Magazine Magazine n°10 déc 12/jan/fév 2013
Magazine Magazine n°10 déc 12/jan/fév 2013
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°10 de déc 12/jan/fév 2013

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 8,4 Mo

  • Dans ce numéro : mode et photo.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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design Design est crime Comment, pour le designer, se traduit la disparition des industries lourdes ? Question plombée. Se souvenir que le designer a été façonné de cette matrice-là, dedans ou dehors, mais toujours en relation avec elle, est-ce opportun ? Sorti de la coulée depuis très longtemps, devenu un monstre froid, coquet et pusillanime dès qu’il s’agit de politique ou de sexe, le designer est rappelé à ses origines. Sort ou cure. Deux expositions cadrent l’histoire. Deux versions diversement violentes. « blast Furnace », la première. Ce pourrait être un pseudonyme de danseuse, l’étoile d’un cabaret macabre. Elle donnerait la réplique à Amyl Nitrate dans le Jubilee de Derek Jarman 1, presque ça, vu l’auteur. L’exposition 2 s’achève avec la présentation de quelques éléments du projet New Tribal Labyrinth de Joep van Lieshout. Blast furnace s’écrit haut fourneau en français. La pièce en question, qui donne son nom à l’exposition, ne semble pas dessinée. Elle paraît fortuite. Un goût de collage et de cadavre exquis. Elle tient du jouet et de la maquette de scénographie théâtrale 3. Une inquiétante unité s’en dégage – pièce unique, luisante mate, fondue, un bloc de bronze très lourd et sombre, coulant et tendu à la fois. Elle n’a pas de fonction déterminée autre que d’être ce qu’elle est : sculpture à utilité matérielle annexe – en l’espèce, c’est largement suffisant. Deux autres l’accompagnent, brutalités cannibales maison du même alliage. Le projet est très large et ambitieux. Des constructions échelle un de structures industrielles devraient suivre. Joep van Lieshout : « Je prends la défense des industries en voie de disparition, remplacées par une société disneyenne d’employés de bureau attachés à la poursuite d’objectifs dépourvus d’objet. Je m’intéresse à la valeur d’objets produits de manière industrielle en Europe. » La déclaration pourrait se lire naïve ou tendrement démagogique – nous sommes ici dans une galerie londonienne spécialiste de cet hybride, rarement décent, magazine n o 10 94 qu’est le design envisagé comme art. Ça doit éveiller immédiatement le soupçon sur ce qui pourrait s’y dire en dehors de l’allée balisée des banalités mondaines, des annonces en cordages velours. À l’égard de van Lieshout, il suffit pour s’en convaincre d’aller bientôt 4 constater le travail conduit depuis quinze ans pour lire la cohérence formidable. Il ne parle pas vraiment de redressement productif, plutôt de jouissances et de cruautés, de viscères et d’intensités plastiques variées. La portée politique de la posture est toujours palpable, dès le processus même de fabrication. Van Lieshout est probablement l’un des seuls designers de cette stature aujourd’hui. L’une des exceptions qui survivront au massacre. La deuxième exposition est la très séduisante « Politique Fiction » 5 montée par l’historienne Alexandra midal. Une structure de camembert pour étude statistique tridimensionnelle, présentoir circulaire d’un salon automobile désuet, pivote sur son axe. De belles pièces de la fin d’un xx e siècle à peine sorti du charnier du modernisme y sont disposées – enzo mari, Andrea Branzi, Joe Colombo, Superstudio. Elles tournent devant le public, qui ne sait pas toujours s’il a bien compris de quoi design était le nom. C’est un premier service à lui rendre. Quelques marques plus fraîches ajoutent parfois à cette confusion : Didier Faustino, Noam toran, Marguerite Humeau (Matali Crasset et Philippe Starck peuvent toujours servir d’amers). Tout ça est très délicatement composé. Il s’agit plus d’écriture de scénario que d’objets présentés. Les objets sont les petits cailloux dans un conte virtuose. Le design qui écrit des histoires politiques matérialisées est ici d’ordre manifeste, il n’est quasiment jamais industriel. Le politique est un autre livret, le témoignage lyrique d’une ambition qui dépasse la boutique – pour l’instant la boutique court plus vite que tout le monde, et c’est d’ailleurs ce que semble rappeler le dispositif de présentation. La tentative de reproduction des cris d’animaux préhistoriques disparus qui domine le manège (Humeau) révélerait l’archaïsme du propos, sa dimension essentiellement historique en tout cas. Tout comme le film qui introduit l’exposition : un collage d’extraits cinématographiques, souvent très anciens, en noir et blanc. Un bon montage et un texte dont on perd régulièrement la trace face à l’avalanche d’images qui distrait sans presque jamais esquisser un lien quelconque aux propos – une discrépance finalement perturbante qui viendrait confirmer qu’assembler politique et design est une affaire trouble, et donc la
