Magazine Magazine n°2 déc 10/jan-fév 2011
Magazine Magazine n°2 déc 10/jan-fév 2011
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°2 de déc 10/jan-fév 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 134

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : spécial design et mode.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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hérité du credo du Bauhaus. Après s’être acharnés vainement, des années durant, à concevoir une coque assise en contreplaqué et tôle d’aluminium d’un seul tenant, se voulant parfaitement adaptée à la morphologie humaine, ils se penchent sur le cas d’un autre matériau encore vierge de toute expérimentation : une résine de polyester armée de fibre de verre. En résultent les premières chaises empilables produites en série : « Un produit devient souvent plus utile si les coûts sont abaissés sans nuire à la qualité. » Utilisées aussi bien dans les restaurants, les écoles, les aérogares ou les stades, les Fiberglass chairs et Stacking chairs – confortables, solides, flexibles, économiques – concentrent tout en un cet idéal de perfection tant recherché : rigueur technique, goût de l’ingénierie, sensibilité artistique. Après la fibre de verre, main basse sur le grillage métallique. Traduction en métal de la coque en plastique, la Wire chair, toute de fils d’acier chromé, synthétise la philosophie du « Let’s Do It » des Eames. « Je n’ai jamais été contraint d’accepter des compromis, mais j’ai volontiers accepté des contraintes. » 1956 À l’occasion de l’anniversaire de leur ami (le réalisateur Billy Wilder), Charles, pour qui l’idée de « style » est aussi haïssable que celle de « nouveauté », s’attelle à une version actualisée du vieux fauteuil club anglais – il aime en revanche l’idée qu’un produit puisse se bonifier en vieillissant. L’objectif : un fauteuil de relaxation avec repose-pieds aux proportions généreuses, qui offrirait le maximum de confort grâce à des matériaux de qualité supérieure et une exécution irréprochable. « What works is better than what looks good. The looks good can change, but what works, works. » Luxueuse sans être prétentieuse, confortable sans être banale, la Lounge chair, composée de trois coques en bois de rose moulé garnies de cuir noir sur une base en fonte d’aluminium, est devenue un emblème de l’ameublement moderne. « Le design est une expression du but. S’il est de qualité suffisante, peut-être l’appellera-t-on plus tard de l’art. » 1958 L’aluminium fut le quatrième et dernier matériau digne d’être étudié sous toutes les jointures. Fascinés par ses propriétés – grande résistance à la tension et à la corrosion, légèreté et malléabilité –, les Eames abandonnent la coque pour adopter un principe fondé sur la tension, chacun des composants structurels ayant une finalité bien précise. Ici, pas question de laisser A. magazine n°2 54 l’aluminium se perdre en fantaisie. Les sièges dits de l’Aluminium Group, sans être minimalistes, expriment un idéal de la réduction et de la transparence qui ne doit rien au superflu. Les sièges à ossature en aluminium envahissent bientôt les bureaux, avant de standardiser les aéroports du monde entier. « Certains besoins sont éphémères. La plupart des produits le sont. Ceux des besoins et des produits qui ont une qualité universelle tendront à la permanence. » 1974 Leur réputation internationale désormais assise, les Eames s’étendent à présent dans tous les domaines de l’art visuel : expositions, films, jouets, œuvres graphiques, motifs textiles, photographie… L’empilable Stacking chair ou la Wire chair en fil d’acier se vendent à des millions d’exemplaires, et le magazine américain Fortune estime que le couple perçoit 15 000 dollars par mois de royalties pour la seule vente de leurs meubles et chaises révolutionnaires. Les Eames restent cependant plus intéressés par la recherche et le développement de projets dépassant leur budget que par la société de consommation en plein essor. 1978 Charles décède, laissant derrière lui son agence, le Eames Office, et son double, Ray. Charles, l’esprit et la rigueur, Ray, l’âme et la couleur. Charles, le rationnel, Ray, le sens de la ligne et de la forme à la source du « look Eames ». Charles, et sa discipline de fer, qui mettait souvent à rude épreuve ses employés – à l’agence, pas de musique ni de bavardage ou de chewing-gum, « les projets étaient passionnants, mais travailler au Eames Office était considéré comme une douce agonie », commente un fidèle collaborateur –, Ray, la femme de l’ombre dont les lacunes techniques passent souvent au crible du perfectionnisme exacerbé de son mari. 1984 La firme allemande Vitra récupère les droits de fabrication de l’ensemble des meubles Eames ainsi que la distribution en Europe et au Moyen-Orient. Le Eames Office produit son dernier meuble : le Teak and Leather Sofa, un canapé en cuir avec accoudoirs. 1988 Ray décède. Elle laisse tous ses travaux, peintures et textiles sous la signature « Eames », ne considérant son travail qu’en tant que résultat fusionnel de deux sensibilités, à partir de sa rencontre avec l’homme de sa vie. Charles et Ray Eames, l’alliance de deux expériences complémentaires qui ont donné naissance à une œuvre commune. Épilogue L’association idyllique entre la générosité sociale, la rigueur technique, la sensibilité artistique et la validité commerciale des projets menés à bien par les Eames fait exception dans l’histoire du design américain. Aujourd’hui, pendant que la supposée sortie de crise orchestre un retour des fondamentaux et des valeurs néo-traditionnelles du design, entre corééditions de pièces cultes et séries limitées, Vitra n’aurait jamais vendu autant de chaises Eames… Marlène Van de Casteele 1. Le terme « design pour tous » traduisait à l’époque une idée de progrès et d’idéal de vie partagé, dont se réclamaient les Eames. Loin de ce qu’il est devenu aujourd’hui, une spirale infernale de surconsommation où les objets s’additionnent sans raison et sans fin. A. Ray and Charles working on a conceptual model for the exhibtion Mathematica, 1960. Eames Office
