Magazine Magazine n°3 mar/avr/mai 2011
Magazine Magazine n°3 mar/avr/mai 2011
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°3 de mar/avr/mai 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 124

  • Taille du fichier PDF : 8,4 Mo

  • Dans ce numéro : spécial moode et business.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 102 - 103  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
102 103
DESIGN Le dessein et la forme Une première exposition, à Paris, propose une collection de luminaires dessinés par de jeunes designers issus de l’Ecal. La seconde rassemble à Bordeaux les dessins des frères Bouroullec. Les deux parlent distinctement d’image, et d’éclairements. Mais ce sont d’abord des invitations à la foi. Credibile est, quia absurdum est 1 : à l’image de ce prêtre ânonnant un latin que le disciple n’a jamais compris mais qui emporte sa ferveur, le designer doit permettre de croire, plus que de donner à comprendre. Je crois parce que c’est absurde : parce que dépassant la raison (à ce stade pas question de crétinisme encore, ni d’escroquerie), c’est une promesse brouillée, une objectivité brumeuse plutôt. À l’image de ces deux expositions inaugurant la saison 11 : neuf cents représentations, photographies de dessins et de quelques machines pour l’album des frères Bouroullec 1. Dix-huit objets variablement lumineux dans la proposition de l’Ecal 2. Parce qu’il est temps de distinguer le design ici exposé d’un rapport à la clarté – éclairage d’un processus d’un côté (Bouroullec), d’un lieu et d’un outil de l’autre (Ecal) –, au sens aussi de la morale et d’une probité impeccable qui ont pu fonder sa démarche en d’autres temps. Mystère des dessins des frères B., qui réunissent expressionnisme, lignes inspirées, visions et projection industrielle. La sévérité du trait, l’apparente modestie formelle, et la perspective du chic invincible versant suisse Ecal. Ces deux présentations pourraient être l’occasion de s’exercer à séparer le mensonge vrai de la fausse vérité. Ou le moment de s’intéresser à un étant, envisagé indépendamment de considérations éthiques. Je suis simultanément ébloui – le métier veut ça –, troublé, un effet collatéral de la distance qu’il est prudent de maintenir pour respirer et tenter de penser. De ces états douteux et vagues n’attendre en conséquence rien de lumineux, sinon une inconfortable révélation : le design est oxymore. La réconciliation provisoire de paradoxes est son unique boulot. Une tâche peu claire. Chaque dessin réussi n’est que l’illusion d’une paix. L’armistice précaire, un équilibre ponctuel, quelques perfections fragiles – il est mirage d’une heureuse association de contraires. Temps, argent, fonctions, commanditaire, destinataires, prix, discours, circonstances d’exposition, histoire, rôles… Composition contextuellement stable mais sans cesse menacée de chute dans l’ordre de la frivolité ornementale. L’obscure clarté, c’est lui. La hâte posée, l’inquiétude sereine. Ou parce que le design est né du politique – comment oublier qu’il ne tient son aura que de cette ambition-là ? – c’est l’assourdissant silence qui le caractériserait mieux encore. magazine n°3 102 La revendication muette. Parce que le design tient presque inévitablement la main gantée du marchand, ce qu’il semble dire avant tout est la mondanité tranquille, celle de notre âge lâche, mais habillée de rigueur, posture anachorète, dans la combinaison de super-héros marxiste et protestant héritée de ses pères. Est-ce un mal ? Conserver la combinaison, certainement, au vu de la manière dont elle est portée. L’ambition de changer le monde ne peut-elle être différemment approchée ? Les Rolling Stones n’ont inventé ni le blues ni le rock’n’roll. Ils n’ont pas plus été esclaves dans une plantation de coton : leur légitimité sur ce terrain d’inspiration n’en est pas moins incontestable. Le designer contemporain vit lui aussi de l’esprit des fantômes. Accepter que plus rien alors ne pourra plus être limpide, tout en espérant plus de lucidité – attitude pas nécessairement cynique – de la part du designer. Il lui faudrait savoir conjuguer les nuances de ténèbres, et abandonner l’imbécile et brutale transparence aux souteneurs de pouvoir. Envisager le travail sans faux-semblants et confier au dessin cet emploi. À lui la duplicité. Accepter par ailleurs de reconnaître le décoratif là où il se trouve, identifier le stylisme et les concessions au joli. L’image, celle traduite par ces deux expositions, occupe sur le terrain du design et de ses représentations une place grandissante, au rang des instruments nécessaires au prosélytisme, à la conviction ou à l’embrouille. Dommage lorsqu’il s’agit de cette photographie qui fait mine d’avoir confondu les commandes
de l’illumination et celles de la buse d’enfumage – si on parlait ici de marketing, de l’atterrante réclame. Dommage lorsque l’objet réalisé a oublié ce qui devait le distinguer d’une simple figuration en deux dimensions. Photographie ou croquis, texte imprimé en vis-à-vis ou non, l’image renseigne, convoie le sens d’une information et permet à celui qui la lit d’ouvrir aussi largement que possible sa raison et sa sensibilité à de possibles nouvelles perspectives, pas forcément explicites. Surtout l’image séduit, elle suscite une excitation, entretient le mystère et donne à envisager l’accomplissement éventuel d’un rêve laissé obscur : en quel cas, c’est une ivresse et une autre brume qu’elle génère, le rideau scintillant du désir qu’elle agite. Les murs entièrement couverts de documents de « l’exposition album » se placent de ce côté-là du vertige. À y réfléchir, cet habit de lumière-là devrait depuis longtemps ressembler à un costume de soirée réalisé au tricotin, informe et tout mité d’échecs. Il résiste […] Chaque dessin réussi n’est que l’illusion d’une paix. L’armistice précaire, un équilibre ponctuel, quelques perfections fragiles — il est mirage d’une heureuse association de contraires. pourtant. L’envie d’être abusé est plus forte. « Le roi est nu ! » 4 prononce l’imprécateur élémentaire devant les faux-semblants et les approximations