Magazine Magazine n°2 déc 10/jan-fév 2011
Magazine Magazine n°2 déc 10/jan-fév 2011
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°2 de déc 10/jan-fév 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 134

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : spécial design et mode.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 110 - 111  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
110 111
HISTOIRE LA CHEVALIÈRE Si elle a perdu ses lettres de noblesse, la chevalière revêt aujourd’hui encore une symbolique de puissance, de virilité souvent outrancière ou de « m’as-tu-vu ». De la chevalière armoriée – transmise de génération en génération – à celle de pacotille arborée par quelques représentants de commerce hâbleurs ou rappeurs bling-bling, il y en a pour (tous) les goûts de notre époque en toc. À l’origine, la chevalière, dite « bague sigillaire », est un simple cachet administratif portant une marque ou un signe distinctif – l’équivalent d’une signature – à une époque où l’illettrisme est monnaie courante. Outils indispensables aux souverains, aux fonctionnaires et aux commerçants, ces empreintes en relief (une matrice dont le dessin est gravé à l’envers afin de pouvoir s’en servir comme d’un sceau) que l’on trempait dans l’argile ou dans la cire, authentifiaient des documents ou établissaient la propriété de biens. Un jour, par souci de commodité, on se dit qu’il serait plus pratique de porter ces cachets sur soi, prêts à l’emploi, plutôt que de plonger dans les recoins de l’étoffe. Et l’on choisit le doigt comme support adéquat. Prêtes à cacheter, les chevalières – ou bagues signatures –, du simple anneau de fer austère au précieux anneau d’or, se sont au fil du temps dégagées de leurs responsabilités administratives pour s’enrober d’une symbolique sociale et décorative. […] Les roturiers, quant à eux, ne peuvent en principe avoir sur leur chevalière qu’un simple écu ou leurs initiales – règle que l’on transgresse aisément cependant. Portée contre la peau comme une amulette, la chevalière égyptienne, gravée d’images et de hiéroglyphes indiquant le nom et le titre du propriétaire, symbolise un haut rang administratif. Seuls le roi, les fonctionnaires ou les prêtres dans l’exercice de leurs fonctions portent ainsi la chevalière illustrée du motif du scarabée, avatar du soleil vénéré, comme symbole de leur pouvoir et de leur autorité suprême. Aux alentours de 600 av. J.-C., les chevalières en or, en argent ou en bronze font leur apparition, décorées de motifs animaliers et de figures mythologiques ; versions miniatures des chefs-d’œuvre de la sculpture et de la peinture grecques. magazine n°2 110 Alors que l’influence grecque se répand jusqu’en Étrurie (l’actuelle Toscane), la chevalière romaine se divertit et s’alourdit d’or et de gemmes précieuses à mesure que Rome s’enrichit. Non plus l’incarnation de l’autorité divine ou suprême – même si elle se doit toujours de graver des portraits impériaux, des faits militaires, des événements mythologiques ou historiques sur ses épaules de plus en plus massives –, la chevalière joue désormais un rôle prépondérant dans la vie sociale. Figurant des thèmes populaires, incarnant toutes les étapes de la vie d’un citoyen, elle traduit à présent les états d’âme de chacun : certaines témoignent du goût de leur propriétaire pour les plaisirs de la boisson, du théâtre ou de l’athlétisme ; d’autres chantent l’amour et le libertinage sur une intaille illustrant avec délectation les ébats d’une maîtresse dans le plus simple appareil. À la fin de l’ère romaine, la chevalière se met au service de la propagande chrétienne. Le ton se durcit : dès le iii e siècle après J.-C., Saint-Clément d’Alexandrie réprouve le luxe et l’immoralité, et déclare solennellement que la seule bague dès lors acceptable pour les chrétiens est la chevalière – comme le peuple est de moins en moins instruit, les cachets ont d’autant plus d’importance. En contrepartie, celle-ci se doit de servir à des tâches plus concrètes : « Les femmes, en tant que maîtresses de maison, scelleront au besoin d’une bague en or, ce qui doit être mis en sécurité dans le foyer. […] Les hommes, eux, ne porteront la chevalière qu’à la base de l’auriculaire, afin qu’elle ne tombe pas. » En recommandation, les chevalières seraient ornées de motifs chantant l’amour de la paix, ainsi qu’une vie de sobriété, et porteraient sur leurs cachets les symboles chrétiens du poisson, de l’ancre, du navire et du pêcheur. Tout le long du Moyen Âge, la chevalière multiplie les offres et les services. Portée au pouce ou à l’index, elle peut transmettre des messages codés – l’inscription « Lisez ce qui est écrit, cachez ce que vous lisez », gravée en bordure de l’intaille, avertit de la confidentialité de la lettre cachetée – ou marquer les marchandises de l’emblème du commerçant. À mesure que le taux d’alphabétisation augmente encore, ces motifs se voient abandonnés au profit de symboles corporatifs : le marteau du maçon, les ciseaux du tailleur, le cor du chasseur qu’accompagne parfois le nom du propriétaire. Elle développe aussi tout un langage du sentiment : portée en baise-main (pointe de l’écu vers l’extrémité des doigts), le cœur est libre ; portée en bagarre (pointe de l’écu vers l’intérieur de la main), le
cœur est pris. Le lien entre la chevalière et la noblesse se voit aussi resserré au cours de ces temps obscurs. L’anneau d’or, signe distinctif de l’ordre équestre de la Rome antique, se portait déjà à l’annulaire gauche, en signe de distinction nobiliaire. Au temps des preux chevaliers, il se porte toujours à l’annulaire gauche mais il ajoute à sa prestance les armoiries de famille : une couronne si la famille possède un titre de noblesse (la forme de ces couronnes varie en fonction du titre porté), un heaume d’écuyer (tous les nobles non titrés sont écuyers), symbole de la chevalerie, si la famille ne possède pas de titre de noblesse. Les roturiers, quant à eux, ne peuvent en principe avoir sur leur chevalière qu’un simple écu ou leurs initiales – règle que l’on transgresse aisément cependant. Ce témoignage de statut et de promotion sociale s’incarne toujours sur les chevalières de la Renaissance qui remettent aussi au goût de l’époque les portraits de personnalités d’autorité suprême (Henri VIII d’Angleterre ou Philippe II d’Espagne) ou d’empereurs romains. Pragmatiques et purement administratives, les montures restent simples. Révélatrices d’un rang de noblesse ou d’une réussite sociale, elles se complexifient. Dès lors, la fierté tirée des liens familiaux et du lignage s’accentue : on doit se montrer digne d’honorer son aïeul et de porter précieusement ce trésor, transmis de génération en génération. Certains descendants optent même pour la gravure d’armoiries sur jaspe sanguin ; une pierre sanguinaire symbole de la consanguinité de la famille. Au cours du x v i i e siècle, la chevalière se fait éclipser par les cachets que l’on accroche à la taille sur une chaîne de montre, perdant par la même