Le Ravi n°63 mai 2009
Le Ravi n°63 mai 2009
  • Prix facial : 2,80 €

  • Parution : n°63 de mai 2009

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Association La Tchatche

  • Format : (289 x 410) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 24,9 Mo

  • Dans ce numéro : grogne sociales, pourrissement ou printemps ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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8 le Ravi n°63 mai 2009 tribune la grosse enquête Face à une situation intenable à l’intérieur des murs de l’université, enseignants et étudiants en lutte expérimentent de nouvelles formes d’action au cœur de la cité. Analyse et récit de Boris Grésillon, maître de conférence en géographie à l’Université de Provence. Par Boris Grésillon La crise oblige à être inventif Les enseignants-chercheurs ne désarment pas. Il faut dire que leurs revendications sont aussi légitimes que le malaise universitaire est profond. Ils sont opposés à la fois à la réforme de leur statut, à la « mastérisation des concours » incluant la fin de l’année de stage obligatoire, à la suppression des postes annoncée pour la rentrée 2009, au démantèlement du CNRS. Au-delà de ces mouvements conjoncturels de protestation, la colère monte depuis des années face à des conditions de travail indignes - il suffit de visiter la faculté de lettres et sciences humaines d’Aix-en-Provence pour s’en rendre compte, et Aix n’est pas un cas isolé -, à la précarisation des doctorants ou à la suppression massive et systématique de postes aux concours de recrutement. Sur ce terreau propice à la contestation, le tristement fameux discours du 22 janvier prononcé par Nicolas Sarkozy a mis le feu aux poudres. Jamais un président français en exercice ne s’était exprimé avec une telle violence contre la communauté des chercheurs. De même que les mots de « Kärcher » et de « racaille » employés par le ministre de l’Intérieur de l’époque avaient enflammé les banlieues françaises en 2005, de même, toutes proportions gardées, le discours du 22 janvier 2009 a-t-il jeté dans la rue l’ensemble des enseignants-chercheurs. Trois mois plus tard, non seulement l’opposition aux différents projets de réforme du gouvernement reste d’actualité, mais on constate que les universitaires et chercheurs ont inventé de nouvelles formes, parfois ludiques, de contestation. La raison en est simple : les moyens classiques d’action - grèves, manifestations, blocages, lettres ouvertes, pétitions - s’avérant inefficaces, il a bien fallu faire preuve d’inventivité pour tenter de mobiliser l’opinion et les médias en espérant ainsi interpeller le gouvernement. Une transformation des codes pédagogiques, contestataires et géographiques Ainsi, les enseignants se sont aventurés hors des murs de leurs amphis pour proposer des cours « hors les murs », comme lors de l’opération « cours sur le cours Mirabeau ». Dans un climat bon enfant, des mini-cours d’histoire, d’anglais ou de musique se sont tenus en différents endroits du Cours Mirabeau, devant un parterre assidu d’étudiants mais aussi de curieux ou de badauds. Le plus sérieusement du monde, des étudiants de géographie ont fait réaliser des « cartes mentales » par de simples passants qui se sont pris au jeu. Etudiants transformés en professeurs, professeurs en auditeurs, et habitants en étudiants : le mélange des gens et des genres n’a choqué personne. Et surtout, ce type de formule expérimentale a permis aux enseignants en grève de ne pas se couper de leurs étudiants. Autre exemple de transformation des codes pédagogiques, contestataires et géographiques : pendant que les professeurs de lettres organisaient des lectures publiques de La Princesse de Clêves chère au président Sarkozy, les enseignants de géographie et d’histoire mettaient en place, pour leurs étudiants, des « marches urbaines et didactiques » dans la ville de Marseille. Enfin, début avril, à l’initiative des germanistes, de nombreux départements de la faculté des Lettres d’Aix participèrent à « l’Université hors d’elle », nouvelle et heureuse formule pour dire que la situation étant intenable à l’intérieur des murs de l’université, les cours se tiendraient hors des murs, en ville. De ce fait, comme l’ont souligné de nombreux journalistes qui ont rendu compte du mouvement, l’université retrouvait sa place : au coeur de la cité. Jointes aux nouveaux usages d’Internet (cours mis en ligne, contacts permanents avec les étudiants, pétition circulant d’une université à l’autre…) et du téléphone portable (organisation rapide et spontanée de sit-in…), ces formes de contestation d’un genre nouveau, relayées par les medias, interpellant les habitants qui sont aussi des parents d’élèves, ont, à tout le moins, gêné Pécresse et le gouvernement. Cela dit, elles ne peuvent être que temporaires et ne sauraient en aucun cas se substituer ni aux modes classiques d’expression du mécontentement ni aux formes normales de tenue des cours. Mais l’inventivité a toujours du bon. Elle transcende les habitudes corporatistes, apporte du tonus aux enseignants amers et donne du fil à retordre aux ministres de tutelle.
