Magazine Magazine n°1 sep/oct/nov 2010
Magazine Magazine n°1 sep/oct/nov 2010
  • Prix facial : 5 €

  • Parution : n°1 de sep/oct/nov 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : ACP

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 134

  • Taille du fichier PDF : 10,2 Mo

  • Dans ce numéro : spécial mode et design.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Ce qui frappe avant tout dans votre biographie de Duchamp, c’est son rapport au langage. Jamais il ne s’exprime comme tout le monde, ses mots échappent toujours à la norme, dans la moindre interview ou la moindre correspondance. Avant tout, il faut rappeler que Duchamp se méfie du langage comme de la vérité… Il a du langage une approche essentiellement poétique. Pour lui, les mots ne peuvent que laisser échapper des sens pluriels. Chaque fois qu’il utilise un mot, c’est pour le faire bifurquer chez l’autre, éviter qu’il soit monosémique. D’où son amour des langues populaires, notamment de l’argot ; il se complaît, d’ailleurs, quand il donne des cours de français à ses amies américaines, à leur apprendre des « gros mots ». Il est fasciné par la polysémie de la langue populaire. Pour lui, le langage doit laisser proliférer le sens et non le diriger… Son œuvre, de la même manière, suscite beaucoup d’interprétations. Il fait toujours en sorte que ce qu’il dit ait un peu de « mou », de « jeu » … Le génie de Duchamp consiste à offrir à l’autre une place énorme ; jamais Duchamp ne ferme la communication, il laisse les possibles ouverts… Cet usage très particulier de la langue s’explique notamment par sa relation très féconde à la littérature. Duchamp a toujours dit que ses influences étaient plus littéraires que plastiques. Laforgue, Roussel, Mallarmé, Lautréamont… autant d’auteurs qui ne sont pas dans l’évidence d’un sens donné. Pour Duchamp, il n’y a pas de lien ontologique entre les mots et les choses. Ce qui lui permet de jouer constamment avec les mots. Il faut rappeler que ce qui a fait scandale dans Le Nu descendant un escalier, c’est avant tout son titre ! Pour lui, les titres sont comme des « couleurs » ajoutées à l’œuvre. De La Mariée mise à nu par ses célibataires à Étant donnés : 1) La chute d’eau, 2) le gaz d’éclairage en passant par Tu M’, Duchamp joue de manière très perturbante avec les titres, laissant la responsabilité du sens au spectateur. Duchamp joue aussi beaucoup d’un mélange entre anglais et français. Ce qui nous amène à l’idée du double, omniprésente chez Un artiste/un auteur Duchamp Marcadé Explorer l’univers d’un artiste par le biais de la parole d’un de ses exégètes : tel est l’objectif d’Un auteur/Un artiste. Commissaire d’exposition et critique d’art, Bernard Marcadé inaugure cette rubrique, revenant sur la biographie de Marcel Duchamp qu’il a publiée en 2007 : « Duchamp, la vie à crédit ». magazine n°1 magazine n°1 106 106 lui : pour lui, une porte peut être ouverte et fermée, il n’y a pas d’exclusive dans sa pensée ; c’est le « et » qui compte, et non le « ou » … Pour [Duchamp], les titres sont comme des « couleurs » ajoutées à l’œuvre […] Toute la vie de Duchamp a été portée par son éloge de la paresse, qui semble essentielle pour comprendre son œuvre. Il a réussi très jeune à avoir cette attitude paresseuse qui ne l’a pas quitté. Très tôt, il a découvert le texte de Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, auquel il a réfléchi jusqu’à la fin de sa vie : j’ai retrouvé des notes inédites des années 60 qui l’évoquent. Cette paresse est une position d’emblée politique. On l’a pensé indifférent, mais on a oublié de voir comment il a déplacé la question du politique ; pour lui, le politique n’est plus dans les grandes idéologies mais dans la vie de tous les jours. Le politique est un art de vivre. En cela, il diffère profondément d’André Breton, qui reste finalement prisonnier des grandes idéologies. Duchamp a toujours été poursuivi par l’idée de faire peu de choses, de ne pas se répéter. Son ami Roché disait que la meilleure œuvre de Marcel Duchamp c’est l’emploi de son temps. Arrêter de peindre ne relevait en rien d’une décision idéologique, il a arrêté simplement parce qu’il n’avait pas d’idée. Il n’est pas du tout dans une approche « productiviste », il laisse faire les choses. À cet égard, le ready-made constitue une manière d’abandon, une simple manière de laisser les choses en l’état… Son Trébuchet est emblématique : il s’agit d’un porte-manteau posé par terre qu’il a simplement eu la flemme de relever. Pour lui, ces objets « déjà faits » appartiennent au « rayon
