans notre famille un véritable héros et nous avons son portrait dans le salon de notre maison. Je me demande bien pourquoi Hitler nous en veut-il tant ? Nos parents nous ont demandé de ne pas dire que nous étions juifs, de ne pas répondre aux questions si on nous en posait. Je dois dire que j’ai peur et mes cousins aussi. Il n’est que ma sœur qui ne semble pas se rendre compte de quoique se soit. Heureusement mes cousins repartent avec nous pour une quinzaine. On va bien s’amuser même si on nous a déjà prévenu que les matinées seront dédiées aux révisions, les après-midi, elles, seront libres et nous irons nous baigner même si cet été est bien froid. 10 août 1939 Aujourd’hui, pendant nos révisions, j’ai découvert un peintre extraordinaire. Picasso, c’est un Espagnol et il est le génie qui a peint le tableau Guernica : Il a peint l’horreur de la destruction de la capitale Basque « Guernica ». L’aviation allemande aidée par l’aviation Italienne de Mussolini ont bombardé les civils le 26 avril 1937. Cette toile a été exposée lors de l’exposition universelle de 1937 et quand un ambassadeur nazi, indigné lui a demandé si c’était lui qui avait fait ça, il lui a répondu : « non, c’est vous ». J’adore ce Picasso. Tous les après-midi, nous allons nous baigner et nous rencontrons beaucoup de jeunes de notre âge. C’est bien agréable de se faire de nouveaux amis. Tous les après-midi nous essayons de nous rejoindre. Nos mères surveillent de loin, mais c’est un vrai souffle de liberté ces baignades. Plus je prends conscience du monde qui m’entoure et plus j’apprécie ces moments d’amusements. Petites incartades. Nous sommes allés, avec les cousins, Simon et Adam, marauder des pêches chez cette vieille bigote qui habite à quelques rues de chez nous. Elle nous appelle les juifs et ne dit jamais bonjour, ni a ma mère, ni a ma grand-mère. Nous l’avons fait comme un acte de guerre et nous l’avons dépouillé de tous les fruits de l’arbre. J’espère que personne ne nous a vu, mais je ne le regrette pas. 24 août 1939 Les mauvaises nouvelles s’enchaînent. Hier, 23 août a eu lieu la signature au Kremlin, à Moscou, d’un pacte germano-soviétique de « non-agression ». Staline et Hitler main dans la main ! Je finis par redouter la radio surtout à l’heure des informations. Mes cousins sont repartis. Je passe mes journées auprès de mon père et de mon grand-père à la boutique. Je me forme doucement au métier de tailleur. Ce n’est pas que j’aime ça mais mon père me dit que c’est un métier que l’on peut exercer dans n’importe quel pays de monde. Que les hommes auront toujours besoin d’un costume et je ne veux pas le décevoir. Aujourd’hui j’ai appris a reconnaître le sens du fil d’un tissu, et mon grand-père m’a montré la fabrication d’un patron. Mon grand-père et une homme doux et drôle et je passe de bonne journée avec eux bien que je préfèrerai rejoindre mes amis à la plage. Au fait, la vieille bigotte ne sait pas qui lui a pris ces pêches, mais elle a fait un drôle de scandale dans le quartier et chez tous les commerçants. Ma mère se doute de quelque chose car elle nous a demandé si les pêches étaient bonnes. Mais, ouf ! Je suis rassuré, personne ne nous a vu. Je pars demain pour Strasbourg. Ma valise est bouclée et ma mère a passé sa soirée à me donner des conseils. Même mon père lui a demander de me laisser tranquille et de me faire confiance, depuis toutes ses phrases commencent par : « je te fais confiance mais… » 2 septembre 1939 Cher journal, Quand je suis descendu du train, Dimitri, Alexis et ses parents étaient là pour m’accueillir. Le voyage s’est bien passé mais les conversations dans le compartiment tournaient toutes autour de la guerre. Ça finit par me faire vraiment peur. Quand j’ai vu mes deux compères, sur le quai, j’étais drôlement heureux. Les parents d’Alexis ont bien apprécié les bouteilles de vin que mon père a glissé dans mon sac à leur attention. Nous couchons tous les trois dans la chambre d’Alexis et les nuits sont courtes, car nous discutons et avons de fantastiques fou rire jusqu’à l’aube et le réveil se fait au plus tard à 9 heures. Nous avons droit à de splendides petits-déjeuners avec des viennoiseries faites maison. Tous les après-midi, nous allons nous baigner dans l’Ill, puis nous nous promenons dans la ville. Malgré la joie d’être ensemble, il règne une ambiance bizarre pour ces vacances. Nous entendons à la radio, dans les conversations des parents et même sur la plage le mot « guerre » revenir sans cesse. Surtout qu’hier, 1er septembre, la Pologne a été envahit par l’Allemagne. Ça va mal. Maintenant la guerre est inévitable d’après les parents de Dimitri, le Royaume-Uni et la France ne peuvent plus reculer. Avec Dimitri et Alexis, nous nous imaginons en héros, sauvant les femmes et les enfants, ou en espion, ou en pilote d’avion…. Et la conversation se termine en bagarre de polochon. Les parents d’Alexis nous laisse faire sans nous faire de reproche, ce qui est plutôt anormal d’après lui. Ces quelques jours passés ensemble sont extraordinaires. Alexis et Dimitri partent pour Frankfort dans quelques jours. Je ne sais pas quand je les reverrai alors je profite de chaque instant où nous sommes ensemble. Je prends le train de nuit et arriverai chez moi demain matin. Pourvu que rien de grave n’arrive. Je suis inquiet pour ma famille. Nous sommes juifs, ce qui jusqu’à présent n’avait pas beaucoup d’importance en France, mais maintenant que va t’il nous arriver si nous rentrons en guerre avec l’Allemagne ? Thibault Comte Annecyoff 41 septembre 2012 Maze Magazine



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