Lui n°107 décembre 1972
Lui n°107 décembre 1972
  • Prix facial : 5 F

  • Parution : n°107 de décembre 1972

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Presse-Office S.A.

  • Format : (213 x 268) mm

  • Nombre de pages : 216

  • Taille du fichier PDF : 183 Mo

  • Dans ce numéro : entretien privé avec Jean-Jacques Servan-Schreiber.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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LE PARTAGE DE MINUIT Les Nilsen étaient des coureurs mais leurs aventures amoureuses avaient été jusqu'alors de celles qui se passent sous un portail Le curé me (lit que son prédécesseur se souvenait d'avoir vu, non sans étonnement, chez ces gens, une vieille bible en écriture gothique. à reliure noire dans les dernières pages il avait vu, inscrits à la main, (les noms et des dates. C'était le seul livre qu'il y eût dans la maison. La destinée itinérante des Nilsen, perdue là comme tout se perdra. La bâtisse, qui n'existe plus, était en brique sans crépi ; du portail, on voyait une cour intérieure pavée de carreaux rouges, puis une autre en terre battue. Peu d'étrangers, d'ailleurs, y pénétrèrent  : les deux Nilsen défendaient jalousement leur solitude. Ils dormaient dans des chambres nues, sur des lits de sangle ; les chevaux, les harnais, le couteau à lame courte, les habits fastueux des samedis soirs et l'alcool querelleur étaient leur seul luxe. On m'a dit qu'ils étaient grands et qu'ils avaient des cheveux roux. Du sang venu du Danemark ou d'Irlande, pays dont ils n'avaient jamais dû entendre parler, coulait dans les veines de ces deux Argentins. Le quartier craignait ces rouquins ; il n'était pas impossible qu'ils aient eu certains meurtres à leur actif. Ils se battirent une fois, côte à côte, contre la police. On dit que le cadet se mesura avec Juan Iberra et qu'il n'eut pas'le dessous, ce qui, au dire des connaisseurs, représente un exploit. Ils avaient conduit des troupeaux, mené des attelages, volé du bétail et, à l'occasion, triché au jeu (sans les bistrots. Ils avaient la réputation d'être avares, sauf quand la boisson ou le jeu les rendaient prodigues. On ignorait qui étaient leurs parents et (l'oit ils étaient venus. Ils possédaient une 154 charrette et une paire de lxuufs. Ils différaient physiquement des gens de leur milieu, à qui la Costa Brava doit son nom évocateur. Ceci, et ce que nous ignorons, permet de comprendre le bloc qu'ils formaient. Se fâcher avec l'un, c'était se faire deux ennemis. Les Nilsen étaient coureurs, mais leurs aventures amoureuses avaient été jusqu'alors de celles qui se passent sous un portail ou (sans une maison close. Les commentaires allèrent donc bon train quand Cristian amena chez eux Juliana Burgos. Il est vrai qu'il y gagnait une servante, mais il est non moins vrai qu'il la comblait (l'affreux bijoux de pacotille et qu'il l'exhibait dans les bals. Dans ces pauvres bals de quartier, où certaines figures du tango étaient interdites et où l'on dansait encore dans (les salles bien éclairées. Juliana avait le teint mat et les yeux en amande ; il suffisait qu'on la regardât polir qu'elle sourit. Dans un quartier modeste. où le travail et le manque de soins abîment les femmes, elle passait pour jolie. Au début, Eduardo les accompagnait. Puis il dut se rendre à Arrecifes pour je ne sais quelle affaire ; à son retour il amena à la maison une jeune femme qu'il avait trouvée sur sa route et qu'il renvoya au bout de quelques jours. Il se renfrogna ; il s'enivrait seul ait bistrot et ne parlait à personne. I1 était amoureux de la femme de Cristian. Le quartier, qui s'en aperçut probablement avant lui, prévit avec une joie perfide, la rivalité qui allait s'ensuivre entre les deux frères. Un soir qu'il rentrait tardivement du bistrot Eduardo vit le cheval noir de Cristian attaché à la palissade. Dans la cour, l'aîné l'attendait dans ses plus beaux habits. La femme allait et venait, un pot de maté à la main. Cristian dit à Eduardo  : K Je m'en vais à une fête chez Farias. Je te laisse Juliana ; si tu veux, tu peux la prendre. » C'était dit d'un ton à la fois autoritaire et cordial. Eduardo le regarda longuement  : il ne savait que faire. Cristian se leva, prit congé d'Eduardo, négligeant Juliana qui n'était pour lui qu'un objet. monta à cheval et partit au petit trot, sans se presser. A dater de cette nuit-là, ils se la partagèrent. Personne ne connaîtra les détails de ce sordide ménage à trois qui scandalisait le quartier. Tout marcha bien pendant quelques semaines, mais cet arrangement ne pouvait durer. Entre eux, les deux frères ne prononçaient jamais le nom de Juliana, même pour l'appeler, mais ils cherchaient, et trouvaient, des raisons de se quereller. Ils se disputaient au sujet de la vente de certaines peaux de bête, mais leur dispute venait d'ailleurs. Cristian haussait la voix et Eduardo se taisait. A leur insu, ils se jalousaient. Dans ce faubourg sauvage où l'on n'avait jamais entendu un homme dire l'idée n'en serait venue à personne qu'il se souciait d'une femme autrement que pour la désirer et la posséder ils étaient bel et bien amoureux. Et ceci, en quelque sorte, les humiliait. Un après-midi, place Lomas, Eduardo croisa Juan Iberra qui le félicita du beau brin de fille qu'il s'était procuré. Ce fut à cette occasion qu'Eduardo l'injuria et qu'ils en vinrent aux mains. Il ne permettait à personne de se moquer de Cristian en sa présence. La femme s'occupait d'eux avec une soumission animale ; mais elle ne pouvait cacher une préférence pour le cadet, qui n'avait pas refusé cet arrangement mais qui ne l'avait pas sollicité. Un jour, ils ordonnèrent à J uliana de sortir deux chaises dans la première cour et de ne plus passer par là, parce qu'ils avaient à parler. Elle pensa que le dialogue serait long et elle alla donc faire la sieste, mais ils la réveillèrent au bout d'un moment. Ils lui dirent de mettre dans un sac tout ce qu'elle possédait, sans oublier soit chapelet de cristal et la petite croix que lui avait donnée sa mère. Sans fournir la moindre explication, ils la firent monter dans la carriole et ils se mirent en route pour tus voyage r qui fut pénible et où personne n'ouvrit la bouche. Il avait plu ; les chemins étaient embourbés et il devait être près de trois heures du matin quand ils arrivèrent à Moron. Là. ils la vendirent à la patronne du bordel. Le marché avait été conclut (l'avance. Cristian reçut une somme qu'il partagea avec son frère. A Turdera, les Nilsen, (lui s'étaient perdus clans l'imbroglio (qui était aussi tine routine) (le cet amour monstrueux. voulurent renouer avec leur ancienne vie d'hommes vivant entre hommes. Ils recommencèrent à jotter aux cartes, à assister aux (Suite page 183.)
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