Le Magazine n°7 avr/mai 2010
Le Magazine n°7 avr/mai 2010
  • Prix facial : 4,50 €

  • Parution : n°7 de avr/mai 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 21,9 Mo

  • Dans ce numéro : la vie secrète des milliardaires.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Les affreux méchants lettrés Romantiques comme Vigny qu’on vient d’enterrer, Lamartine ou même Hugo, ce « chef de parti littéraire » se soient fourvoyés sous la Coupole. Quant à Sainte-Beuve, l’un de ses ennemis, il y est un « professeur échoué sous le vent des sifflets, mais professeur en diable, aimant le professorat, parce que le temps qu’il professe, on ne le contredit pas, et que cet homme d’esprit, à colères de dindon, ne peut souffrit d’objection quelconque ; lettré d’ailleurs, comme un mandarin de première classe, M. Sainte- Beuve aime cette Sainte-Perine de professeurs qu’on appelle l’Académie, et il y va tous les jours de séance, pour y pédantiser un peu… et pour chercher provision de commérages et de petits scandales qu’il saura distiller plus tard ». Les cibles de l’« éreinteur » lui rendent volontiers la monnaie de sa pièce. Hugo se venge de lui en deux vers : « Barbey d’Aurevilly, cuistre impur, fat vieilli/Et beaucoup plus Barbet qu’il n’est d’Aurevilly. » Jeu de mots (le Barbet est un petit chien noir à poils frisés) autant qu’allusion à l’aristocratie récente de son détracteur. Quant à Paul Arène, il écrit : « Barbey d’Aurevilly, un Saint-Simon qui n’a rien vu. » L’entrepreneur de démolitions Secrétaire et disciple du connétable des lettres, converti au catholicisme mais détracteur des calotins et des bigots sans âme, Léon Bloy l’imprécateur surpasse son maître dans l’invective. Il ridiculise, il outrage avec une frénésie sans borne. Bloy ne supporte que la sainteté et le génie. Il fait donc le vide autour de lui. Ses tirades apocalyptiques, Jules Amédée Barbey d’Aurevilly (1808-1889), surnommé le « connétable des lettres » exercera une grande influence sur la vie culturelle de son époque. À la fois Dandy et très marqué par sa foi catholique, c’est un redoutable critique qui ne laisse rien passer. Au risque de se tromper. 60 - Le Magazine Photo Nadar ténébreuses laissent pantois. L’entrepreneur de démolitions (titre d’un de ses recueils) n’a que mépris pour les « écriveurs de faible calibre », Bourget, Loti, etc. Il s’acharne contre ses contemporains et contre ses anciens amis, Huysmans, Zola… Le 18 juillet 1896, ce dernier publie dans Le Figaro un article sur Verlaine qui s’est éteint au début de l’année. Il le range parmi les « génies malades », « admirés seulement de quelques « disciples obscurs » ». Bloy, ulcéré, réagit avec violence dans son Journal en février : « Si Zola était écrivain – ce que Dieu, j’en conviens, aurait pu permettre – une ou deux pages lui eussent amplement suffi, depuis longtemps pour empiler toute sa sécrétion intellectuelle. » Plus loin à propos de cette « petite couillonnade positiviste dont [Zola] s’est fait le Gaudissart », Bloy s’exclame : « Pauvre Verlaine au tombeau ; Dire pourtant que c’est lui qui nous vaut cette cacade ; Pauvre grand poète évadé enfin de sa guenille de tribulations et de péché ; C’est lui que le répugnant auteur des Rougon-Macquart, enragé de se sentir conchié des jeunes, a voulu choisir pour se l’opposer démonstrativement à lui-même, afin qu’éclatassent les supériorités infinies du sale négoce de vacherie littéraire sur la Poésie des Séraphins. » Intarissable comme toujours dans ses fracassantes imprécations, Bloy se plaît à opposer la grandeur de son maître à cet « incomestible pourceau » de Zola : « J’ai connu surtout d’Aurevilly, dans l’intimité