possibilité d’un grand jeu, assez beau, surtout si on est en mesure et capacité d’en écrire soi-même les règles, sur mesure. L’histoire n’en deviendrait-elle autrement que touchante et un peu grossière, triste comme un slogan Lip en 1973 ? L’un des principes paraît être de ne jamais toucher terre. Parce que c’est sale, sûrement. Le politique est devenu exercice de style parce qu’il s’agit d’une chose morte, il y a quarante ans environ. Écrire « haut fourneau » en français, ça sent la Lorraine, celle qu’on n’entend plus que dans les accents syndicaux, quand tout se délite encore la gueule – en étant presque surpris que la casse n’ait pas été déjà entièrement achevée dans les années 70 et 80. Et si, pour redonner une fierté à la Moselle voisine, on lui offrait un Centre Pompidou par exemple, bien vilain, bien foireux ? À Saint-Étienne, où s’achèvera bientôt l’exposition « politique Fiction », le design et l’architecture viennent aussi pousser là où l’industrie est défunte, là où le politique est venu s’échouer. Le design n’est pas politique, il le remplacerait plutôt, substitut et avatar. « Je prends la défense des industries en voie de disparition, remplacées par une société disneyenne d’employés de bureau attachés à la poursuite d’objectifs dépourvus d’objet […] » 2012 a été en France l’étape quasi terminale d’un grand plan de restructuration de la chaîne acier 6 imaginé il y a dix ans, baptisé Apollo. Si c’est pas du design ça : du projet et du projectile, tout ensemble. Arcelor (qui n’était pas encore soudé à Mittal) doit avoir l’humour chevillé au corps (full Mittal racket, lui répond l’ouvrier qui n’est pas toujours en reste). Les derniers échos du désastre industriel émeuvent de manière embrouillée. Il reste excessivement difficile de comprendre l’attachement du servant des hauts fourneaux à son usine, bien au-delà de l’emploi et du salaire qu’elle incarne. Parfois, lorsque l’ouvrier revenait de ses congés d’été, il lui arrivait de pleurer en apercevant la silhouette de cheminée de son usine, on le sait. Et ce n’est pas de la douleur, mais une autre nuance d’émotion, bouleversée et complexe. On voudrait y voir ces plaisirs pénibles de la servitude volontaire, ou s’abîmer dans une réflexion sur un lumpen prolétariat décidément essoré, mais c’est certainement plus insaisissable. Le bruit, le feu, la brique, la pluie, la maisonnette, le groupe, le rade, l’histoire. L’acier y est pour quelque chose, celui qui a structuré le squelette du xix e et presque tout le xx e siècle pareil, en guerres comme en prodiges moins sanglants. Le métier d’homme où l’amitié franche et virile serait beaucoup plus révolutionnaire que pétainiste. Ce que l’on retrouve dans certaines postures de van lieshout, ou ailleurs… Dans l’affiche de Paris Photo, par exemple, magazine n o 10 95 qui choisit un gazomètre de Bernd & Hilla Becher. Dans cette architecture industrielle devenue spectre, durablement fascinante, dans l’usine, dans l’aciérie et sa rumeur, dans les superstructures presque infernales, il y aurait une fraction de ces lumières intermittentes émises par les lucioles que Pasolini voyait disparaître en 1975. La luciole comme résistance, dignité et espoir dans une obscurité fasciste en voie d’épaississement. Ces petits insectes luminescents que ne lâche plus l’historien de l’art Georges Didi-Huberman lorsqu’il pose cette hypothèse 7 d’éclairs de réapparition des peuples, d’une résistance par la résurgence d’images. Une affiche de chic festival, une pièce en bronze pour une galerie luxueuse, une exposition élégamment ficelée ? Pourquoi pas. « À nos morts » est une inscription de monuments funéraires de la Première Guerre mondiale en Moselle, sans précision du pays pour lequel ils ont perdu la vie, vu qu’ils étaient le plus souvent de l’autre côté. Sur les stèles de Designland, pour les disparus au front du politique, c’est la même. Pierre Doze 1. Jubilee, Derek Jarman. Tourné en 1977, DVD, The Criterion Collection. Peut-être l’unique film authentiquement punk de la brève histoire d’un style qui était aussi politique. 2. « blast Furnace », Carpenter’s Workshop Gallery, Londres. 3. Activité qui lui est proche : avl (Atelier van Lieshout) a monté la scénographie et les décors d’un Tannhauser (Richard Wagner) à Bayreuth en 2007, dont les dernières représentations s’achèvent cette année. 4. Atelier van Lieshout Furniture, du 19/01 au 27/04/2013, Carpenter’s Workshop Gallery, 54 rue de la Verrerie 75004 Paris. 5. Exposition Alexandra Midal au Cneai - « Politique Fiction : le design au combat », du 29/09/2012 au 21/12/2012. Cneai, île des Impressionnistes, hameau Fournaise 78400 Chatou. Et aussi « Politique Fiction », exposition du 11/05/2012 au 6/01/2013, Cité du Design, 3 rue Javelin-Pagnon 42000 Saint- Étienne. Le film de l’exposition est actuellement diffusé au Cneai (Chatou) dans « Scénario d’automne en dix points de vue », jusqu’au 21 décembre 2012. 6. Bruno Serralongue, série « Histoire des avant-dernières luttes », Florange 2012, galerie Air de Paris. Si le photographe réalise une série à Florange, aucun designer n’y a en revanche mis le pied. 7. Dans Survivance des lucioles en 2010, puis Peuples exposés, Peuples figurants, 2012, tous deux aux Éditions de Minuit, Paris. À gauche : exposition « Politique Fiction » d’Alexandra Midal. Pierre Grasset. À droite : atelier van Lieshout, Technocrate Bronze Coffee Table. Courtesy Carpenters Workshop Gallery.



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