Lectures Pour Tous n°04-01 octobre 1901
Lectures Pour Tous n°04-01 octobre 1901
  • Prix facial : 1 F

  • Parution : n°04-01 de octobre 1901

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Hachette

  • Format : (155 x 238) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 62,3 Mo

  • Dans ce numéro : boutiques du vieux Paris et marchands d'autrefois.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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38 Lectures pour Tous dans un cabinet tapissé de plans et meublé de cartonniers d'où les paperasses débordaient. Il jeta un coup d'oeil sur une énorme perndule ; dont le mouvement reproduisait une machine compliquée, seul objet d'art de cette chambre de labeur où le roi du fer fabriquait infatigablement sa richesse. « Cinq heures moins vingt. Nous avons dix minutes. Donc, Le Fort, cet ouvrage ? Quand r livrez-vous ? Je dois vous dire, sénateur, répondit Raoul avec ennui, que le portrait de miss Eva est loin d'être terminé. Vous m'étonnez, Le Fort. Voyons. » Et Corliss sortit de sa poche un vulgaire calepin de grosse toile grise, qu'il feuilleta rapidement. « La commande est du 2 avril. Nous sommes le 9 juin. Donc neuf semaines sur chantier. Neuf semaines ! Savez-vous bien, Le Fort, que, dans ces neuf semaines, j'ai fait percer un tunnel — Ça n'a aucun rapport, riposta un peu sèchement Raoul. — Sans doute. Mais enfin vous avez trois séances de deux heures par semaine ; disons une heure trois quarts, à cause de la mise en train ; pendant neuf semaines, cela fait — Il est inutile de faire le compte, sénateur. Une oeuvre d'art n'est pas une question d'heures. — Vous m'étonnez, Le Fort, répéta Corliss. D'ailleurs je ne comprends pas. Vous avez intérêt à aller vite. Je ne paye pas pour le temps, je paye pour le tableau. Vous ne pouvez pas ajouter de la peinture, comme ça, indéfiniment. Sénateur, une oeuvre d'art n'est pas une question d'argent. - Je voudrais bien savoir alors pourquoi, moi, je paye et comment vous vivriez, vous, si je ne payais pas ? Tout est toujours une question d'argent. Quand je portais les dépêches, il n'y a pas quarante ans — Je sais, interrompit le peintre ; je ne prétends pas discuter avec vous l'importance des dollars. Mais vous comprendrez, poursuivit Raoul en s'animant, que, quand on a le rare bonheur d'être en face d'un modèle comme miss Eva, d'avoir l'espérance seulement d'exprimer un peu de la plus parfaite beauté vivante qui se puisse imaginer, on ne s'inquiète guère d'une heure, ni d'un mois, ni d'un million ! — Vous m'étonnez, Le Fort, répéta froidement Corliss. En tout cas, je vous préviens qu'Eva doit prochainement partir et — Partir ! Elle..., s'écria Raoul. — Eh ! oui. Qu'y a-t-il là de si extra- ordinaire ? Eva devait aller passer trois mois à San-Francisco, chez sa tante. Elle va pouvoir partir avec nos amis qui sont arrivés aujourd'hui. Ce sera dans une semaine, je pense. Travaillez vite ; mettez moins de couleur. Arrangez-vous. — Ce n'est pas possible Il ne faut pas qu'elle parte ainsi Je ne peux pas, sénateur, je ne peux pas, cria Raoul avec un accent d'émotion dont il ne fut pas maître, et qui troubla légèrement Corliss. — Calmez-vous, Le Fort, dit-il avec quelque douceur. Vous avez bien le temps de finir ce portrait, voyons. Et tenez, je payerai, oui, je payerai le prix total, même si tous les cheveux d'Eva ne sont pas sur votre toile, ajouta-t-il avec un gros rire. — Il s'agit bien d'argent et de portrait ! s'écria Raoul. Mais vous ne comprenez donc pas que j'aime votre fille, que je l'aime à être fou de son départ, que je veux l'épouser, que je... vous... demande, sénateur, de l'épouser » A cet instant, la machinerie de la pendule grinça, battit, tourna  : cinq coups tintèrent. « Cinq heures ! s'écria Corliss. Mon courrier n'est pas signé. Vous auriez bien dû, Le Fort, me dire'cette chose cinq Minutes plus tôt, ou attendre un autre jour. Je n'ai plus le temps C'est extrêmement fâcheux. Enfin, je