de la quincaillerie paresseuse ». En ce sens, les ready-made constituent pour lui un échec, car ils sont devenus de l’art, malgré lui… Duchamp est la figure même du « déserteur ». Quand sa compagne Mary Reynolds se livre à d’héroïques actes de résistance à l’époque de la collaboration, lui fuit aux États-Unis. En refusant d’être en prise avec l’Histoire, Duchamp se donne la liberté de n’appartenir à aucun parti, à aucune idéologie… Il reprochait d’ailleurs à dada et au surréalisme leur implication avec l’idéologie communiste. Il dit souvent que le seul communisme qui l’intéresse, c’est le « communisme sentimental », qu’il pratiquait notamment avec Henri-Pierre Roché au cours de leurs parties fines new-yorkaises dans les années 1910. Duchamp déplace en effet la question de la révolution du côté de la vie, de la quotidienneté… Breton était très académique dans ses relations à la morale et au sexe… Duchamp avait un regard moderne sur les femmes et les homosexuels, ce qui à l’époque était très rare. À la fin de sa vie, un débat l’a opposé à Frank Lloyd Wright, qui développait une conception homophobe de l’histoire de l’art… Duchamp n’hésite pas à affirmer que les homosexuels comprennent beaucoup mieux l’art moderne que les autres. Quand il se travestit en Rrose Sélavy, c’est loin d’être un geste innocent. Il n’est pas outrancier de dire de Duchamp qu’il a une approche féministe du monde… Alors qu’il a décidé de vivre une grande partie de sa vie dans la patrie du capitalisme, il y choisit un mode de vie très monacal. Duchamp vivait très simplement ; il ne possédait rien : ni femme, ni voiture, ni maison... Dans une lettre inédite, il explique que sa philosophie de vie est d’être locataire. Son art de vivre consiste à ne pas s’embarrasser, à se déprendre de toutes les vicissitudes sociales, et même artistiques. Dès les années 50, il a une vision très corrosive du marché de l’art naissant, il s’en tient très à distance. Que penserait-il s’il vivait aujourd’hui ! Concernant le marché, Duchamp a été visionnaire. Dans les années 60, il sent qu’il appartient déjà à un monde ancien, qu’il a réussi à « passer au travers des gouttes… » Une seule femme a su le faire dévier de son chemin d’indifférence, c’est l’artiste brésilienne Maria Martins, avec qui il vécut une passion fulgurante à la fin de sa vie, qui contredit tous ses faits et gestes et précédents… Que lui a donc fait cette femme ? Maria Martins lui a fait découvrir la passion amoureuse « physique ». Ses frasques avec Roché relevaient d’un régime amoureux très libertin ; avec Maria, c’est un vrai romantisme sensuel. Duchamp avait auparavant été très amoureux de Gabrielle, la femme de Picabia, source d’inspiration de la fameuse Mariée, mais c’était un amour platonique. Avec Maria, il s’agit d’une passion dévorante ; il vit comme une grande douleur leur séparation quand elle décide de suivre son mari à Paris. C’est cette douleur qui l’a amené à créer sa dernière œuvre, Étant donnés. C’était pour lui une manière de supporter cet éloignement. Le corps que l’on aperçoit derrière la porte dans cette œuvre ultime a été moulé sur le corps de Maria. Dans leur correspondance, il en parle comme de « notre sculpture », avec des accents mystiques (« Notre-Dame du désir »). C’est une scène terrible, semblable à un viol ou à un meurtre. La femme qui vient le consoler de cet amour malheureux, Teeny, l’apaise et l’aide à finir cette pièce, qui prend presque vingt ans de sa vie. Il a désiré que cette œuvre ne soit découverte qu’après sa mort. Pourquoi un tel culte du secret ? Je ne pense pas que Duchamp soit dans le culte du secret… Disons plutôt qu’il détestait faire la publicité de ses sentiments. Quand Marie Reynolds est morte, il est venu dans son appartement tout ranger et aussi brûler leurs lettres. Il était à l’opposé magazine n°1 magazine n°1 107 107



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