Grogne sociale : pourrrissement ou printemps ? Agir en chantant Parmi les heureuses initiatives : La Chorale des Mille Colombes de Christophe Alévêque. « Elle est née d’une réaction épidermique le 6 mai 2007 à 23h17mn, à Paris, suite à l’apparition de l’icône des Japonais, Mireille Mathieu, sur scène, pendant le raout « musical » de la droite décomplexée place de la Concorde », explique l’humoriste sur son blog (http://millecolombes.blogspace.fr). Son idée est de « mettre en avant, de façon humoristique, les errances et les carences de ce pouvoir et de son idéologie, dans la joie et la bonne humeur moqueuse ». S’il est inutile de savoir chanter, Ray-Ban et colombes en papier sont par contre très appréciées ! Prochain concert : mercredi 6 mai, pour les deux ans de présidence de « Zébulon », comme l’appelle Christophe Alévêque. Après onze mois de répétitions, le chœur marseillais propose un rassemblement à 20h devant le Fouquet’s de la ville (18 rue Beauvau, 1er arr.). Mireille Mathieu himself est attendue, accompagnée d’une surprise… Infos et paroles : www.levillagedesfacteursdimages.org. Penser global, manger local J.F. P.Si le mouvement social se montre parfois capable d’inventer de nouvelles formes de protestations sociales, il laisse à d’autres le soin de mettre en pratique des alternatives concrètes parfois… révolutionnaires. Exemple : les « Amap » (association pour le maintien de l’agriculture paysanne). Nées au Japon dans les années 60, exportées aux USA, il a fallu attendre 2000 pour les voir débarquer en France, plus précisément lors d’une réunion « malbouffe » du Comité Attac d’Aubagne (13). A la question « comment faire pour manger mieux et moins fréquenter les supermarchés ? », Denise et Daniel Vuillon, agriculteurs à Olioulles (83) ont juste raconté ce qu’ils avaient découvert à New-York lors d’un voyage pour aller rendre visite à leur fille : des consommateurs réunis en association qui achètent directement les légumes à un producteur qui pratique l’agriculture raisonnée. La première Amap a été créée sur ce modèle à Aubagne en avril 2001. Depuis, c’est la déferlante avec plus d’une centaine d’Amap en PACA et plus de 1000 en France… J.T. Silence, on manifeste ! En face de la rotonde, juste à l’entrée des allées provençales, le mail commercial du quartier sextius Mirabeau, ils sont plus de cinquante à se mettre en place ce samedi 11 avril. A 11h30 précises, sur un simple geste de Benoit Dosquet, les manifestants, en grande majorité des personnes qui ont atteint l’âge de la retraite, se placent pour former un cercle. Sept pancartes sont brandies où l’on peut lire « Sans papiers mais pas sans droit », « La dignité de chaque personne ne se discute pas, elle se respecte », « Le silence pour crier notre indignation », « la solidarité n’est pas un délit ». Durant une demi-heure, le cercle grossit progressivement d’une trentaine de passants qui se joignent spontanément au cercle. A midi, le maître du temps, comme se définit Benoît Dosquet, rompt le cercle d’un geste anodin. Même durant la dispersion, on entendrait une mouche voler. Un travail finalement pépère pour les deux motards de la police nationale chargés de la surveillance de cette manifestation de protestation. Faire changer cette loi qui fait honte à la France « Nous reprenons l’initiative des frères franciscains de Toulouse qui ont inventé cette forme de manifestation en octobre 2007, précise Benoit Dosquet, religieux belge arrivé voici quatre ans dans la cité du Roi René chez les missionnaires oblats, un ordre fondé à Aix-en-Provence par Eugène de Mazenod en 1816. Le silence nous permet d’entrer en communion avec ceux qui œuvrent au quotidien avec les sans-papiers. Mais attention ! Notre mouvement n’est pas religieux, il est ouvert à tous. » Joignant le geste à la parole, Benoit Dosquet tend le tract qu’il a distribué aux passants et liste les associations qui participent au mouvement des cercles de silence : le réseau d’éducation sans frontières, la ligue des droits de l’homme, Amnesty International, Attac, la Cimade se retrouvent aux côtés du Secours catholique, d’Emmaus Plan de Campagne, la pastorale des Migrants, l’Eglise réformée de France, Aix solidarité. « Gigi », c’est « un vieux de la vieille » explique Marie-Christine, sa femme. Depuis son adolescence soixante-huitarde, Gilbert Khoupiguian a toujours été engagé. Aujourd’hui quinquagénaire, délégué