Le Rire n°319 14 mar 1925
Le Rire n°319 14 mar 1925
  • Prix facial : 0,90 F

  • Parution : n°319 de 14 mar 1925

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : F. Juven et Cie

  • Format : (226 x 302) mm

  • Nombre de pages : 20

  • Taille du fichier PDF : 46,5 Mo

  • Dans ce numéro : au bois.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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LE BOUTE=EN=TRAIN Après une saison trop agitée à Deauville, Linette avait dit à Lucien :. — Pour nous reposer, nous irons passer cet hiver deux mois sur la Côte d'Azur, mais dans un endroit tranquille  : pas de casino, pas de cercle, pas de cinéma. Rien ! Le calme de la nature ! Lucien avait donc loué une jolie villa, à. Agay, au milieu d'un jardin, où poussaient des palmiers et des mimosas ; un mirador la surmontait, d'oit l'on dominait la Méditerranée. —C'est exquis ! C'est délicieux ! s'était écriée en arrivant Linette. Mais deux jours ne s'étaient pas écoulés qu'elle grommelait.  : — Décidément, ce n'est pas rigolo, ici ! CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE Comme elle se montrait de plus en plus morose, Léon proposa  : — Puisque nous avons au deuxième étage une chambre d'ami, invitons du monde, ça te distraira. Linette acquiesça. Mais qui inviter ? Les amis du jeune ménage étaient, pour la plupart, retenus à Paris par leurs occupations c'est alors que Lucien se souvint d'un de ses anciens camaradesde lycée, Siméon Ledru, joyeux compagnon qui, après avoir vécu fastueusement de ses rentes, vivait surtout de celles des autres ; sa réputation de boute-en-train était solidement assise  : ce gaillard-là tirerait Linette de sa neurasthénie. La lettre par laquelle Lucien offrait à Siméon l'hospitalité le toucha à un montent propice, car il se débattait au milieu de graves difficultés financières  : l'invitation le sortait d'embarras. 11. s'y rendit avec empressement. — Ben quoi... y avait pus d'eau dans le puits Dessin de Roger PicAT. — Ma chérie, lui dit Lucien, n'est-ce pas le calme que tu réclamais ? — Il y en a trop. Les hommes exagèrent toujours. N'est-ce pas un spectacle charmant que de contempler ce ciel et cette mer éternellement bleus ? — Le ciel et la mer exagèrent comme les hommes, répliqua Linette aigrement ; c'est à vous dégoûter de l'azur ! ! Si nous rentrions à Paris ? — Tu n'es pas folle ? Perdre une location de deux mois ! Linette n'insista pas. Mais elle demeura des journées entières à lire ou à bouder. L'après-midi, Lucien allait faire, au café des Orangers, son domino avec un commissaire de la marine en retraite, le père Lambelle ; inais Linette lui refusa net la permission de l'y rejoindre le soir  : — Tu ne vas pas me laisser toute seule ! Je ne suis pas venue dans le Midi pour jouer les Cendrillon. Lucien n'avait pas menti en vantant à Linette la gaieté de sons ami Siméon. A peine l'avait-on conduit dans sa chambre qu'un bruit de vitres cassées remplit la maison. Lucien et Linette se précipitèrent  : les carreaux étaient intacts et Siméon leur montra, en riant, quelques lamelles de cuivre qui, jetées à terre, imitaient à s'y méprendre le fracas du verre brisé. Ce ne fut que le commencement de ses farces  : elles ne cessèrent de se succéder. AL table, les plats dansaient, soulevés par une poire en caoutchouc ; tirées par un fil, les chaussures se sauvaient devant la bonne lorsqu'elle venait les prendre pour les cirer ; sur le tapis du salon, une plaque de tôle noircie simulait à merveille une tache d'encre ; au vrai fromage que l'on devait servir au déjeuner était substitué un fromage de porcelaine que le couteau de Lucien essayait vainement d'entamer. Entre deux farces, Siméon régalait ses amis d'anecdotes dont il possédait un répertoire inépuisable. r
