Lectures Pour Tous n°04-01 octobre 1901
Lectures Pour Tous n°04-01 octobre 1901
  • Prix facial : 1 F

  • Parution : n°04-01 de octobre 1901

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Hachette

  • Format : (155 x 238) mm

  • Nombre de pages : 96

  • Taille du fichier PDF : 62,3 Mo

  • Dans ce numéro : boutiques du vieux Paris et marchands d'autrefois.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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36 Lectures pour Tous les laideurs discrètes qui défilaient devant son chevalet, le type original qui lui permettrait de faire une oeuvre vraiment personnelle et neuve. Après tous ces portraits de jeunes misses américaines, il voulait essayer un tableau de « l'Américaine ». Mais où rencontrer ce modèle qui réunirait le cht.rme, la grâce, la vivacité, les traits essentiels de la race, épars en tant de figures toujours incomplètes ? Raoul y songeait ce matin encore, dans ce décor de luxe champêtre improvisé en plein centre de la ville d'affaires. « C'est bien ici, pensait-il, dans ce bosquet fantaisiste planté entre les comptoirs des hommes d'affaires et les palais des milliardaires que devrait errer la muse du Nouveau- Monde ! Mais n'est-ce pas chimérique et puéril de chercher une nymphe au Parc Central ? » Tout à coup Raoul tressaillit, crispa sa main sur les rênes, arrêta net son cheval. Il était au dernier tournant d'une allée sinueuse, qui s'élargissait brusquement en arrivant au lac luisant sous le soleil. léger entre les massifs encore. e-mbrumés. Au bord de l'eau, tout près de lui, souple et droite sur un admirable alezan, une jeune fille émiettait des gâteaux vers lesquels les. cygnes haussaient leurs cols de neige. Son éclatante beauté apparaissait en pleine lumière dans ce cadre qui semblait composé pour elle. Raoul s'absorba dans une contemplation ravie. « Voici bien, songeait le peintre, l'exacte réalisation (le mon rêve ». Et, détaillant la grâce de la jeune amazone, la netteté du profil, l'or souple de ses cheveux, l'harmonieuse élégance de ses gestes, il pensait  : « C'est bien elle l'idéal modèle qui pourrait inspirer un chef-d'oeuvre A la plus pure beauté classique elle unit un charme d'exotisme, une jeunesse rayonnante, un luxe discret qui l'entoure sans banalité » Fatigué (le cette silencieuse contemplation, le cheval de Raoul s'ébroua bruyamment. Son cavalier le contint d'une main nerveuse. Mais la jeune fille avait tourné la tête  : elle aperçut l'étranger visiblement en extase, eut une mutine moue d'impatience, jeta prestement son dernier gâteau, enleva sa monture et vint passer, rapide et légère, devant le peintre navré, qui la vit s'enfuir au galop vers la cinquième avenue. Raoul n'osa poursuivre la radieuse vision qui s'évanouissait. Quelques minutes il demeura immobile, évoquant l'image charmante si vite envolée. Les cygnes avaient repris leur course capricieuse, le soleil inondait d'une lumière crue le lac maintenant sans grâce, des passants envahirent le parc avec de gros rires. Nerveux, Raoul reprit à toute allure le chemin de son atelier. Là, tout le jour, il s'obstina à un travail acharné et décevant. Il cherchait à fixer le souvenir de l'apparition du matin, il voulait garder une esquisse au moins du délicat tableau qui l'avait charmé. Mais l'image de l'inconnue, si nette dans son esprit, fuyait son crayon. Après des heures d'essais infructueux, il déchira rageusement ses croquis ; alors il partit errer autour de la cinquième avenue ; dans l'espoir de retrouver l'inconnue, il retourna au Parc Central, il refit lentement le tour du lac ; mais la nymphe resta invisible. Découragé, Raoul allait rentrer tristement à l'atelier quand une idée lui rendit un peu d'espoir. Il fallait interroger Hamilton  : le gros Freddy connaît tout New-York, il saura bien qui peut être la mystérieuse amazone. Fred Hamilton était à New-York le meilleur camarade de Le Fort ; non qu'ils eussent le même caractère  : fort mangeur, large buveur, athlète en tous sports, I Iamilton avait de médiocres dispositions artistiques. Son existence était dominée par un unique souci  : battre un record. Peu importait que ce fût sur terre, sur l'eau, au pistolet ou à la force du poignet  : Hamilton voulait être une fois le vainqueur d'un match sensationnel et que son nom fût inscrit, dans la salle d'honneur du Bachelor's Club (le Club des Célibataires), sur le tableau des triomphateurs. Par une fatalité déplorable, I-lamilton arrivait le second toujours et partout ; il s'en consolait mal, rêvant d'éclatantes revanches. qu'il confiait à son ami Le Fort, de qui la concurrence n'était pas à craindre ; le peintre l'écoutait complaisamment, sachant combien était franche et sûre l'amitié du bon sportsman. Raoul trouva Hamilton au bar du Bachelor's Club, fort occupé à agiter minutieusement, dans un gobelet de métal, les multiples ingrédients d'un savant cocktail. « Freddy, mon bon Freddy, s'écria-t-il encore très agité de son infructueuse recherche, vous allez me rendre un grand service. — Puis-je finir ? demanda simplement Hamilton, montrant l'imposante série de bouteilles et le seau à glace qu'il manipulait avec gravité. — N'interrompez pas vos combinaisons, répondit Raoul. Il s'agit d'un simple renseignement. J'ai rencontré ce matin, entre six et sept heures, au Parc Central, la plus jolie miss qui ait jamais chevauché par New- York. Vous devez savoir le nom de cette délicieuse écuyère ? - Il y a, dans la cinquième avenue seulement, cinquante amazones qui, toutes, sont la plus jolie miss de New-York, riposta Fred avec un flegme qui exaspéra Raoul.
