Lectures Pour Tous n°04-01 octobre 1901
Lectures Pour Tous n°04-01 octobre 1901
  • Prix facial : 1 F

  • Parution : n°04-01 de octobre 1901

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Hachette

  • Format : (155 x 238) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 62,3 Mo

  • Dans ce numéro : boutiques du vieux Paris et marchands d'autrefois.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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94 Lectures pour Tous la moustache en vert. Cette moustache verte sur sa face colorée provoqua des éclats de rire. Un gamin voulut mettre à profit l'invention de Zasoubrina et se teindre aussi la Lèvre supérieure. Mais Zasoubrina plongea la main dans le seau et, la retirant brusque-ment, en frotta la figure du gamin avec une prompte dextérité. Le malheureux soufflait et agitait la tête, tandis que Zasoubrina dansait autour de lui et que les spectateurs riaient toujours plus fort, encourageant leur bouffon par toutes sortes d'exclamations. A ce moment, le petit chat roux fit son apparition. Il avançait sans hàte, relevait avec gràce les pattes et remuait la queue. Il n'avait aucune crainte d'ètre piétiné par cette foule en délire, au centre de laquelle se trouvaient Zasoubrina et le gamin, qui, de ses deux paumes, étendait sur son visage la masse huileuse et gluante. « Camarades, cria quelqu'un, Michka est arrivé ! - Ah ! Michka, petit coquin ! — Petit chéri ! » On s'était emparé du chat, on se le passait avec mille caresses. « Oh ! comme il a mangé ! comme son ventre est gros ! — Comme il grandit vite ! — Il griffe, le petit diable ! - Laisse-le, qu'il saute un peu ! - Je vais présenter le dos Saute, Michka ! » Le vide s'était fait autour de Zasoubrina. Il restait seul, enlevait la peinture de sa moustache et regardait le chat sauter sur les épaules courbées des forçats. Tous s'appliquaient à devancer les désirs du petit animal et lui présentaient le dos ou se secouaient légèrement pour faciliter son jeu. ils semblaient s'amuser beaucoup et leur rire ne s'interrompait pas. « Camarades ! teignons le chat ! » s'écria Zasoubrina. Sa voix, en proposant cette plaisanterie, semblait implorer. La masse des prisonniers s'agita. « Et s'il allait crever ? objecta quelqu'un. — Crever ? pour un peu de peinture, quelle idée ! — Vas-y, Zasoubrina ! Et lestement ! » Un gros gaillard, à la barbe de feu, déclara avec entrain  : « Ce qu'il imagine, ce garçon-là ! » Zasoubrina tenait déjà le chat et s'avançait vers le seau de peinture en chantant  : Regarder, mes petits frères, Regarder le petit chat Qui de roux deviendra vert ! Un tumultueux éclat de rire partit de la foule. Les prisonniers se tordaient, et je voyais Zasoubrina, qui, tenant le chat par la gueule, le plongeait dans la masse liquide en chantant  : Attends donc, ne miaule pas, Car tu fdcherais papa. On s'enthousiasmait toujours plus. Quelqu'un glapit d'une voix gémissante à force de gaieté  : « Oïé, oïé, Judas ! — Oh ! mon père ! » soupirait un autre. On étouffait, on se pâmait. Le rire tordait les corps, les ployait, les secouait ; il résonnait dans l'air, s'exaspérant jusqu'à une clameur folle. Aux fenêtres de la prison, des femmes apparurent, des visages rieurs sous des chàles blancs. L'inspecteur, adossé au mur, se tenait le ventre et Iaissait échapper de sa bouche grande ouverte un grognement de joie. Les spectateurs, à force de rire, s'étaient un peu éloignés du seau. Zasoubrina dansait de la manière la plus étonnante, faisait des révérences et chantait  : A h ! ah ! la vie est fort plaisante. Il était une chatte rousse Et son fils, le petit chat roux, Le voilà vert comme la mousse. « Assez ! » supplia le gaillard à grande barbe. Mais