Lui n°193 février 1980
Lui n°193 février 1980
  • Prix facial : 7 F

  • Parution : n°193 de février 1980

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (212 x 269) mm

  • Nombre de pages : 138

  • Taille du fichier PDF : 136 Mo

  • Dans ce numéro : une nouvelle policière de Woody Allen.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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HOMO SOVIETICUS J'ai eu un choc. C'était un authentique commandant en uniforme impeccable, épaulettes bleues et boutons dorés... qui parlait de lui-même au féminin brisé la famille sa soeur une pute (« Je te la présente ? ») —, sa mère il l'avait surprise dans la salle de bains en train de se masturber avec le jet. C'était pas rien, cet Aliocha. Des flocons de neige s'engouffraient par le vasistas ouvert, fondant à l'instant même. La chaleur ne diminuait pas. J'enlevai ma chemise, puis retirai mon maillot de corps. A ma grande surprise, je m'avisai soudain du tremblement qui agitait mon camarade. Son visage tressautait, son verre de cognac tremblait dans sa main, et ses yeux étaient remplis de larmes. La minute d'après, il était en proie à une véritable crise d'hystérie, mais au bout de deux verres, il essuya ses larmes et me déclara d'une voix d'outre-tombe que l'autre jour, dans le tram, il avait trouvé en moi un nouveau « maître » que son « ex », un chirurgien de quarante-huit ans avec qui il avait vécu pratiquement depuis la terminale, était mort un mois auparavant et que lui, Aliocha, se sentait comme un chien abandonné. Moi, je lui rappelais... Cet autre...comme deux gouttes d'eau. La nuit se traînait comme une morte. J'étais dans tous mes états. J'étais ridicule. Je le sortis par la peau du cou. Il m'inspirait le mépris. « Je savais que tu ne comprendrais rien, me dit-il, mais je ne te le demandais pas. » Horrifié, je me souvins que peu de temps auparavant, dans un taxi, il m'avait embrassé la main. J'étais saoûl, j'avais pris ce geste pour une plaisanterie stupide. Va te faire foutre ! hurlai-je. Sa chapka dévalait les escaliers. Comme la plupart des Russes. Je n'avais jamais été confronté à l'homosexualité dans la vie  : elle relevait pour moi du domaine des plaisanteries, des injures. Encore enfant, je connaissais cette expression populaire qu'était « Pédor le Macédonien », mais cela ne faisait que très peu de temps que j'avais réalisé qu'en fait elle signifiait « pédé » et qu'elle s'appliquait directement au grand général Alexandre le Macédonien. 94 Il m'envoyait des lettres, des poèmes, des voeux pour les fêtes. Puis il disparut pour longtemps, pour réapparaître un été brûlant en Crimée, sur les plages couvertes de galets et de corps fumants. Nous avions changé l'un et l'autre. Il était calme et moi je ne m'aventurais plus à juger des passions des autres. Le sexe inversé était de plus en plus fréquent dans les capitales. Il était en compagnie de jeunes gens très gentils et spritituels. Il se détachait au premier regard de la masse générale par sa plastique, la présence d'une certaine forme, d'un style. « Tu sais comment on fait pour se retrouver dans les différentes villes ? me demanda Aliocha. Par exemple, nous nous fixons rendez-vous samedi, à Alouchta. Mais où ? Il y a un endroit idéal pour les rencontres dans toutes les villes de l'Union soviétique. Au pied de la Mère Léna. Et ça, des Mères Léna, il y en a partout... » Mère Léna c'est ainsi qu'ils avaient baptisé les monuments dédiés à Lénine qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ne font pas défaut dans les villes et les villages de notre pays... Ils parlaient un jargon incroyable, aussi incroyable, du reste, que l'était en général leur perception du monde. Ce jour-là, en Crimée, interceptant mon regard une blonde magnifique pénétrait dans la mer Aliocha me fit ce commentaire  : « Comment peux-tu regarder cette chose ? Ces répugnantes enflures ? » Mais c'est à Moscou que j'eus le plus grand choc, alors que j'étais avec ses amis dans le square près du Bolchoï, officieusement baptisé « square Jean- Marais ». Les bancs autour de la fontaine étaient tous pris par des hommes d'apparence concentrée, très occupés à se dévisager les uns les autres. De temps en temps, ils s'abordaient, échangeaient quelques mots, puis s'en allaient ensemble. J'attendais Aliocha qui m'avait promis, comme d'habitude, des billets pour le Bolchoï. La proportion des homosexuels dans le milieu de la danse est incroyablement élevée, mais ce n'est pas à moi d'étudier les origines de telle ou telle tendance professionnelle, même si un gars de leur bande, sachant que je m'intéressais à ce sujet, jugea bon de me faire ce commentaire  : « Essaye de porter sur tes épaules, pendant au moins six heures par jour, ces espèces d'engeances suantes et déchaînées les danseuses et quand tu les auras fait virevolter, quand tu les auras fait tourner, que tu les auras rattrapées, des années durant, alors toi aussi tu auras envie d'autre chose ». Peut-être... Mais Aliocha arrivait avec... un commandant d'aviation aux joues roses, poupin et tout sourire. D'une voix haut perché qui se brisait par moment, il chantonna  : « Mes petites ! Si vous saviez quelle bite je viens de sucer ! ». J'ai eu un choc à trois niveaux. Primo, c'était un authentique commandant en uniforme impeccable, épaulettes bleues et boutons dorés. Secundo, nonobstant le sexe masculin de l'assistance, il traitait les personnes présentes de « petites ». Tertio, il parlait de luimême au féminin... Mais ce n'était pas tout. Quelqu'un annonca qu'Aba, « elle-même », devait venir avec « deux filles et une naturelle ». Cela se décodait de la sorte  : les « filles » relevaient toujours de la même catégorie, quant à la « naturelle », il s'agissait d'un personnage en réelle possession des charmes innés de la femme. Un jour, je me retrouvai à l'anniversaire d'Aba. J'avais dû aller au diablevauvert, mais j'en fus récompensé au centuple. Maquillés, les uns en robe de femme, les autres en chemise collante et pantalon moulant, ils étaient spirituels, talentueux et imaginatifs dans leur allégresse. Un immense dadzibao pendait au mur, dans la plus pure des traditions pornographiques, alternant avec des inscriptions tout ce qu'il y a d'antisoviétiques. Ils dansaient le french-cancan, chantaient des chansons de prisonniers russes qu'ils avaient eux-mêmes traduites en anglais. Il faut bien (Suite page 104.)
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