Lectures Pour Tous n°04-02 novembre 1901
Lectures Pour Tous n°04-02 novembre 1901
  • Prix facial : 1 F

  • Parution : n°04-02 de novembre 1901

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Hachette

  • Format : (155 x 238) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 66,7 Mo

  • Dans ce numéro : fêtes du sacre et entrée des rois.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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144 Lectures pour Tous pions sans connaître une fois la défaite ; sa seule présence épouvantait les plus braves. Aussi toutes ces fêtes ne furent-elles pour lui qu'un long triomphe ; son coeur orgueilleux s'en réjouissait sans mesure. Soudain, l'après-midi du dernier jour, comme on allait clore le tournoi et proclamer Ulrich triomphateur des jeux, survint un chevalier inconnu qui s'approcha du comte et le toucha légèrement à la poitrine du talon de sa lance. Ulrich, ainsi provoqué, resta quelques instants silencieux, stupéfait de voir que ce chevalier était de sa taille et semblait de sa force ; puis il fit seller son cheval de bataille, coiffa son énorme casque d'argent, où planaient les ailes éployées d'un aigle d'or, et se rendit dans l'arène, lance au poing. L'inconnu l'attendait. Les rauques trompettes sonnèrent, un héraut donna le signal, et, devant la foule des chevaliers retenant leur haleine, les deux géants s'élancèrent dans un tourbillon de poussière blanche ; emportés par le galop de leurs montures, ils furent bientôt l'un devant l'autre ; on entendit le choc simultané des lances sur les cuirasses, et les assistants, jusque-là immobiles et silencieux, poussèrent un grand cri, car le comte Ulrich, dont les étriers s'étaient rompus sous la violence de l'attaque, venait de rouler lourdement sous son cheval, avec un grand fracas d'armes entre-choquées Tremblant de honte et de rage, le comte se dégagea rapidement et fit apporter son invincible épée. Sans un mot, l'inconnu tira la sienne, aussi longue que celle du seigneur comte. Le combat fut court. Après quelques feintes, rapides et flamboyantes comme des éclairs, l'inconnu recula brusquement d'un pas, leva son glaive au-dessus de sa tète et l'abattit à deux mains sur celle d'Ulrich ; celui-ci vit le coup, le para ; mais son énorme épée fut brisée comme un bâton, et, vaincu pqur la première fois de sa vie, le comte s'affaissa, le front meurtri à travers l'argent du casque, la face subitement ensanglantée. D'un pas assuré et tranquille, le chevaliér inconnu quitta son adversaire étendu dans une mare de sang, rejoignit son palefroi et s'éloigna, le glaive à la main, sans que personne lui eût barré la route ou adressé la parole. TIT Ulrich, cependant, n'était pas mort ; il se releva péniblement sur les genoux, et, repoussant les écuyers qui s'empressaient autour de lui, hurla ce serment sacrilège  : « Malheur à toi qui m'as frappé ! Puissé- je te voir gisant sur le sol, à ma merci ! Je jure par mon blason qu'à l'endroit de ta chute je bâtirai une église qui s'élèvera dans le ciel plus haut que tous les clochers du monde ! » Ayant dit, le comte Ulrich laissa panser sa blessure et se retira, blême et chancelant. Un quart d'heure plus tard, un homme d'armes accourait, criant à pleins poumons que l'inconnu avait fait une chute et s'était grièvement blessé. Tandis qu'il chevauchait au galop à travers la forêt, le chevalier s'était heurté contre un arbre au tournant d'une allée et gisait maintenant sur l'herbe, inanimé. « Vive Dieu ! cria le comte, si tu dis vrai, on te comptera mille gulden ; conduismoi !... » Quand le comte Ulrich fut arrivé devant le chevalier, sa rage et sa joie éclatèrent ensemble ; il l'insulta férocement, puis saisit l'épée d'un de ses hommes, et, faisant sauter le casque brisé du blessé, cria dans sa colère  : « Beau chevalier, mes chiens ont faim, je leur donnerai ta tête ! » Le moribond se releva sur