Le Magazine n°7 avr/mai 2010
Le Magazine n°7 avr/mai 2010
  • Prix facial : 4,50 €

  • Parution : n°7 de avr/mai 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 21,9 Mo

  • Dans ce numéro : la vie secrète des milliardaires.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Les affreux méchants lettrés Les frères Goncourt, Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870), véritables pipelettes des lettres, laissent, entre autres, un Journal qui relate avec une minutie toute particulière les mœurs des littérateurs de leur époque. Aucune indulgence, des indiscrétions, des jugements venimeux. Bref, deux langues de vipère… 62 - Le Magazine Photo Nadar Cette mauvaise langue de Lorrain Les Goncourt, qui s’y connaissaient, l’appelaient « cette mauvaise langue de Lorrain ». Écrivain au physique d’Hercule de foire, éthéromane fardé, esthète amateur de bouges et de mauvais garçons, Lorrain se sent, lui aussi, en marge de son temps : « Je cherche à m’élancer hors de ma personnalité, hors de mon siècle. » Il deviendra cependant malgré lui le représentant de cet esprit « fin de siècle », décadent et pervers. Plus que pour son œuvre qui mérite d’être lue, Lorrain est réputé pour sa méchanceté, son goût pour le commérage et pour les anecdotes scabreuses qu’il répand. Comme Léon Bloy qu’il appelle « le vomito catholique », il s’en prend au poète en vue Paul Bourget qu’il surnomme « mademoiselle Baudelaire ». Il est capable de s’enflammer, dès lors qu’il s’agit d’évoquer Barbey d’Aurevilly, son « cher et terrible maître », ou de lancer un inconnu qu’il égratignera par la suite. Chroniqueur acerbe s’il en est, il s’attaque au monde du spectacle, de la finance et bien sûr à ses confrères. Sa plume aiguisée fait de lui le journaliste le mieux payé et le plus redouté comme le raconte son biographe Thibaut d’Anthonay (3). On cite ses bons mots comme « la dernière de Lorrain ». Il trouve une cible de choix en la personne de Proust. Voici comme il rend compte de son recueil Les Plaisirs et les jours : « Suaves mélancolies, d’élégiaques veuleries, des petits riens d’élégance et de subtilité, de tendresses vaines, d’inanes flirts en style précieux et prétentieux. » Marcel, qui n’a guère apprécié le texte ni une allusion à ses relations intimes avec Lucien Daudet, prend le prétexte que Lorrain a égratigné une amie peintre pour lui envoyer ses témoins. Le duel a lieu le 6 février 1897 dans le bois de Meudon. Les écrivains tirent deux balles de pistolet s’en sortent indemnes. Quelques années plus tôt, Maupassant lui a lui aussi envoyé ses témoins mais la rencontre ne s’est pas faite. Redoutable satiriste, Jean Lorrain s’attire de solides inimitiés pour sa façon de passer au crible toutes les personnalités de son époque. Sa peinture de Francisque Sarcey, écrivain en vogue, est terrible : « Marseille, chez Isnard à sept heures du soir, le repas des fauves. Il est là, le monstre, qui dîne attablé, l’air d’un melon sur une borne, mais de quel melon écroulé ! C’est un écrasement, un effondrement de courge trop mûre en pantalon et en redingote ; le visage à l’air d’un mufle avec le nez absent, sous les poils argentés de la barbe, profil à venir que le Cénacle déclare socratique, et que les jeunes auteurs trouvent dantesque – pédantesque, messieurs ! » Comme Barbey, Lorrain retourne parfois son arme contre lui. Dans les dernières années de sa vie, physiquement ravagé par ses excès, il retrouve à un dîner l’écrivain Camille Mauclair avec lequel il est brouillé depuis un de ses billets. Lorrain vient vers lui et lui dit à voix basse : « J’ai jadis écrit cette phrase : « On est toujours vengé des gens quand on les regarde vivre. » Regardez-moi. » Misogynes Un des échanges les plus fameux de Lorrain l’opposa à Séverine, une journaliste féministe réputée pour sa verve, après qu’il l’ait éreintée dans un article intitulé « Une marmite qui éclate » – double référence au tempérament bouillant de sa consœur autant qu’à la signification argotique du mot (putain). Sans se démonter, Séverine répliqua par une lettre publique qui débutait ainsi « Jeanne, ma bonne Lorraine » … Jean Lorrain étrillait tout le monde sans distinction de genre. Mais en général, les gendelettres détestent encore plus leurs consœurs que leurs confrères. Depuis toujours, le littérateur français considère d’un mauvais œil les incursions femelles sur ce qu’il considère être son territoire. Au pays des droits de l’homme, la femme de lettres fait l’objet d’un mépris qui n’a pas d’équivalent dans les pays anglo-saxons. George Sand qui s’est placée d’emblée sur un pied d’égalité avec ces Messieurs en prendra pour son grade : « Cette tête hermaphrodite prise pour une tête d’homme par un siècle lâche et myope, et qui croyait, en se regardant, que la femme peut tout ce que l’homme peut », écrit Barbey qui, en 1878, a consacré un essai aux « Bas-bleus ». Huysmans n’est pas en reste : « Mme Sand, cette vieille danseuse de revues, qu’est ce qu’elle vient encore nous seriner ? Ses gens en cartons, ses paysans qui n’en sont pas, ça ne vaut rien, et ça ne dit rien. » Lorsqu’il évoque George, « la vache bretonne de la littérature », Jules Renard, homme d’esprit s’il en est, devient tout simplement médiocre. L’attitude des gendelettres persistera jusqu’à l’élection très contestée de Marguerite Yourcenar à l’Académie française. En 1980, la première femme à siéger sous la Coupole grâce au soutien de Jean d’Ormesson est accueillie par des propos rétrogrades de certains pensionnaires du quai Conti. Ils ne sont pas les seuls. Interviewé 8 Le magazine des Livres