Voyons, soyez sérieux. Aucune hésitation, aucune comparaison n'est permise. Mon inconnue est d'une beauté rayonnante qui s'impose  : elle a des cheveux d'or, des yeux de diamant, un profil d'une pureté admirable ; elle monte avec une grâce vigoureuse et souple — Ah ! le cheval ? Quel cheval montet-elle ? interrompit Fred vivement. Je reconnais toujours les bêtes mieux que les gens, expliqua-t-il. Alezan clair, harnachement uni fauve avec un collier de chasse en tresse blanche. — J'y suis ! exlama Fred radieux. C'est miss Eva Corliss. C'est elle ! n'en doutez pas. Je connais bien l'alezan, un pur-sang superbe — Eva, murmura Raoul avec ravissement, Eva Corliss Corliss..., n'est-ce pas ce fameux millionnaire, président du chemin de fer central, des aciéries de l'Ouest ? — Et de la bonne moitié des compagnies dont on lit les titres sur la cote de la Bourse. Corliss, le roi du fer, disent les journaux. A quinze ans porteur de dépêches, sautant tous les ruisseaux de New-York ; à vingt, prospecteur découvrant le bon filon ; à trente, lanceur de ponts invraisemblables et perceur de tunnels extravagants ; aujourd'hui, souverain de la finance, emperèur des railways et sénateur de l'État de New-York. Il vaut (lisez  : il possède) cent millions (le dollars. - Alors c'est ce gros homme rouge, avec deux touffes de crin sur les joues et un nez flamboyant ? Il est bien vilain. — Il vaut cent millions de dollars, répéta avec flegme Hamilton. — En tout cas, sa fille est adorable, entendez-vous, Freddy, adorable ! s'écria Raoul. — Et alors ? — Alors..., alors je veux faire son portrait. Voilà. - Bon. Vous ferez son portrait, Raoul. Les Corliss sont reçus chaque semaine chez ma tante, la vieille miss Marnoe. Il sera facile Oh ! une idée. Vous avez fait l'année dernière le portrait de Diana Smithson, la fille du roi du pétrole, n'est-ce-pas ? — Sans cloute. Une grosse rougeaude. Comment osez-vous comparer ? Écoutez. Qu'on dise seulement devant le roi du fer que Smithson a fait faire le portrait de sa fille et, avant huit jours, Corliss vous commandera celui d'Eva, deux fois plus grand et plus cher ; je le connais. Laissezmoi faire, Raoul, et préparez vos meilleurs pinceaux. Corliss vous présentera lui-même à sa fille. » Raoul laissa faire. Hamilton et sa vieille tante manoeuvrèrent si bien que, quinze jours plus tard, Eva posait dans l'atelier du peintre. Le Dernier Mammouth 37 Le roi du fer l'avait acéompagnée à la première séance  : « Je, v01.1,8 recommande cet ouvrage, avait dit'au peintre ce singulier amateur ; je payerai pour queée soit plus... artistique que le portrait de miss Smithson  : je payerai le double ». Qu'importait à Raoul ? Il n'était pas éloigné de trouver Corliss le plus spirituel des télégraphistes et le plus artiste des prospecteurs depuis 1, qu'il lui devait ces visites d'Éva, dont sà:'vie était tout illuminée. Raoul retrouvait, à chaque'entrée de la jeune fille dans l'atelier fleuri pour elle, le ravissement de la première rencontre au Parc Central. Mais, avec le charme de sa beauté rare, il connaissait maintenant la grâce de son esprit. Eva avait d'instinct le goût et le sens du beau ; elle parlait spirituellement, elle écoutait avec une intelligence curieuse et sûre, et c'étaient des causeries charmantes autour du portrait lentement, très lentement esquissé. Raoul, sans bien s'en rendre compte, prolongeait et compliquait à plaisir son travail. Sous prétexte que l'expression des yeux était mal rendue, ou les cheveux trop lourdement massés, il grattait joyeusement sa toile et déposait sa palette pour indiquer à la jeune fille une pose nouvelle. Eva ne protestait pas contre cette lenteur, continuait de venir, trois jours par semaine, s'installer, souriante et belle, devant le chevalet. Raoul effleurait ses doigts d'un baiser discret, reprenait l'esquisse, interrogeait  : il n'imaginait pas que le portrait et la causerie dussent jamais finir. Quand, un jour de juin, il attendit vainement Eva toute une heure, il lui sembla que sa vie s'éc'roulait ; sans chercher à comprendre cette émotion un peu imprévue de la part d'un peintre qui attend son modèle, il se précipita vers'la cinquième avenue, au palais du roi du fer.'ULTIMATUM DU ROI DU FER ; Le Fort fut vite rassuré. « Miss Corliss avait été obligée d'aller recevoir des amis qui arrivaient d'Europe  : elle avait écrit à M. Le Fort une lettre qui sans doute avait été égarée. » Raoul allait retourner à l'atelier rêver doucement à la prochaine visite quand le sénateur Corliss, sautant de son cab électrique, l'interpella familièrement. « Allo ! c'est bien vous, Le Fort. Je suis enchanté. Je voulais précisément vous parler. Entrez un instant, si vous n'avez pas d'affaire à l'heure juste. » Le Fort, vaguement contrarié, suivit le gros homme qui. marchant toujours le premier à travers des salons fastueux, s'arrêta



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