Magazine Magazine n°2 déc 10/jan-fév 2011
Magazine Magazine n°2 déc 10/jan-fév 2011
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°2 de déc 10/jan-fév 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 134

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : spécial design et mode.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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RENCONTRE FRANÇOIS A. « Vivre Léger » : le hors série mode de vie du « Courrier International » est la première chose que je vois en entrant dans l’atelier-appartement de François A., à Clichy. Je n’avais rien prévu d’exotique pour ce samedi matin pluvieux de novembre… … Quitter le 9 e bourgeois et théâtreux de la Cité Monthiers, remonter vers la place de Clichy, jeter un œil sur le 13 de l’avenue où viennent de s’écouler dix années de bonheur et viser La Fourche, vers le village de Clichy-La-Garenne. À l’arrivée, le code d’entrée de l’atelier est identique à celui de ma nouvelle adresse (« c’est la date de naissance de ma fille Clara », m’explique François A., en servant du thé). Et sur la table encombrée de ce designer discrètement starifié, comme en apesanteur, le même hors série du Courrier que dans mon entrée bourrée de cartons pliés. Si j’avais ouvert cet imprimé avant, au lieu de le laisser flotter, j’aurais remarqué en première page cette instruction : « Commencer par faire le vide ». François A. est attiré irrésistiblement par le néant, comme l’ont prouvé dix années consacrées à travailler sur la structure d’un saxophone allégé, dont Selmer n’a jamais voulu. « Dans le saxophone, tout est construit autour d’une colonne et d’un vide, et c’est ce qui m’a fasciné : construire un monde, un village, autour de ce vide. En fait, le saxophone est une forme d’abstraction, liée à la formulation physique de l’instrument, bien sûr, à son côté rutilant, artisanal, le travail de la main, la virtuosité, etc. J’aurais pu travailler toute ma vie là-dessus, sans aucun essoufflement. » François A. s’est « tapé la tête contre des pots de fer » et s’est fait un peu mal, manifestement. De réaliser que le milieu était « complètement étanche à toute acceptation d’une innovation. La lutherie est lieu de pétrification. Je me disais il faut que les choses bougent parce que la musique bouge, et j’ai mis un temps fou à comprendre que les facteurs d’instruments n’en avaient rien à foutre de faire évoluer les choses. Ça m’a quand même énormément aidé ; quand je travaille avec des éditeurs aujourd’hui, j’ai définitivement perdu cette naïveté. Ce qu’ils veulent, c’est l’excitation un peu intellectuelle de faire des choses nouvelles, mais fondamentalement ce sont des vendeurs, faut pas rêver ». Homme-orchestre pendant dix ans (artisan, inventeur, mélomane, professeur, étudiant, musicien, auteur et interprète dans un même mouvement de baguette raide et souple à la fois), François s’est retiré avec une chape de tristesse sur les épaules. Et a appris à « partitionner les choses : les faire avec passion, mais sans attendre… À part chez Cappellini, c’est vraiment un type qui aime… d’ailleurs il en parle mal, donc c’est bon signe. On ne peut pas lui demander pourquoi il aime ; il aime et c’est tout ». magazine n°2 60 Ex-timide devenu presque disert, compositeur sérieux d’inventions souvent inachevées, François A. travaille au calme et regarde encore les choses de très près. Apprendre à créer la distance nécessaire avec son sujet et les objets s’est fait au prix d’un grand effort. Maintenant, « les projets ne sont jamais poussifs. Ça marche, tant mieux ; ça ne marche pas, je reprends mes billes, je mets ça dans mon grenier, et tant pis si ça ne sort jamais ». Vue de Clichy, Paris est à la bonne distance : celle du saxophone dans son étui pour le musicien de jazz qu’il était. « L’idée d’être dedans et un peu en retrait, c’est un truc d’architecte, ça. C’est agréable. Nous avons des métiers qui exigent d’être à la fois immergé et d’avoir accès à des plages de calme. » François est aimable et accueillant. Ses yeux sont verts à paillettes dorées, parfaitement coordonnés à sa veste, tenue à distance de son corps sec par une chemise immaculée. « Je coupe mon portable », dit-il, bien élevé. On parle de tout, d’avions de designers (Panamarenko plutôt que Newson), du 11-Novembre – « Je crois que c’est Anatole France qui a dit, en parlant de cette épouvantable guerre, qu’on croit mourir pour l’État et on meurt pour des industriels » –, de la télé qu’il a donnée à un voisin, « pas par militantisme, la télé c’est bien, ça permet d’avoir l’esprit ailleurs que sur son ouvrage, ça crée du vide et met le cerveau en état de disponibilité ». Et d’innovation : « En tant qu’être humain, on sait très bien que pour rester en vie on doit être dans le mouvement. L’innovation parle de neuf, d’un mouvement, d’une régénérescence. » Il faut voir dans son regard osciller les idées pour saisir l’exigence de sincérité de ce Tournesol animé par la passion. Il reprend : « Tous mes trucs sont à la fois rigides et flexibles, je suis dans le mou-dur, j’essaie d’innover à partir de la structure plutôt que de la surface, même si la mode et le vêtement auraient pu me passionner