occasion sa fonction primitive. Mais elle réapparaît au siècle des Lumières, dans une visée purement ostentatoire, pour flamboyer au petit doigt de nobles et gentilhommes. Ragaillardie par l’éternel retour d’intérêt porté aux civilisations antiques, la chevalière œuvre pour le rayonnement de la culture. Elle reproduit sur son chaton des versions miniatures de grands monuments de la sculpture et de l’architecture de la ville, des célébrités de l’époque, ainsi que des tableaux exposés dans les palais, les églises et les musées. Ainsi vit-elle ses dernières heures de gloire. La chevalière sertie de mille feux doit se délester de ses pierres précieuses et oublier le faste d’antan pour se préparer à la Révolution. Politisée, instrumentalisée au service de la magazine n°2 111 République, elle scande sur son dos des messages de propagande. Quand elle refuse de céder à la pression, stigmatisée par les antiroyalistes et les anticléricaux, elle se terre dans les coffres à bijoux en attendant des jours meilleurs, à l’instar de la noblesse… Depuis la Révolution française, le port et l’usage des titres est interdit. Désormais, nul besoin d’avoir des titres de noblesse pour porter une chevalière. Et quiconque paie des impôts peut avoir ses armoiries, sans pour autant être de souche noble – les possesseurs d’armoiries portent d’ailleurs souvent les armes de leur famille par fierté et tradition, sans y attacher de quelconque idée politique. Le groupe Facebook « Je porte une chevalière armoriée et je l’assume » (et ses administrateurs puristes) milite quant à lui pour un retour aux sources, insistant sur la bonne lecture d’un code de bienséance : « Initialement, seul l’aîné porte la chevalière à l’annulaire. Mais comme nous connaissons tous les Français et leur envie de déroger à la règle, le droit d’aînesse n’existant plus, la grande majorité portent la chevalière à l’annulaire. » Et de fustiger l’amalgame chevalière/grosse bagouze : « Initiales en relief et tout le toutim pas de droit de cité ! » Un amalgame bien visible dans les clips blingbling de quelques rapeurs gangsters exhortant au sexisme du haut de leur jacuzzi à champagne. Et que penser de ces chevalières tribales qui ont trahi, par leurs initiales en or facilement identifiables, certains émeutiers du 12 octobre dernier…Après s’être réapproprié le jogging Lacoste, les chères « racailles » de notre président détrônent à présent les armoiries de la chevalière pour exhorter, le poing levé, la violence et le désarroi de quelques gangs cagoulés. À en croire le ministère de l’Intérieur, les preux chevaliers de notre ère seraient des « voyous » partis en croisade contre l’ordre public… Mais l’enquête ne précise pas si les voyous en question portent leur chevalière à l’annulaire gauche en signe de distinction nobiliaire, comme les preux chevaliers du Moyen Âge… Marlène Van de Casteele Illustration : Atelier 25 (Chloé Tercé et Capucine Merkenbrack)



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :


Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 1Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 2-3Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 4-5Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 6-7Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 8-9Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 10-11Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 12-13Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 14-15Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 16-17Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 18-19Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 20-21Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 22-23Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 24-25Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 26-27Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 28-29Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 30-31Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 32-33Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 34-35Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 36-37Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 38-39Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 40-41Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 42-43Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 44-45Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 46-47Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 48-49Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 50-51Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 52-53Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 54-55Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 56-57Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 58-59Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 60-61Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 62-63Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 64-65Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 66-67Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 68-69Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 70-71Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 72-73Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 74-75Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 76-77Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 78-79Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 80-81Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 82-83Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 84-85Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 86-87Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 88-89Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 90-91Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 92-93Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 94-95Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 96-97Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 98-99Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 100-101Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 102-103Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 104-105Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 106-107Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 108-109Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 110-111Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 112-113Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 114-115Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 116-117Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 118-119Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 120-121Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 122-123Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 124-125Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 126-127Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 128-129Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 130-131Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 132-133Magazine Magazine numéro 2 déc 10/jan-fév 2011 Page 134