dont s’alimente le design. Lorsque nous sommes seuls à multiplier ses mots, à lui inventer des fondements de plus en plus bizarres. Mais les nouveaux habits de l’empereur, ce costume idéal du conte d’Andersen, parviennent effectivement à le rendre somptueux : il faut lire différemment sa conclusion. L’enfant qui voit le roi nu a raison, mais il n’est qu’un enfant et il n’a que raison, magazine n°3 103 et il ne le dit qu’avec ses mots d’enfant. Il est encore proche du petit animal, à peine social, étranger à ses jeux essentiels. L’adulte sait, lui, la nécessité de lire l’habit et sa splendeur, et cela défie la raison (exemple récent et désastreux du complètement médiocre dernier roman de Houellebecq, de l’extatique cécité collective engendrée). L’économie et la tension d’un trait animé d’insatisfaction esthétique et politique ont fait la puissance du dessin. Le dessein social du design a désormais, au mieux, des contours très indécis, celui que l’on va lire, avec toutes ses différences et convergences, dans ces travaux de l’Ecal et ceux des frères Bouroullec. Il serait seulement énième pirouette du joli si cet état n’était révélé que par la voix de l’enfant du conte précisément. Lorsqu’elle a mué, la voix n’est plus innocente mais cette inédite beauté qu’elle annonce est autrement excitante. L’initiale promesse moderne n’est plus, mais c’est aussi là que peut loger la nouvelle générosité et l’essentielle politesse de la discipline. À condition pour elle d’acquérir une autre grâce à la place. Et à nous d’être capables de la lire : dans le déraisonnable se tiennent encore des critères permettant de distinguer le valide du médiocre. Ils relèvent d’abord de l’émotion. Pierre Doze 1. Plus fréquemment tordu en Credo quia absurdum. Citation de Tertullien issue de De Carne Christi, Le Cerf, 1976. 2. « Album », exposition de Ronan et Erwan Bouroullec. Arc en Rêves, centre d’architecture, Bordeaux, du 27 janvier au 27 mars 2011. 3. « A New Generation of Lights », L’Ecal à Paris. Galerie Kreo, 31, rue Dauphine, Paris 6e, du 15 janvier au 5 février 2011. 4. Contes, Andersen. Éd. Folio Gallimard, 1994. À gauche : Ronan & Erwan Bouroullec, Album Arc en Rêve centre d’architecture, Bordeaux Studio Bouroullec À droite : « Les souches », ECAL, Julien Renault. Photo Michel Bonvin/Ecal Courtesy Galerie Kréo



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :


Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 1Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 2-3Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 4-5Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 6-7Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 8-9Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 10-11Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 12-13Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 14-15Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 16-17Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 18-19Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 20-21Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 22-23Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 24-25Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 26-27Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 28-29Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 30-31Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 32-33Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 34-35Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 36-37Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 38-39Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 40-41Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 42-43Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 44-45Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 46-47Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 48-49Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 50-51Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 52-53Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 54-55Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 56-57Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 58-59Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 60-61Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 62-63Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 64-65Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 66-67Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 68-69Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 70-71Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 72-73Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 74-75Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 76-77Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 78-79Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 80-81Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 82-83Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 84-85Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 86-87Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 88-89Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 90-91Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 92-93Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 94-95Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 96-97Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 98-99Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 100-101Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 102-103Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 104-105Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 106-107Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 108-109Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 110-111Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 112-113Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 114-115Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 116-117Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 118-119Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 120-121Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 122-123Magazine Magazine numéro 3 mar/avr/mai 2011 Page 124