Lui n°207 avril 1981
Lui n°207 avril 1981
  • Prix facial : 8 F

  • Parution : n°207 de avril 1981

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (212 x 269) mm

  • Nombre de pages : 162

  • Taille du fichier PDF : 151 Mo

  • Dans ce numéro : Pamela, Ariane et... Prudence.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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LE GRIS DU COEUR Un peu plus loin, ils entendirent tous le cri douloureux d'un loup et firent semblant de ne pas l'avoir perçu, car la plainte d'un loup à midi est le pire des présages... escarpés de la vallée, ils entendaient encore le vent rugir dans les rochers qui dominaient la ligne des arbres. Vers midi, ils arrivèrent sur une crête et se retournèrent pour poser un dernier regard sur le ranch. Plus exactement, ils contemplèrent la vue et le vent soufflait un air si pur que le ranch leur paraissait très proche malgré les trente kilomètres qui les en séparaient. Seul, Un Coup ne regarda pas derrière lui. Il se méfiait de ces manifestations de sentimentalité et garda l'oeil dédaigneusement pointé sur sa route lorsqu'ils traversèrent la voie de chemin de fer du North Pacific. Un peu plus loin, ils entendirent tous le cri douloureux d'un loup et firent semblant de ne pas l'avoir perçu, car la plainte d'un loup entendue à midi est le pire des présages. Ils mangèrent sans mettre pied à terre, comme pour s'éloigner de cet écho funeste, refusant le confort d'une halte dans une clairière où le hurlement prémonitoire risquait à nouveau de descendre sur eux. Alfred, l'aîné, dit une prière tandis que Tristan, le puîné, éperonnait sa monture en jurant afin de dépasser son frère et Un Coup. Samuel, le cadet, caracolait derrière en posant un regard fasciné sur la flore et la faune. Il était le favori de la famille et, à dix-huit ans, il comptait déjà une année d'étude en anthropologie à Harvard. Un Coup arrêta son cheval à l'extrémité d'une vaste prairie pour attendre Samuel et il éprouva un choc désagréable en le voyant émerger des bois, tenant le crâne blanchi d'un buffle sur son visage. Son rire sonore retentissait sur toute la prairie. Au troisième jour de leur voyage, le vent s'apaisa et l'air se réchauffa sous un soleil pâli par les brumes de l'automne. Tristan abattit un cerf au grand dégoût de Samuel qui n'en mangea que par simple politesse. Comme à son habitude, Alfred demeurait méditatif et distant, se demandant comment Un Coup et Tristan pouvaient manger autant de viande. Un Coup et Tristan mangèrent le foie en 106 premier ; Samuel déclara en riant qu'il était aussi omnivore que les autres mais qu'il finirait certainement dans la peau d'un végétarien, ce qui ne serait jamais le cas de Tristan  : son frère lui apparaissait comme un authentique carnivore qui se gavait de réserves et pouvait ensuite dormir, chevaucher ou chasser les putes pendant des journées entières. Tristan donna le reste de la carcasse à un paysan qui leur offrait l'hospitalité de sa misérable grange pour la nuit. Les trois préféraient d'ailleurs la grange aux odeurs épaisses qui régnaient dans la ferme pleine d'enfants... Le paysan ignorait qu'une guerre faisait rage en Europe ; en fait, il n'était même pas certain de savoir où se trouvait exactement l'Europe. Au cours du dîner, Samuel se découvrit un penchant pour la fille aînée de la maison et lui récita un vers de Heinrich Heine en allemand, la langue d'origine du paysan. Celui-ci éclata de rire tandis que la mère et la fille quittaient la table en rougissant d'embarras. A l'aube, lorsqu'il fut temps de repartir, la fille donna à Samuel une écharpe de laine tricotée durant la nuit. Samuel lui baisa la main, promit d'écrire et lui remit sa montre de gousset en or en lui demandant de la garder jusqu'à son retour. Un Coup observait la scène depuis le corral où il sellait les chevaux. Il souleva la selle de Samuel comme si elle était chargée du poids de la fatalité, cette fatalité qui appartient si entièrement aux plus sombres profondeurs de l'âme féminine. Pandora, la Méduse, les Bacchantes, les Furies, autant de femelles que leur divinité ne retranche pas des fatalités de leur sexe. Mais n'est-il pas aussi impossible de raisonner avec la mort que de peser la terre ? Le reste de leur voyage vers Calgary se déroula dans la splendeur du bref été indien. Ils vécurent un épisode désagréable dans une taverne où ils s'arrêtèrent pour laver à la bière leurs gorges parcheminées de poussière. Le tenancier refusa d'admettre Un Coup dans son établissement. Samuel et Alfred tentèrent de le raisonner. Tristan les rejoignit après avoir fait boire les chevaux, comprit immédiatement la situation et assomma le tenancier d'un seul coup de poing. Puis il jeta une pièce d'or au commis qui brandissait nerveusement un pistolet, prit une bouteille de whisky et un seau de bière et entraîna ses compagnons au-dehors, sous un arbre. Alfred et Samuel haussèrent les épaules ; ils étaient habitués aux manières de leur frère. Un Coup aimait le goût de la bière et du whisky mais il n'en usait que pour se rincer la bouche et recrachait ensuite l'alcool sur le sol. Bien que Cheyenne, il avait passé les trente dernières années de sa vie en territoire Cree et Pied Noir ; il s'était juré de ne s'enivrer que le jour où il reviendrait sur sa terre d'origine pour y mourir. Cette manière de recracher ce qu'il buvait amusait Alfred et Samuel, mais pas Tristan. Depuis l'âge de trois ans, il était très proche de Un Coup et il comprenait le vieil Indien alors que ses frères tendaient à l'ignorer. A Calgary, ils furent l'objet d'un accueil curieusement enthousiaste pour de simples recrues. Le commandant chargé de former l'unité locale de cavalerie était originaire du même comté de Cornouailles que leur père. Il avait quitté le pays la même année que lui sur un schooner partant de Falmouth. Mais tandis que leur père débarquait à Baltimore, s'apprêtant ainsi à devenir citoyen des Etats-Unis, le commandant était descendu à Halifax, ce qui faisait de lui un Canadien. Il était outré que les Etats-Unis rechignent encore à se joindre à la guerre contre les Allemands. Cette attitude d'expectative lui paraissait monstrueuse et pénible. Toutefois, ce sentiment ne se reflétait guère dans l'optimisme facile de ses recrues canadiennes qui semblaient croire que leur seule arrivée sur les champs de bataille mettrait en fuite le Kaiser et ses Huns. Cette sorte de vantardise est très répandue chez les soldats qui ne sont, en réalité, que de la (Suite page 130.)
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