Jean Lorrain (1855-1906) était tellement réputé pour sa méchanceté que même les frères Goncourt, qui s’y connaissent en la matière, étaient admiratifs ! Il se mit toute la société des lettres à dos, jusqu’à Marcel Proust qui, gentil d’ordinaire, le provoquera en duel, fait d’arme dont il sera d’ailleurs très fier. par Jacques Chancel en 1980, le vieil Albert Cohen avoue tranquillement à propos de Yourcenar : « Je n’ai rien lu, elle est trop laide. Rien de grand ne peut sortir de ce corps affreux. […] Et puis elle aime les femmes. Tout ça me déplaît beaucoup. Comment est-ce possible que cette femme si laide, si grasse puisse écrire ? » Et ça continue. Dans son Dictionnaire égoïste de la littérature paru en 2005 chez Grasset, Charles Danzig ne peut s’empêcher de comparer l’auteur des Mémoires d’Hadrien à la Magdelon des Précieuses ridicules lorsqu’elle parle de « l’être que j’appelle moi ». « Si, en matière de style, elle se fournit en clichés par défaut d’imagination, en matière d’idées, elle débite des lieux communs par défaut de réflexion », ajoutet-il. À propos de Colette, Dantzig est encore plus rosse : « Cette grande rusée avait appris à cacher son égoïsme, qui n’était pas mince, et, gros bourdon, elle ne cessa jamais de penser à ses plaisirs, d’abord charnels, ensuite digestifs. Colette est un ventre. En un mot, elle est dégueulasse. » Élégant… (1) Cité par Pierre Glaudes, avant-propos au Journal de Léon Bloy, Laffont/Bouquins, 1999. (2) L’Indiscrétion des frères Goncourt, Roger Kempf, Grasset, 2006. (3) Jean Lorrain, miroir de la Belle époque, Thibaut d’Anthonay, Fayard, 2005. La suite de ce dossier sur magazinedeslivres.com Photo D.R. [dossier]• tuer pour son service. Il va de soi que la plupart des « méchants » sont des hors-laloi. Mais pas toujours. Témoin le commissaire Javert, des Misérables, qui, regrettant l’once d’humanité dont il fera preuve, ira jusqu’à s’en suicider ! Même les Thénardier, qui pourraient lui disputer la palme de la méchanceté cuite et recuite, ne lui arrivent pas à la cheville. Il y a quelque temps, le journal anglais Telegraph publiait la liste des « 50 plus grands méchants de la littérature » (on y retrouve d’ailleurs Shere Khan et le capitaine Crochet déjà cités). Les commentateurs de cette liste relèvent que tous les grands écrivains ont enrichi leurs œuvres d’un personnage « méchant ». Parmi les cinquante noms retenus, la perverse Lolita de Nabokov, la marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses, le Joker de Batman, le Mr Hyde de Dr Jeykill et Mr Hyde, etc. Mais il manque à cette liste – et on peut s’en étonner car ce sont des « méchants » très british – Heathcliff des Hauts de Hurlevent et Frederick Clegg de L’Obsédé. Et en France ? Eh bien, nos grands écrivains ont su eux aussi donner vie à de vrais méchants ou, à défaut, en être euxmêmes. Petit florilège : – Gustave Flaubert : « Il ne restera de Lamartine pas de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C’est un esprit eunuque, la couille lui manque. Il n’a jamais pissé que du vinaigre. » – Paul Morand : « Prodigieuse existence que celle de Cocteau : à sauter dans tous les trains en marche depuis 1906, on comprend que le cœur ait cédé ! » – Léon Daudet : « Anatole France ? C’est un Socrate extrêmement timide à qui la seule vue de la cigüe donnerait la colique. » – Jules Barbey d’Aurevilly : « Sainte-Beuve, ce crapaud qui voudrait tant être une vipère… » – Victor Hugo : « Barbey d’Aurevilly, cuistre impur, fat vieilli, et beaucoup plus Barbey qu’il n’est d’Aurevilly. » – Jean Richepin : « Zola imagine avoir fait le tour du monde nouveau, parce qu’il a fait le tour des fesses de Nana. » On l’a compris : être méchant demande beaucoup de talent. Et aussi de ne pas craindre de recevoir des chocs en retour. Quand un méchant professionnel comme La Rochefoucauld trace un portrait acide du cardinal de Retz (« Il veut éblouir tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire »), la réplique de Retz est immédiate : « Monsieur de La Rochefoucauld a voulu se mêler d’intrigue dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n’ont jamais été son faible et où il ne connaissait pas les grands qui, d’un autre sens, n’ont pas été son fort. » On laissera cependant le dernier mot à La Rochefoucauld : « Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant : toute autre bonté n’est le plus souvent qu’une paresse ou une impuissance de la volonté. » Et aussi : « Il n’est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien. » Et si somme toute, et n’en déplaise à la morale commune, les « méchants » étaient les vrais « gentils » d’un monde confit de conformisme ? A.Sanders (1) Voilà ce qu’en a dit le cardinal de Retz : « La Reine avait, plus que personne que j’ai jamais vu, de cette sorte d’esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. Elle avait plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur. » N°22 - janvier/février 2010 9 Le Magazine - 63



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