Lui n°108 janvier 1973
Lui n°108 janvier 1973
  • Prix facial : 4 F

  • Parution : n°108 de janvier 1973

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (212 x 269) mm

  • Nombre de pages : 114

  • Taille du fichier PDF : 106 Mo

  • Dans ce numéro : numéro spécial Catherine Deneuve.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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CURNONSKY Monsieur désire-t-il une langouste selon sa grosseur ? lui disait-on dans les restaurants. d'oie, que l'on fourre dans l'intérieur d'une volaille, ce nom était dé j A une farce. Lorsqu'il monte à Paris, le jeune Sailland rencontre, à l'heure verte de l'absinthe, Alphonse Allais. Il conseille le jeune Angevin qui veut faire carrière dans les Lettres. Perfidement, Allais donne la leçon à Sailland  : « I1 vous faut un nom de guerre pour figurer dignement dans les anthologies. Cherchez... I.a mode est à la Russie. Le Tzar arrive à Paris. La Flotte russe à Toulon, Stravinski est à l'affiche. Alors, pourquoi pas un nom en ski ? » Maurice Sailland, qui s'est distingué chez les Pères (bons) lors de ses solides études, répond sur-le-champ  : « Pourquoi pas ski ? Cur non sky ? » Pour son baptême de Parisien boulevardier, il avait choisi ce nom qui, si l'on en croit ses réflexions, allait devenir pour lui un insupportable carcan. « C'est un mot hybride, disaitil. Je peux même affirmer  : hybride sur le cou. » Il se sentait angevin sacavin et non polonais, tchèque, moldo-valaque. Ce nom étrange lui valut de passer des heures (l'attente dans les postes de police pour vérification d'identité. A la Préfecture, à la Grande Maison, il était fiché deux fois. A Curnonsky  : « Aventurier dangereux, abrite chez lui des compagnons anarchistes » ; à Sailland  : « Monarchiste à surveiller. » Bref, déclara Louis Barthou quand il décora la boutonnière du maître de la Légion d'honneur  : « Un excellent républicain libéral ». En ce temps-là, le ventre inspirait encore de l'estime. L'homme ne le rentrait pas, mais le poussait en avant comme la part la plus importante de lui-même. Il avait l'aspect rassurant et débonnaire de la marmite ou du tonneau. Ventre paisible d'apparence que celui de Curnonsky, niais dont la gourmandise criait au-dedans. Cet Angevin doté d'un sobriquet slav pour s'attabler chaque jour aux meilleurs restaurants de Paris, se résolut à tine cruelle métamorphose. Il se fit « nègre ». Entendez par là qu'il écrivait des romans que signait le premier mari de l'écrivain Colette, l'éditeur Gauthier Villard, plus connu sous le nom de Willy. On prête entre autres à Curnonsky la paternité de « Le Métier 64 d'amant », puis « Poisson d'avril ». « Suzette veut me lâcher », « Un petit vieux bien propre ». Tous romans, point érotiques, mais polissons. Il écrira sous son propre nom, en collaboration avec le poète Toulet, « Demi-veuve », qui n'obtiendra d'ailleurs qu'un demi-succès. Comme par un curieux esprit de revanche, sa profession de « nègre » lui enlevait le goût de fréquenter les gens de couleur. « Ah, monsieur, lui dit un Noir très distingué qu'il bousculait dans le tourniquet d'une brasserie, la race noire, a peut-être eu son Napoléon, elle aussi... Oh, monsieur, dit Cunonsky, cela se saurait ! » Malgré son physique important  : 130 kilos (« Monsieur désire-t-il une langouste selon sa grosseur ? » lui disait-on), son esprit demeurait léger, comme sa bourse. Son allure respectable était un trompe-l'oeil  : il était en réalité frivole, impécunieux, prodigue. A un journal qui demandait alors à ses lecteurs  : que feriez-vous d'un million (or) ? Il aurait volontiers pris à son compte la réponse de Boni de Castellane ; deux simples mots  : « Des dettes ». Raoul Ponchon, le poète de « La Muse au cabaret », lui avait donné, non sans ironie, ce dangereux conseil  : « Il vaut mieux ne pas payer que d'avoir des histoires. » Pour arrondir son ventre et ses fins (le mois, il fut l'un des pionniers de la publicité naissante. Un jour, dans un petit « brûlot », une gazette des boulevards tirée à peu d'exemplaires, il écrivit ces lignes à l'emporte-pièce « Il y a quarante immortels à l'Académie française ; mais il n'y a qu'un seul increvable, c'est Michelin. » L'industriel trouva le mot à son goût. I demanda à Curnonsky de trouver till nom pour un personnage rebondi, bardé (le pneus, que venait de créer un dessinateur pour cette marque. En bon latiniste, Cur baptisa le bonhomme « Bibendum », puisque le pneu Michelin « boit » tout, même l'obstacle. Il continua à signer des chroniques du nom de ce héros dont il gardait un peu la silhouette. Signe avant-coureur, qui sait ? Annonce prémonitoire de ce Guide que les fous de la gueule lisent et relisent chaque année, patiemment, comme un bréviaire. Chacun creuse, a tombe avec sa four- chette. Lui, paradoxalement, devait édifier sa statue pour ses contemporains grâce au même instrument. En 1928, à la suite d'un plébiscite organisé par « Paris-Soir », trois mille chefs de cuisine, cordons-bleus, hôteliers, restaurateurs l'élisaient « Prince des Gastronomes ». De sa vie, il n'avait eu ni chef, ni cordon-bleu, ni cuisine, ni cave, ni salle à manger. S'il passait une bonne partie de sa vie dans les restaurants, c'était comme par nostalgie de la cuisine bourgeoise qu'une servante de prélat lui aurait mitonnée à domicile et à l'heure exacte. Il était célibataire. Il était heureux à l'heure des repas. Il apportait aux dîners priés ce petit grain de sel de l'esprit, ce bonheur d'exister qui, lorsqu'il ne se rencontre plus à table, fait tomber comme un soufflé la lourde étiquette des banquets les plus somptueux. Il inscrivait d'une main nonchalante, sur une liste d'attente, les maîtresses de maison qui le relançaient de multiples invitations. Comme il portait en lui une grande gentillesse, il était devenu, bien naturellement, l'esclave de ses plaisirs, du moins si l'on en croit Jules Renard (jtli donna cette parfaite définition d'un homme libre  : « Celui qui refuse une invitation sans donner de prétexte. » Cet homme qui vivait seul, inconfortablement, fut certainement un des plus sollicités à s'agréger dans des association. Peu de temps avant sa disparition, on lui attribua une trentaine de distinctions, auxquelles on l'avait imprudemment élevé, car on songe mal comment il aurait pu, d'un estomac et d'un gosier légers se consacrer à chacune ; il fut ainsi, entre autres, « Président du Grand Perdreau », « Membre de la Belle Table », « Sécrétaire perpétuel des Psychologues du Goût », « Président (lu Dîner de la Pipe », « Membre de la Confrérie (les Sacavins », « Membre de la Confrérie de St-Etienne d'Alsace », « Membre du dîner du 14 », « Membre du déjeuner du 28 », Son coup de fourchette avait passé les frontières. Les Italiens l'appelaient « l'esofago phi intelligente del mondo ». Amateur pourtant il le demeurait. Pendant cette grande diète nationale que fut l'Occupation. il se réfugia à Riec-sur-Belon, chez sa chère Mélanie. Qui était (Suite page 93.
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