alors que je suis plutôt rustique… Dans l’automobile, sans innovation, on en serait toujours à la carrosserie posée sur un châssis à la place du monobloc. La chaise Bugatti que j’ai faite parle de ça : sa carrosserie est aussi son châssis. Mais innover ne dépend que d’une chose, dans un monde archaïque qui achète et qui vend : la personne à qui on a affaire. Le fabricant et l’éditeur, qui ont le dernier mot. » François A. sème « au fond » au creux de chaque phrase, comme avec application. Je lui demande ce que veut dire « au fond » son idée paradoxale de « constance dans le butinage ». Il m’explique : « La constance c’est horizontal, et le butinage, c’est vertical. Je pense que j’ai une constance – malheureusement – de pensée, et le butinage on pourrait dire que c’est la curiosité. Je suis assez intéressé de voir comment les gens s’y prennent pour résoudre leurs problèmes. C’est la question de la méthode, finalement, c’est-à-dire les petits cailloux, ceux du Petit Poucet. Le chemin faisant. Parce qu’on a tous le même problème, que l’on soit musicien, écrivain, facteur d’orgue ou balayeur, on se heurte tous à la façon dont on va s’y prendre, qui induit très directement le résultat qu’on va obtenir. » […] On arrête les bars à minuit, on arrête de fabriquer, on arrête de faire du bruit… Il ne faut pas oublier que Paris n’a jamais été aussi peu bruyante ! Une ville qui serait un lieu de vente ne serait qu’une ville morte Légèrement spartiate, François A. vit dans les jardins de Paris, qui accueillaient de nombreux champs de fleurs et où tous les fleuristes venaient se fournir. Assez naturellement, les parfumeries s’étaient implantées ici, tout comme L’Oréal d’ailleurs. Il rejoint à vélo aussi vite qu’en moto tous les points de la ville qu’il adore. Même « essuyée de ses artisans par une politique lamentable qui met Masaro au fond d’une cour alors qu’il transforme la matière inerte en bottines et que magazine n°2 61 c’est un fabuleux mystère », même au retour de Tokyo, « où on voit un mec qui fabrique du tofu à chaque coin de rue », même si « on a gardé à Paris les artères, mais coupé les ramifications fines du système veineux, tous ces gens qui font et apportaient une respiration, une vitalité à la ville », même si on y vit « dans une société qui se segmente, ce que nous promettent nos politiques : on arrête les bars à minuit, on arrête de fabriquer, on arrête de faire du bruit… Il ne faut pas oublier que Paris n’a jamais été aussi calme, aussi peu bruyante ! » François s’énerve presque : « Une ville qui serait un lieu de vente ne serait qu’une ville morte. » « Celui qui n’est pas passionné devient tout au plus un pédagogue ; c’est toujours par l’intérieur qu’il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion », écrivait Stefan Zweig dans La Confusion des sentiments. François A., lui, est passionné et pédagogue. « J’ai payé mes études en faisant de l’archi. Après, j’ai continué à faire de l’archi et ça me permettait de travailler sur le saxophone. Quand arrive la crise du Golfe, toute l’archi s’écroule, donc je reste sur le saxo, mais je commence à enseigner à l’école Boule pour pouvoir continuer. J’arrête le saxophone à peu près à la naissance de ma fille, je continue à enseigner et je commence à faire vraiment de la recherche sur le mobilier. Là, je montre des choses au VIA, je gagne des concours, mais je me prends des râteaux jusqu’aux chaises Pack (une enveloppe de textile tridimensionnelle dans laquelle un dispositif de mise à feu d’un liquide poly uréthane à deux composants, que l’on va secouer, permet une émulsion, laquelle gonfle la membrane qui devient le moule, le contenant et la surface de la chaise, et son élément structurant… ce qui permet de vendre un pack de six chaises que l’on peut mettre sur son porte-bagage de vélo). Ça fonctionne, et c’est une orientation quasi définitive dans mon parcours créatif. Mais je pense que mon action aujourd’hui la plus importante, et la moins communiquée, c’est l’enseignement à l’ENSCI ; parce que je crois que mon travail essentiel est de faire que les étudiants en face de moi prennent confiance et soient audacieux. » François A. Mathias Ohrel



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