Magazine Magazine n°1 sep/oct/nov 2010
Magazine Magazine n°1 sep/oct/nov 2010
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°1 de sep/oct/nov 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 134

  • Taille du fichier PDF : 10,2 Mo

  • Dans ce numéro : spécial mode et design.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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d’une certaine tradition surréaliste. Il n’aimait ni l’alchimie ni l’ésotérisme… Pourtant, vous évoquez certaines théories selon lesquelles, pendant les années 10, il se serait initié à l’alchimie lors d’un voyage à Munich. C’est la théorie de Jean Clair, portée par le fait que Munich était à l’époque la capitale de l’alchimie. Mais je n’y crois pas. Duchamp n’avait pas de temps à perdre à s’initier, il ne se serait pas appesanti à être initié à quoi que ce soit. S’il était alchimiste, c’est, comme il le dit lui-même, « sans le savoir ». Car ce qui est impressionnant chez lui, c’est qu’il fait toujours les choses à son corps défendant, en dépit de lui. Un des enjeux de cette biographie consistait justement pour moi à démythifier Duchamp et à lui donner une chair et un corps. Son corps est aux antipodes de celui de Picasso, il l’a très rarement mis en scène… Pourtant, Marcel Duchamp n’est pas un « pur esprit » … Un de ses grands paradoxes, c’est ce contraste entre son côté très cérébral et sa capacité à passer des années à œuvrer sur une même pièce. Comment cela s’explique-t-il ? Duchamp est l’homme de tous les paradoxes. Il se réclame « anti-rétinien » et produit néanmoins les rotoreliefs, qui sont le summum de l’art rétinien. Il conçoit les ready-made, et en même temps il bricole toute sa vie. Quand il travaille sur sa Boîte en valise, avec toutes ces reproductions, ces assemblages, cela n’a rien d’intellectuel. Mais en même temps, son art ne sent en rien la sueur ; c’était un méticuleux mais pas un besogneux. Ses ateliers étaient de joyeux bordels. Quand ils réalisent la photographie Élevage de poussière avec Man Ray, cela correspond juste à la réalité de son atelier. Quelqu’un a dit de lui qu’il s’était regardé mourir toute sa vie. Cela vous semble-t-il juste ? Je pense qu’il était complètement dans la vie. Mais certaines pièces de la fin sont assez mortifères, c’est vrai. Il y a des thèses multiples le concer- magazine n°1 magazine n°1 108 108 Autre paradoxe, cette fascination à la fois pour le hasard et pour le jeu d’échecs, qui sont au contraire de l’ordre de la maîtrise absolue. Duchamp est effectivement un amoureux du hasard… Il a d’ailleurs fait très tôt une pièce musicale articulée par le hasard. Je pense aussi à ses mètres-étalon, trois cordes d’un mètre qu’il a fait simplement tomber au sol. Mais ce n’est pas la maîtrise qui l’intéresse dans les échecs : c’est l’esthétique du jeu. Pratiquer les échecs, c’est aussi une manière pour lui de se distraire du monde de l’art. Comme il était gentil et pas hautain pour deux sous, il s’éloignait des gens qui voulaient le rencontrer en partant pour son club. Quand John Cage a fait littéralement le siège de Duchamp, il a été obligé de jouer aux échecs. Pour lui, ce jeu est vraiment une manière de s’abstraire, une échappatoire. Duchamp s’est toujours échappé. C’est un « déserteur » au sens strict du terme.
nant, notamment sur son caractère dépressif. Je pense que tous les artistes sont un peu dépressifs, ils vont au fond de leurs effondrements. L’art de vivre de Duchamp a consisté à diluer, à « homéopathiser » ce caractère dépressif, mortifère ; bref, à ne pas en faire une maladie, un point de fixation. C’est ça son économie. Son œuvre ne sent ni la mort ni la sueur… Duchamp ne s’appesantissait pas dans le deuil. Quand son complice Picabia meurt, il télégraphie simplement : « À bientôt. » […] Autre chose qui vient contredire son indifférence : la manière dont Duchamp gère sa postérité. Il ne fait rien pour elle et en même temps il construit le souvenir de son œuvre, avec ses Boîtes en valise. Il est également frappant de constater comment il fait en sorte que ses œuvres restent groupées chez les mêmes collectionneurs, à commencer par les Arensberg, qui ont tout légué au musée de Philadelphie. Il a conscience d’une œuvre dans sa complétude, et il a passé beaucoup de temps à gérer cet aspect de la postérité, qu’il considérait d’ailleurs comme une « belle salope » … Son succès est aussi dû à sa capacité à échapper à tout mouvement, du cubisme au dadaïsme. Duchamp évoque la notion de ministère des coïncidences. Il a accompagné tous les grands mouvements artistiques de son époque sans jamais leur appartenir. Beaucoup de ses œuvres sont des bombes à retardement. Sa « pissotière » n’a jamais été exposée à sa création, en 1917. Elle n’explosera que dans les années 60. Que penser de sa fortune critique aujourd’hui ? Voyez-vous de grands malentendus concernant son œuvre ? Ils sont nombreux, comme pour tous les grands artistes, et c’est ce qui est passionnant. Duchamp est le parangon de l’artiste d’aujourd’hui, dans le sens de la place qu’il a accordée au spectateur. Sa contribution n’est pas du tout formelle, mais de l’ordre de l’attitude. Tous les gens qui se sont engagés dans la lignée de ses formes, de La Mariée au ready-made, produisent dans le meilleur des cas un Duchamp évoque la notion de « ministère des coïncidences ». […] Sa « pissotière » n’a jamais été exposée à sa création, en 1917. Elle n’explosera que dans les années 60. surréalisme suranné. C’est la position de Duchamp dans le monde qui pour moi est déterminante, pas ses formes. À mon sens, Duchamp a été trop « surréalisé », surtout en France ; Breton a donné un pouvoir quasi religieux au ready-made, symbole du pouvoir de l’artiste à transformer la merde en or. C’est un grand malentendu, car Duchamp n’avait pas du tout cette attitude démiurgique. Les Américains ont un rapport beaucoup moins métaphysique à son œuvre ; dès les années 60, des artistes comme Rauschenberg ou Jasper Johns ont compris sa vraie importance. On peut dire de Duchamp qu’il contribue à inventer l’art américain. Quand il débarque à New York en 1915, tout le monde lui parle du cubisme. Lui répond à ses amis qu’ils feraient mieux de regarder la beauté de leurs voitures, de leurs ponts, de leurs femmes… et ne pas être obsédés par l’histoire de l’art. Quarante ans après, le Pop art a fait son bien de cette indexation. Le piège duchampien consiste à croire qu’en se levant le matin, on peut décider de faire de sa vie une œuvre d’art. Duchamp n’a rien fait pour, c’est simplement à la fin de sa vie qu’il finit par le reconnaître et par l’accepter. Propos recueillis par Emmanuelle Lequeux Duchamp, la vie à crédit, Bernard Marcadé, 2007, éd. Flammarion. Image : Photo courtesy Philadelphia Museum of Art Marcel Duchamp as Rrose Sélavy,c. 1920-21, Man Ray, American, 1890-1976, Made in United States, Gelatin silver print. magazine n°1 magazine n°1 109 109



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