vais régler avec vous Asseyezvous. » Raoul, depuis l'aveu involontairement jailli de son coeur, restait atterré. Jamais il n'avait pensé avec précision qu'un jour il faudrait abandonner l'interminable portrait, qu'il ne pouvait être éternellement le peintre d'Eva. Encore s'il lui avait parlé, à elle, peut-être. Mais voilà que, tout d'un coup, sans précaution, sans diplomatie, il venait crier son amour, son ambitipn folle à ce fabricant de dollars Raoul crut que tout était perdu, il sentait sombrer son courage  : la voix toujours égale (le Corliss l'arracha à sa stupeur. « Donc, Le Fort, commença le roi du fer, vous me demandez la main d'Eva ? > Comme Raoul, anxieux, ne répondait pas, Corliss précisa  : « Vous me la demandez, n'est-ce pas ? — De toute mon âme, sénateur, et je — Bon. Je vais prier ma fille de nous rejoindre ; elle devait être rentrée à cinq heures ; elle est très ponctuelle, observa avec satisfaction Corliss. Avant qu'Eva ne descende, j'ai une question à vous poser. J'ai entendu notre ambassadeur à Paris parler de votre famille ; je sais que, de ce côté, tout est très bien. Mais, ici, à New-York, combien faites-vous par an ?
— Je puis gagner, sénateur, je... Jais, comme vous dites, sept à huit mille dollars, facilement. Je sais que c'est très peu, mais — Bon. A votre âge, je ne faisais que la moitié et je vivais huit mois dans la roche, comme un ours. Seulement, je voulais trouver le filon, et je l'ai trouvé. Je ne crois pas, Le Fort, que vous trouviez jamais le filon. Vous avez une drôle de manière de comprendre le travail. Quarante - cinq heures et demie pour commencer un tableau — Je vous affirme, sénateur, que je puis, sans rien sacrifier de mon art, produire beaucoup plus. Pour moi seul. c'était bien inutile. Mais, si vous vouliez..., si vous consentiez it — Je pense, interrompit Corliss, que je puis faire prévenir Eva. » Raoul fit un'N'\* ; $4 +«,1'signe de tête, repris d'une angoisse folle. Corliss murmura deux mots au téléphone, regarda quelques instants Le Fort avec l'attention d'un acheteur qui marchande, et se remit à feuilleter son carnet. Raoul eut un moment l'idée de s'enfuir ; sa détresse était intolérable. Enfin Eva entra. Son lumineux Le Dernier Mammouth 39, ,/AVANT DE REPRENDRE SON ESQUISSE, RAOUL EFFLEURAIT D'UN BAISER DISCRET LES DOIGTS DE LA JEUNE FILLE. - extase les yeux d'Eva, s'aperçut tout d'un coup que le sénateur était entre eux deux ; son angoisse reprit. « Je vois, Le Fort, que je dois prendre votre demande au sérieux. Je n'ai d'ailleurs aucun reproche à vous faire, bien qu'à vrai z d !'. -.'.Cr_JL_)-  : , if:J, ‘,- - -,., c-_, -, ,-.- : - - -,-1 i i' j, «.:. ?.'/  : :. ; "-'e'i-_-_-p-..regard se posa sur lui avec une douceur dire vous me paraissiez manquer de ponctuatendre  : il bondit, et, avec une ardeur qui lité. Je pense qu'Eva pourrait vous enseigner surprit la jeune fille, saisit sa main et la porta cette indispensable qualité. à ses lèvres. — Croyez, sénateur, que ma recon- « Ma chère Eva, prononçait avec calme naissance Corliss, Le Fort vous demande en mariage. » — Ne me remerciez pas, je ne vous ai Eva ne retira pas sa main. Quand Raoul rien accordé encore. Il reste une... condition osa se relever, il vit ses beaux yeux clairs à préciser. Eva, ajouta-t-il en se tournant illuminés d'une joie qui le transporta. Elle vers sa fille, je pense que je dois parler à l'aimait Il oubliait Corliss, il allait parler, Le Fort de la... condition ? dire au hasard son bonheur triomphant Raoul vit avec terreur les veux de la Mais Eva dégagea doucement sa main qu'il jeune fille s'assombrir et une tristesse voiler gardait serrée entre les siennes, et, le regar- son regard ; elle demanda  : dant toujours avec confiance, vint s'accou- « Vous tenez toujours autant, père, à der au fauteuil de son père qui les observait, ce projet ? impassible. Raoul, qui suivait comme en J'y tiens ab -so -lu-ment, affirma t



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