Zasoubrina était en veine. Les rires grondaient autour de lui, et il savait que de tels rires, lui seul était capable d'en provoquer. La conscience de sa force apparaissait dans chacun de ses gestes, dans chaque grimace de sa face mobile de bouffon, dans tout son corps électrisé par le triomphe. Maintenant il tenait le chat par la tête et, secouant la couleur inutile, dansait dans une sorte d'extase artistique ; il dansait sans fatigue et improvisait  : Mes amis et nies camarades, Regarder donc dans l'almanach Quel nom donner au petit chat. Tout riait autour des prisonniers fous de joie. Le soleil riait sur les vitres grillées de fer, le ciel bleu riait au-dessus de la cour, et même les vieux murs de la prison souriaient avec la contrainte des êtres qui doivent cacher toute manifestation de joie. Derrière les grilles, les visages des femmes riaient aussi, les dents brillantes au soleil. Tout était subitement transfiguré, avait abjuré la teinte grise de l'ennui qui oppresse et qui écoeure, tout s'était animé, épanoui par l'effet du rire qui, comme le soleil, embellit tout, même la boue. Zasoubrina déposa le petit chat sur
Zasoubrina 93 TENANT LE CHAT PAR LA TÊTE, ZASOUBRINA LE SECOUAIT AU-DESSUS DU SEAU DE PEINTURE. l'herbe qui poussait en touffes parmi les — Et combien crois-tu donc qu'il lui pierres de la cour, et continua lui-même, reste à vivre ? répondit un grand gaillard, exalté, soufflant et suant, sa danse sauvage. aux cheveux gris, qui s'affaissa près de Mais le rire s'était éteint. Il avait été Michka. Voilà, il va sécher au soleil, ses trop intense, il avait fatigué les gens. Par- poils se colleront et il périra. » fois quelqu'un gémissait encore, en délire ; Et le petit chat miaulait à fendre l'âme. d'autres pouffaient, mais par saccades « Il périra ? demanda le gamin. Et si on Enfin, il y eut des moments où tout le le lavait ? » monde se tut, sauf Zasoubrina qui chantait, Personne ne répondit. Tout petit, le et le petit chat qui miaulait en rampant dans chat vert s'agitait aux pieds de ces hommes l'herbe, dont il se distinguait à peine par la grossiers ; il était pitoyable de faiblesse. couleur. La peinture l'aveuglait et gênait ses « Ouf ! comme j'ai chaud ! » s'écria mouvements ; il errait sans raison sur ses Zasoubrina, en se jetant à terre. pattes grelottantes, tout gluant, la tête On ne fit pas attention à lui. énorme ; il s'arrêtait comme s'il était collé à Le gamin s'approcha du petit animal et l'herbe et ne discontinuait pas de miauler. le prit dans ses mains, mais le déposa aussitôt Regarde mes frères aimés, Le petit chat cherche un refuge, Le chat vert qui fut un chat rouge Cherche le lieu de son repos, chantait Zasoubrina, en guise de commentaire. « C'est beau ce que tu as fait là ! » s'écria le gaillard roux. Le public regardait son artiste avec une admiration qui commençait à se lasser. « Il miaule, » (lit le gamin, en indiquant de la tête le chat. Puis il regarda ses camarades. Eux aussi contemplaient le chat et se taisaient. « Eh ! quoi, restera-t-il vert toute sa vie ? demanda le gamin. en (lisant  : « Il est brûlant » Puis, il regarda ses camarades et dit piteusement  : C'en est fini (le Michka ! Nous n'aurons plus de Michka. Pourquoi avoir tué cette petite bête ? Voilà — Peut-être se remettra-t-il, » opina gaillard roux. La pauvre petite créature vcrte et hideuse rampait toujours dans l'herbe, et vingt paires d'yeux l'observaient. Sur aucune physionomie il n'y avait de sourire. Tous étaient sombres, tous se taisaient et étaient devenus aussi lamentables que le petit chat, comme s'il leur avait communiqué sa souffrance et comme s'ils eussent ressenti sa douleur.



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