syndical, il est respecté dans l’entreprise. « Il en connaît un rayon et il est pas con », lance Gérard au poste de garde. Dès son entrée comme ouvrier à Ascometal, le groupe métallurgique, il adhère à la CGT. Depuis 1973, il a occupé et bloqué son entreprise de Fos-sur-Mer (13) à plusieurs reprises. Le 15 avril dernier, il fait naturellement partie de ceux qui retiennent vingt cadres, jusqu’à une heure du matin, pour exiger une meilleure rémunération du chômage partiel. Une simple « retenue gentille » selon lui. Les éphémères séquestrés ont même pu jouer aux boules... Au Tribunal de grande instance (TGI) d’Aix-en-Provence, le 20 avril, cette action a été qualifiée « d’entrave à la bonne circulation des personnes et des véhicules ». Mais à la sortie de l’audience, « Gigi », bon vivant, ne se laisse pas abattre : « On va boire un coup ? ». « Dans les années 70, les séquestrations c’était un style d’intervention régulièrement employé, explique-t-il. On sort de l’apathie des années 80 durant lesquelles les mouvements étaient consensuels. Aujourd’hui, tout le monde est surpris parce qu’on avait perdu l’habitude de voir ça. » Explication de ce soudain durcissement ? « Au bout d’un moment, les gens, ils l’ont à la gorge ! ». Avec le chômage partiel - « un jour tu travailles, un jour tu travailles pas » - les ouvriers vivent sous pression constamment. Alors, forcément, les réactions sont plus radicales. Les mecs, ils en ont marre, ils explosent. Si on met le couvercle, ils le font sauter ! En tant que délégué syndical CGT, Gilbert Khoupiguian n’est « ni pour ni contre » un blocage. Le 15 avril, il a suivi l’initiative des plus virulents tout en pensant qu’une autre action aurait été plus efficace. Les syndicats se sont fait « déborder » sans trop le regretter... « Les mecs, ils en ont marre, ils explosent. Et tant mieux qu’ils explosent ! On va pas les retenir ! On peut pas empêcher l’explosion ! Si on met le couvercle, ils le font sauter ! » D’autant que les plus énervés pensent que les organisations syndicales freinent parfois. « Sans mouvement, il n’y a rien ! », botte en touche Gilbert Khoupiguian, flegmatique. le Ravi n°63 mai 2009 9 Un étrange rituel s’est mis en place dans 12 villes en Paca : les cercles de silence. Ce sont des manifestations silencieuses pour protester contre la politique menée par le gouvernement contre les sans-papiers. Reportage à Aix-en-Provence (13). Radicalement gentil De fait, les mouvements chrétiens sont bels et bien majoritaires dans ces manifestations d’un genre nouveau qui se sont répandues comme une traînée de poudre dans toute la France. On compte aujourd’hui des cercles de silence dans plus de 100 villes France. En Paca, outre Aix, on en retrouve, à date fixe, à Marseille (13), Salon-de-Provence (13), Avignon (83), Toulon (83), Draguignan (83), Manosque (04), Forcalquier (04), Digne (05), Gap (05), Nice (06) et même à Cannes (06) ! « Ils font un travail de sensibilisation de la population sur le sort des sanspapiers, estime Nathalie Crubezy, qui travaille à la Cimade à Marseille. Et vu la situation dans laquelle nous sommes, on a besoin de tout le monde pour faire évoluer les mentalités et faire changer cette loi qui fait honte à la France. » Message entendu par Delphine, une passante aixoise qui s’est arrêtée 10 minutes au cercle. « Je ne connaissais pas ce genre de manifestation, mais quand j’ai vu la pancarte « allez voir Welcome », j’ai décidé de m’arrêter ». Le cinéma, aussi, peut transcender les âmes. Jean Tonnerre Vingt cadres d’Ascometal « séquestrés » à Fos-sur-Mer le 15 avril. Gilbert Khoupiguian était de la fête. Mais pour lui la radicalisation des mouvements sociaux dans son entreprise, c’est plutôt « gentil ». Sans médias, pas de mouvement non plus. C’est le délégué syndical qui a suggéré à sa direction de faire venir les Compagnies républicaines de sécurité le 15 avril. « Se faire dégager par des CRS, ça a plus de classe et ça fait venir les journalistes ». L’ambiance est restée bon enfant : « on a bien rigolé ». Quand « Gigi » reparle de la nuit avec ses collègues, c’est avec les yeux pétillants des enfants qui reviennent de colonie de vacances. Tous regrettent toutefois les commentaires des médias sur les séquestrations victimisant les patrons et transformant les ouvriers en terroristes. In fine, le TGI d’Aix-en-Provence a déclaré « illicite » l’action des salariés d’Ascometal mais les peines financières ont été retirées. Malgré cet avertissement, pas de résignation même si Gilbert Khoupiguian n’est pas dupe : attention à toute récidive, y compris si elle se déroule à nouveau dans la bonne humeur. « Le mouvement va continuer. Forcément. Mais sous quelle forme ? ». Eric Besatti



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