— A la bonne heure ! disait Limette :.depuis que vous êtes là, on s'amuse ! Lucien se félicitait qu'elle eût recouvré sa bonne humeur ; à présent, Siméon lui tenant compagnie, elle permettait à son mari de sortir le soir pour aller faire sa partie. — Brave Siméon ! disait en s'en allant Lucien à son camarade, tu te sacrifies. Mais le sacrifice, loin de coûter à ce traître de Siméon, lui valait de bien doux moments  : à peine Lucien s'était-il éloigné, que Siméon rejoignait Linette dans sa chambre, où ils se divertissaient à des jeux moins innocents que les dominos. Un peu avant minuit, Siméon se retirait. Quand Lticien rentrait, il trouvait une Linette qui semblait plongée dans le sommeil de l'innocence. Dans les premiers temps, Linette était parfois saisie d'inquiétude  : elle se dressait sur son séant, l'oreille tendue  : — C'est Lucien ! Je t'assure que j'ai entendu du bruit, murmurait-elle. Mais Siméon, s'étant vite rendu compte qu'elle s'était alarmée à tort  : — Il ne songe pas à nous ! Ne nous occupons pas de lui, disait-il. La séance continuait. Peu à peu, les deux coupables perdirent'.a notion du risque et s'aimèrent en toute quiétude. Or, un soir, en arrivant au café, Lucien apprit que son partenaire était malade. Il ne lui restait plus qu'à regagner son domicile. Siméon et Liliette, enlacés, s'envolaient vers le septième ciel lorsque le'bruit de la porte'd'entrée les fit retomber stir la terre. — Cette fois, c'est lui ! s'écria Linette éperdue. Elle tremblait, sachant que Lucien, le meilleur garçon du monde à son ordinaire, devenait redoutable quand la colère l'emportait, et que, par précaution, il ne sortait point sans son browning. Déjà les marches de l'escalier craquaient sous ses pas. Siméon, tout pâle, avait bondi hors du lit  : en un clin d'oeil, il UTILISEZ LE CHÈQUE — De quoi écrire... Pourvu que ce ne soit pas pour mue payer avec un chèque !... Dessin de BOUR. LA CHIFFONNIÈRE J'aurais tant aimé m'occuper de chiffons ! Dessin d'Arsène BRIVOT. eutenfilé ses chaussettes et son caleçon ; comme il ramassait à la hâte ses vêtements épars  : — Où vas-tu ? lui demanda Linette à voix basse. Parbleu, dans nia chambre. — Il te verra ou t'entendra. Et il n'y a ni caLinet de toilette, ni placard ! gémit-elle. Nous sommes fichus ! Non, répliqua Siméon avec autorité. Il avait repris son sang-froid ; une inspiration audacieuse lui était venue. — Ne bouge pas, ordonna-t-il à Linette. Ayant lancé ses vêtements dans un coin, il éteignit l'électricité. Une seconde plus tard, Lucien entra et tourna le commutateur ; en apercevant son ami placidement installé en caleçon dans un fauteuil, il rugit  : — Misérable ! c'est ainsi que tu abuses de ma confiance ! Mais l'autre, éclatant de rire, à Linotte  : — Ça y est ! Je vous l'avais bien (lit ! Il a marché ! — Quoi ? Qu'est-ce que tu nie chantes ? — Triple abruti, tu n'as donc pas compris que c'est une farce ? — Une farce ? — Mais oui, j'avais parié avec Linette qu'il te suffirait de me trouver en caleçon près d'elle pour en déduire immédiatement que nous te trompions ! Ça n'a pas raté. Voilà plus de huit jours que je te guettais de ma chambre ; seulement, comme tu rentrais trop tard, je finissais par m'endormir. Ce soir enfin tu es revenu de bonne heure ; j'étais encore éveillé ; je suis descendu au galop et j'ai pu préparer ma mise en scène. Lucien ne demandait qu'à être convaincu. — Sacré farceur, fit-il, rasséréné. Et binette, remise de son émotion, eut l'aplombd'ajouter  : — Tu peux le remercier. C'est une vraie chance que nous avons eu pour nous égayer un boute-en-train comme Siméon. Sans lui, ce que je me serais embêtée ! Gabriel TliiriORY.



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