LEXIQUE VINTAGE Le mot « vintage » est tellement utilisé quotidiennement par l’industrie de la mode qu’on a peine à croire qu’il se réfère au passé. Petit retour en dix points sur le mot et la chose. Selon l’historien Raphael Samuel, la notion de revival serait apparue dans l’Italie du x v e siècle — à peine deux cents ans après la naissance de la mode telle que nous la connaissons —, lorsque l’on redécouvre l’héritage gréco-romain qui va alors inspirer la culture sous toutes ses formes. Les vêtements vintage ont toujours été prisés parmi ceux qui se considèrent en marge de la société. Au début du x x e siècle, à Londres, le Bloomsbury Group cultive son élégance bohème en portant des pièces d’époque, pour se distinguer. De manière similaire, à partir des années 60, les mods, les punks, les néoromantiques ou les grunges fréquentent les fripes pour se démarquer de la masse. En 1966, les Diggers (un collectif arty-militant qui veut créer une Free City à San Francisco) ouvrent leurs deux premiers Free Stores : Free Frame of Reference et Trip Without a Ticket. Ces magasins récupèrent des articles d’occasion ; tout le monde peut donner et chacun repartir avec vêtements ou objets sans débourser le moindre cent. Fonctionnant strictement sur le modèle des structures à but non lucratif, ces endroits sont financés par des commerçants locaux qui font don à la Free City Bank de 1% de leurs revenus. Malgré la dispersion prématurée des Diggers en 1968, leur héritage résonne encore aujourd’hui à travers plusieurs leitmotiv mythiques qu’ils ont lancés comme : « Do your own thing » ou « Today is the first day of the rest of your life ». Le Vogue anglais est l’un des premiers magazines à avoir présenté des vêtements d’époque dans ses pages. En 1968, une toute jeune Anjelica Huston apparaît dans un reportage aux côtés de sa mère, portant une « robe années 30 venant de l’Antique Supermarket », d’après la légende. Et deux ans plus tard, le magazine commence à glisser des articles de seconde main (« second hand ») dans ses séries mode. Dans notre culture contemporaine où tout le monde est rebelle, où personne n’est ordinaire, où nul ne veut se fondre dans la foule, les vêtements vintage peuvent tout à fait servir de raccourci culturel concret pour exprimer des valeurs communes, des codes pour signifier l’individualité et l’authenticité. Cette fameuse authenticité à laquelle nous aspirons si fort de nos jours est ainsi reflétée par celle prête à consommer dans le principe du vintage. Vers 2005, le seconde main devient si populaire qu’il envahit les grandes chaînes : chez H&M comme à Top Shop, des corners dédiés fleurissent pour mettre en valeur des sélections d’articles labellisés « vintage ». magazine n°2 55 De leur côté, les créateurs de mode ont également saisi à quel point leur clientèle versait dans la nostalgie, même pour un style ou un mouvement qui leur était totalement étranger. Balenciaga fait merveille dans le « new vintage » en lançant Balenciaga Edition en 2004, une collection de reproductions inspirées de somptueuses créations du grand maître Cristobal. Et depuis 2005, Maison Martin Margiela sort des pièces estampillées Replica, dont l’étiquette indique la provenance, la période voire les matières du modèle d’origine. Faut-il préciser qu’à travers la consommation d’articles (new) vintage, nous cherchons probablement à nous distancer d’un présent qui nous semble tout simplement trop aliénant. En nous appropriant des fragments d’un passé, nous créons l’illusion d’un monde plus appréhendable, au rythme moins frénétique. Voilà pourquoi s’acheter un sac au cuir patiné peut prendre un petit goût de rébellion, contre l’idée du développement forcené, contre l’irréversibilité temporelle. Les pièces vintage nous rappellent une époque où la vie semblait moins compliquée, un passé exempt des inquiétudes contemporaines. Comme l’a expliqué l’historienne du costume Barbara Burman Baines, le revival est un thème récurrent dans la mode. On en trouve un exemple des plus pertinents avec la robe de style grec, qui a connu d’innombrables come-back, depuis les tenues portées par les femmes assistant au sacre de Napoléon I er en 1804 jusqu’aux célèbres modèles d’inspiration antique de Fortuny au début du x x e siècle, un créateur qui a lui-même bénéficié d’un revival dans les années 80. Ainsi, alors que sous le coup de la nostalgie, nous sommes attirés par telle période vestimentaire, nous nous tournons très souvent vers un passé déjà saturé par cette même émotion. Le mot nostalgie tire ses racines du grec nostos signifiant retour et algos signifiant douleur, mais c’est Johannes Hofer, un médecin suisse, qui l’invente en 1688. Il introduit cette nouvelle maladie en remarquant un état proche de la mélancolie dont souffrent les expatriés suisses lorsqu’ils sont forcés à quitter leur patrie pour étudier, travailler ou combattre en terre étrangère. Le mal du pays peut être déclenché par une simple odeur ou un air de musique familier – tout comme les nostalgiques (post)modernes réagissent aux souvenirs –, et seul le retour en terre natale peut guérir totalement cette douloureuse condition. Anja Aronowsky Cronberg Traduit de l’anglais par Hoa Nguyen



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