Lectures Pour Tous n°04-02 novembre 1901
Lectures Pour Tous n°04-02 novembre 1901
  • Prix facial : 1 F

  • Parution : n°04-02 de novembre 1901

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Hachette

  • Format : (155 x 238) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 66,7 Mo

  • Dans ce numéro : fêtes du sacre et entrée des rois.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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I 14 Lectures pour Tous formant des années, et nul changement ne se produisit autour de la recluse, sinon l'effritement insensible des choses, l'acheminement inévitable et progressif de tout ce qui est vers l'anéantissement. Les serviteurs, d'abord, se dispersèrent peu à peu. Des ardoises tombèrent du toit. Dans le jardin, les allées herbeuses se confondirent avec la pelouse ; les fleurs moururent ; les jets d'eau détraqués cessèrent leurs bonds et leur gazouillement. En revanche, des lierres vigoureux grimpaient, toujours plus haut, sur les murs, finissaient par les tapisser jusqu'au faîte. Et cette solitude ne fut plus qu'une verdure, une cage de feuilles et de mousse, où, sans être troublés par la cacophonie humaine, les oiseaux chantèrent, au printemps, l'éternelle chanson du renouveau. La vieillesse venait. La comtesse Olympe n'en voulut rien savoir. Sitôt la première ride marquée sur son front, le premier fil d'argent apparu dans l'or de ses bandeaux, elle fit enlever ou voiler les glaces, ne voulant garder d'elle-même, en son souvenir, que l'image rayonnante d'autrefois. Un miroir demeura cependant dont elle ne put toujours détourner les yeux. Elle put voir son déclin se refléter sur le visage de sa contemporaine, la femme de chambre dévouée restée seule fidèle au poste. La comtesse était en pleine vogue mondaine lorsqu'elle avait pris à son service cette Ambroisine, alors une jolie fille, menue et éveillée, une de ces petites souris parisiennes, alertes, discrètes, toujours aux aguets, soubrette de comédie qu'on ne se fût pas attendu à voir finir en recluse. Sa vocation s'était déclarée tout d'un coup en même temps que celle de sa maîtresse. Par des causes similaires ou différentes ? Qui le dira ? Qui découvrira le lien mystérieux des destinées s'unissant soudain ? Elles-mêmes ne se firent pas de confidences  : les distances sociales sont encore les plus infranchissables de toutes. Elles vécurent en face l'une de l'autre, paisibles, mornes, se considérant mutuellement de l'oeil indifférent dont elles contemplaient les choses. Ambroisine est devenue une petite vieille sèche, au teint d'ocre, les traits mangés par les rides, la bouche sans dents serrée par l'habitude du silence, le corps fondu sous sa casaque noire. C'est elle qui pour sa maîtresse fait dans la ville les courses indispensables. Elle file, rasant les murs de la rue paisible, s'arrêtant au seuil des petits maga- sins les moins fréquentés pour demander ce qu'il lui faut, d'un ton étrange de sourde ou d'emmurée, déshabituée du son de sa propre voix ; puis elle referme son cabas, repart vite, vite. De sa jeunesse flâneuse, une seule tentation lui est restée. Devant les kiosques où s'étalent les journaux illustrés, ses paupières se relèvent parfois et ses prunelles vives fixent une seconde les portraits, les monuments, toute cette imagerie vague et violente à la fois où sont représentés d'une façon plus ou moins infidèle les faits (lu jour, séances de cour d'assises, inaugurations de statues, accidents de chemin de fer. Ce matin-là Ambroisine revient l'air absent, l'allure saccadée ; elle traverse la cour, gravit le perron, monte à l'appartement de la comtesse avec une précipitation irraisonnée, comme sous l'empire d'une émotion trop forte. La comtesse est assise dans son fauteuil, toute droite, regardant vers la fenêtre, comme d'habitude. Elle ne tourne pas la tête quand Ambroisine rentre. Son oreille fine de solitaire a bien distingué le pas plus hâtif, le maniement brusque de la serrure, le souffle haletant de la vieille femme ; mais, encore une fois, que lui importe ? « Madame... », dit Ambroisine. ITT La comtesse regarûe toujours dans l'herbe l'ondulation des marguerites, dans l'air bleu le vol des oiseaux ; et la vieille camériste a une impatience, comme une révolte. Brusquement, elle lui jette le mot qui la réveillera  : « Madame Il est revenu ! » La comtesse se lève, tout d'une pièce. Elle n'a pas une hésitation. Elle sait qui est revenu. Pour se raviver ainsi au premier appel, est-ce donc que depuis trente ans ce souvenir ne l'aurait pas quittée ? Cependant la belle figure demeure immobile et blanche dans la neige argentée des cheveux. Sur les lèvres, la voix passe, lointaine et machinale comme un écho. Elle dit seulement  : « Où est-il ? » Alors Ambroisine s'embrouille un peu, ayant vu seulement son portrait à la vitrine du kiosque, là-bas, et lu les quelques lignes qui l'accompagnaient. On disait Que disait-on donc ? Ah'. oui..., on disait  : A deux heures, il ira visiter son pavillon à l'Exposition. La comtesse passe la main sur son front. Il y a donc des Expositions encore ? Elle n'en
savait rien. Elle ne lit plus un journal et, audessus d'elle, les évènements passent sans effleurer, même au passage, son indifférence. Mais, cette fois, elle est atteinte. Le fluide de vie a pénétré jusqu'à son âme morte, et, comme un automate dont on ferait jouet l'un après l'autre tous les ressorts, elle sent sa pensée, sa volonté, et ses forces qui se raniment. Fixant de ses yeux clairs Ambroisine ébahie, elle prononce  : « Je veux le revoir ! Je veux aller aujourd'hui même » A présent, elle est debout ; dans sa chambre capitonnée jusqu'au plafond de satin bleu fané, c'est une agitation inusitée. De ses armoires elle a tiré des soieries, des dentelles fleurant la lavande et le vétiver, qui s'amoncellent sur les fauteuils crapauds, sur les poufs (le tapisserie ; et dans l'ombre des placards entrouverts on aperçoit accrochées aux portemanteaux des robes qui, gardant une vague forme humaine, font songer aux femmes de Barbe- Bleue, pendues dans le fatal cabinet. Les doigts allongés, un peu tremblants, touchent l'une après l'autre toutes ces choses, et, son peignoir d'intérieur dénoué, la comtesse hésite encore sur la toilette à faire, une toilette de sortie, la première depuis trente ans ! Puis une inspiration lui vient. Ce qu'il y a de plus simple, c'est ce qui passe le moins de mode. Donc elle revêt une robe de soie noire tout unie, la jupe toute droite, à peine ornée de quatre ou cinq petits volants. Et tandis qu'Ambroisine pose sur ses beaux cheveux blancs une coiffure de dentelle noire, elle dit hâtivement, car maintenant l'heure presse  : Le Cachemire us DE SA GRANDE ARMOIRE, I.A COMTESSE OLYMPE A TIRÉ SA ROBE ET SON CACHEMIRE DES INDES. « Mon cachemire ! » Du cachemire elle ne doute pas. Le règne du cachemire lui semble éternel. Elle l'a vu porter à sa mère comme à sa grand'mère, et elle sourit quand Ambroisine retire de son enveloppe de gaze le merveilleux châle. L'incomparable tissu ne s'est pas altéré, aucune couleur n'a pâli ; comme jadis, elle le plie elle-même en pointe en le jetant sur ses épaules. Puis elle fouille fiévreusement dans ses coffrets et prend la broche (le turquoises, les myosotis symboliques qui dorment un peu ternis sur le velours (le l'écrin. Sa main est restée sur l'épingle qu'elle vient de piquer, sur ces myosotis étrangers fleuris tout près (le son coeur, et, suivie d'Ambroisine encore à peine revenue de son saisissement, elle descend, elle franchit le seuil de cette maison ; elle brise sa clôture, sous l'empire d'une sorte de suggestion. L'air de la rue la frappe au visage. Ce n'est plus l'air de son jardin, si longtemps respiré, mêlé d'un parfum d'herbe et de fleurs, d'effluves de paix et de solitude. Cet air-là lui apporte, en une bouffée, l'atmosphère lourde. et violente du monde des vivants, et, sans se réveiller, elle tressaille, elle s'appuie au bras d'Ambroisine. Sa haute silhouette, drapée de rouge, s'accole bizarrement à cette petite forme noire. Le grand soleil de juin l'éblouit. Les maisons lui semblent géantes, la rue immense. Mais la comtesse marche, sans rien voir, guidée par des souvenirs lointains, suivant sa pensée qui marche devant elle, qui s'élance vers lui. Lui ! Subitement, elle a compris la place qu'il a gardée dans son souvenir.



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