lé coude, et ses yeux étincelèrent  : « Tu es un lâche, comte Ulrich, je me vengerai !... » Le sang jaillit et la tête de l'inconnu, tranchée d'un coup, roula dans l'allée. Ulrich, la ramassant par les cheveux, la lança à sa meute ; mais, lorsque les chiens l'eurent flairée, ils se mirent à gronder sourdement et se sauvèrent à travers la forêt, l'échine basse et tremblante, hurlant à la mort. « Les chiens même n'en veulent pas ! » ricana le comte ; puis, se tournant vers ses écuyers, muets d'horreur  : « Qu'on garde le corps, commanda-t-il, j'en veux faire quelque chose ! » Alors Ulrich le meurtrier revint à son château, appuyé sur deux hommes d'armes qui pliaient sous son poids Un grand orage éclata le lendemain, et l'on vit dans le ciel en deuil rouler comme la forme d'une tête coupée. Et, devant le signe céleste, les seigneurs se souvinrent que l'inconnu avait dit au comte  : « Comte Ulrich, je me vengerai ! » TIT Ulrich tint parole  : une église s'éleva devant son burg, et le clocher en était si prodigieusement haut que les nuages s'accrochaient parfois à sa croix de bronze. Sur l'ordre du comte, on avait d'abord creusé une fosse profonde dans laquelle le corps sans
La Légende d'Ulrich le Meurtrier 145 tête du malheureux chevalier avait été enseveli. Le comte avait, de ses propres mains, placé le premier bloc de son église sur cette base  : un cadavre. Puis, sur ce premier bloc, d'autres blocs furent entassés qu'on avait détachés des montagnes voisines. Faite de granit et de pierres dures revêtues d'un épais ciment et assurées par des crampons de fer, l'église ressemblait à une forteresse ; la tour du clocher, pareille à celle d'un donjon, r/y, était prête pour repousser les assauts du temps. Pour achever/, l'église, il ne fallut pas moins de cinquante années. A mesure que//l'édifice s'élevait, le comte Ulrich se sentait vieillir. Certes, il était encore celui devant qui tous se courbaient en tremblant ; mais il n'eùt plus été capable, comme autrefois, de fendre en deux, d'un seul coup d'épée, une des massives tables de chêne de son chàteau. Le jour où quatre hommes habiles et audacieux achevèrent de fixer la croix de bronze au faîte de l'immense clocher, le comte Ulrich leva ses deux bras et (lit à voix haute  : « Je voudrais vivre aussi longtemps que vivra cette église ! Or, la nuit qui suivit ce jour, Ulrich s'entendit appeler, et, comme il regardait dans les ténèbres, une voix lui dit  : « Comte Ulrich de Frankenthal, ton souhait est exaucé. Tu vivras autant que ton église. Tu n'as rien à craindre des menaces de la mort jusqu'au jour où il se trouvera un homme capable de la renverser à lui seul. » Le lendemain, Ulrich assemblait ses seigneurs et leur contait fièrement la prédiction, et tous, criant au miracle, s'agenouillèrent devant lui, car ils craignaient sa colère. 4e Année. — 2e Liv. a-, f tl. ``/I. Mais les plus jeunes se dirent, dans le fond de leur coeur  : « Le seigneur comte a fait un rève », et les anciens, connaissant la jactance du comte Ulrich, pensèrent, clans leur âme  : « il a menti ». Or, Ulrich avait atteint sa cent cinquantième année. Il ne pouvait marcher qu'appuyé sur un ` LE COMTE ULRICH FRAPPA L'INCONNU SANS DÉFENSE. i/bâton, et un petit enfant l'eût renversé d'une poussée. Il y avait déjà plus d'un demi-siècle qu'un mal mystérieux l'avait saisi, courbant en deux sa stature gigantesque, et ne lui laissant même plus la force de soulever une lance. Tous ceux qui avaient été ses égaux en âge, ses compagnons d'armes et ses compagnons de jeu, il les avait vus un à un vieillir, blanchir, se courber jusqu'à terre et descendre au tombeau. Ceux qui maintenant portaient la cotte d'armes et maniaient la lance, il ne se souvenait pas d'avoir avec eux chevauché et guerroyé. Il ne les connaissait pas et il était pour eux presque un maître inconnu. t



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