Le Rire n°286 26 jui 1924
Le Rire n°286 26 jui 1924
  • Prix facial : 0,75 F

  • Parution : n°286 de 26 jui 1924

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : F. Juven et Cie

  • Format : (226 x 302) mm

  • Nombre de pages : 20

  • Taille du fichier PDF : 89,1 Mo

  • Dans ce numéro : talis pater.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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La perfection n'est pas de ce monde Ce n'était pas sans regrets que j'avais vu partir John Butting. J'avais fait la connaissance de cet excellent gar on pendant la guerre. Il servait dans l'aviation britannique. Après l signature de la paix et la démobilisation, il était resté n France. Il se plaisait beaucoup dans notre pays. Il m'affirmait même qu'il s'y plaisait beaucoup mieux que dans le sien. Il fut obligé pourtant d'y retourner un jour, mais à son corps défendant. Des détectives londoniens qui le re - cherchaient depuis longtemps au sujet de quelques affaires délicates, finirent par le retrouver à Paris. Et ils l'emmenèrent malgré sa répugnance. Pendant le temps qu'avait duré cette agréable liaison, John Butting s'était mis en tête de m'apprendre l'anglais. N'étant pas un didacte de profession, il avait employé avec moi la méthode expérimentale, celle des conversations pratiques. Les résultats avaient été appréciables. Et au moment où nous dûmes nous séparer, je commençais à nie débrouiller tant bien que mal. Ces premiers essais m'avaient mis en goût de m'instruire davantage. Je partis pour Londres, où l'on m'avait signalé une agence internationale, qui s'occupait de placer dans des familles des pensionnaires désireux de se perfectionner dans la langue de Shakespeare. — J'ai justement ce qu'il vous faut, me dit le directeur de l'agence... Je pourrai même vous faire bénéficier de conditions de prix particulièrement avantageuses... — Je ne regarde pas au prix, répondis-je... Je désirerais avant tout être reçu dans une famille d'une bonne condition sociale et d'une parfaite éducation. — Vous ne sauriez trouver mieux que ces gens que j'ai en vue pour vous... C'est un ménage de la meilleure société et jouissant d'une large aisance... Il a donné le jour à une petite fille que l'on prit soin de confier pendant plusieurs années à une bonne française...'Aujourd'hui, le père et la mère désireraient perfectionner leur enfant dans la langue de Descartes... Et ils seraient tout disposés à faire progresser en anglais la personne qui ferait progresser en français leur progéniture... — La combinaison est ingénieuse et me paraît assez séduisante... — Alors voici l'adresse.. Vous n'avez qu'à vous présenter de lap art de l'agence. ** Ayant pris le chemin de fer souterrain, je me présentai, un quart d'heure plus tard, dans un joli cottage de Hampstead. Le domestique à qui j'avais remis ma carte et celle de l'agence, m'introduisit dans un salon clair, aéré et meublé avec goût. A peine m'étais-je installé dans un vaste et moelleux fauteuil de cuir que la porte s'ouvrit, et je vis paraître.une petite fille de huit à dix ans, ravissainment jolie. A n'en pas douter c'était ma future élève. Désireux de me rendre compte de l'état de ses connaissances en notre langue, je lui dis  : — Alors, c'est vous, mademoiselle, à qui vos parents veulent donner l'occasion d'apprendre à vous exprimer comme une véritable Française ? HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE CIRCONSPECTE, D'UN TAXI ET DE DEUX AGENTS C'était une jeune fille très réservée qui traversait le boulevard.. Mais, comme elle allait, les yeux mystérieusement baissés, elle ne vit pas venir un très vilain et très arrogant taxi.. Et voici qu'avec un petit cri discret, elle passa sous l'affreuse machine.. Aussitôt, rapides comme l'antilope, deux agents se précipitèrent à son secours  : — Quelle est votre adresse ? lui demandèrent-ils., en la relevant avec sollicitude. Alors, dirigeant sur eux son regard énig mati que, elle dit tout bas. Poste restante, bureau 24. Dessin de VAR$. Elle me répondit avec un accent incontestable  : — Tu parles I... Je'n'aperçus tout de suite que ses premières études n'avaient point été dirigées d'une manière convenable. Aussi, crus-je devoir le lui faire remarquer  : — Voilà une formule, mademoiselle, que l'on n'a pas l'habitude d'employer dans la bonne compagnie... — Ah ! fit-elle d'un air surpris... Moi, tu sais, je jaspine de la manière comme on me l'a montré... — Encore un terme vulgaire, fis-je, et suivi d'une construction tout à fait défectueuse... — Ah ! zut alors ! s'écria-t-elle... si c'est pour me tenir le coude que tu radines... La jambe... je ferme mon plomb !... Devant un tel flot d'incongruités, je restai bouche bée. A ce moment, le père de la petite fille, un homme d'aspect sympathique, entra. Il me serra la main, et me dit en articulant lentement  : Je vous parle anglais, n'estce pas ? — Yes, répliquai-je. — D'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas un mot de français... Je vois que vous étiez déjà en conversation avec votre petite pupil... Eh bien, comment trouvez-vous qu'elle parle français ? Je rassemblai tout ce que je savais d'anglais, et je lui répondis  : — Monsieur, elle ne parle pas avec goût... Votre confiance a été trompée... La bonne française que vous avez cue à votre service était une personne peu recommandable et mal abouchée... Elle a donné à votre fille de mauvaises habitudes... Et je crains fort que... Avant que je pusse en dire davantage, le père de l'enfant s'était précipité vers moi, m'avait soulevé entre ses bras, porté jusqu'au seuil de la maison et lancé comme un paquet au beau milieu de la chaussée. ** Je me relevai tant bien que mal, je n'avais rien de cassé. Me trouvant dans l'impossibilité de tirer vengeance de l'attentat dont je venais d'être victime, je retournai à l'agence, pour en exprimer au directeur toute mon indignation. Après que je l'eus mis au courant de ce qui s'était passé, celui-ci me dit  : — Ce que vous me racontez me confond. Je vais téléphoner à ces gens pour leur demander l'explication qu'ils nous doivent. 11 décrocha immédiatement le récepteur, se mit en communication avec le cottage de Hampstead, posa deux ou trois brèves questions, écouta attentivement la réponse, puis me déclara en jetant sur moi un regard sévère  : — Vous vous êtes conduit comme un homme mal élevé et je regrette de vous avoir accrédité... Vous avez dit à cet honorable gentleman que sa fille parlait d'une manière dégoûtante, que la domestique française qui élevé cette enfant était une femme de mauvaise vie, avait grossière et qui lui avait donné des habitudes ignobles... Sortez !... Et soyez heureux que je ne vous fasse pas arrêter sur-lechamp... Je me retirai, en me rendant compte, d'une, part, combien les parents sont imprudents de confier leurs enfants à des domestiques sans références suffisantes, et, d'autre part, à quel point j'avais eu tort de me faire enseigner les premiers éléments d'anglais par un homme peu recommandable. Adrien VÉLY.
tOUCE ILLUSION — Excusez-moi, chère madame  : avec tues mauvais yeux je ne vous voyais pas... — Et puis j'ai tellement maigri. Dessin de Pierre FALKB.



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