de qui j’eu l’honneur de vivre plus de vingt ans, et je me rappelle l’espèce d’agonie du très haut et très magnanime écrivain, quand ses fonctions de critique l’obligeaient à lire un roman de Zola. Imaginez un aigle captif dans une fosse d’aisance, ne fût-ce qu’une heure, un quart d’heure, une minute même, qui lui semblèrent les siècles des siècles ! » Léon Bloy s’étonnera après cela de la « conspiration du silence » du milieu littéraire qui entoure son œuvre et le réduit à la misère. Il y a chez ce lumineux styliste une pureté, une recherche de l’Absolu qui l’incite à s’écarter du milieu grenouillant des lettres. Et ce milieu-là, dans ses silences, est bien plus redoutable que la plus terrible des diatribes de Bloy. À propos de ce confrère qui l’a caricaturé dans Le Desespéré sous les traits de Gaston Chaudesaignes (1), Alphonse Daudet lance « Léon Bloy ? … Connais-pas ! » Edmond et Jules Impossible d’évoquer la méchanceté des hommes de lettres sans s’attarder sur ces figures emblématiques que sont les Goncourt. Et dire que c’est à ces deux frères venimeux, anti-bourgeois, anti-peuple, antisémites, que l’on doit notre prix littéraire le plus prestigieux ! Leur journal, tenu du 1851 à 1896, reste pourtant un document inestimable sur la vie littéraire dans la seconde moitié du XIX e siècle. Même si les Goncourt restent des nostalgiques du siècle précédent. « Il nous semble que nous soyons exilés chez nos contemporains. » Ils les fréquentent pourtant assidûment, leurs contemporains, ces deux misanthropes. Ils les observent, les scrutent sans vergogne. Voici leur description de Flaubert avec lequel ils dînent régulièrement : « Il a l’esprit gros et empâté comme son corps. Les choses fines n’ont pas l’air de le toucher. Il est surtout sensible à la grosse caisse des phrases. Il y a très peu d’idées dans sa conversation et elles sont présentées avec bruit et solennellement. Il a l’esprit, comme la voix, déclamateur. Les histoires, les figures qu’il esquisse ont 6 Le magazine des Livres
Léon Bloy (1846-1917) est vraisemblablement le champion toutes catégories de l’invective qu’il pratique avec une violence parfois inouïe. Véritable « entreprise de démolition », il s’étonnera dans le même temps de la « conspiration du silence » qui de son vivant entoure son œuvre… une odeur de fossiles de sous-préfecture. » Les Goncourt esquintent tous leurs proches, n’hésitant pas à relater par le menu les confidences scabreuses de Daudet ou de Flaubert. Ce qui ne les empêche pas de décrire José Maria de Heredia comme « le plus terrible colporteur de ragots sinistres ». Certes, la mauvaise nature de ce Créole qui « se verrait en cravate blanche » les écœure, constate avec humour Roger Kempf (2). Mais cela n’empêche pas Edmond, après la mort de Jules, de l’inviter à inaugurer son Grenier qui deviendra un fameux rendez-vous littéraire. Fondateurs du Naturalisme, les Goncourt portent, sur leurs confrères, un regard d’entomologiste. Ernest Renan est ainsi portraituré : « C’est un homme, replet, court, mal bâti, la tête dans les épaules, l’air un peu bossu ; la tête animale, tenant du porc et de l’éléphant, l’œil petit, le nez énorme et tombant, avec toute la face marbrée, fouettée et tachetée de rougeurs. » Qu’est-ce que ces agnostiques reprochent à l’auteur de La vie de Jésus ? D’être un ancien séminariste, un prêtre défroqué. « Il lui en reste, écrivent-ils, une vilaine et haineuse et trouble tête de prêtre enveloppée de douceur » et une attitude jésuitique et mielleuse. Leur antipathie se porte aussi sur Hyppolite Taine « ce clergyman bedonnant au tors regard hypocrite, masqué sous ses lunettes ». La cause de leur acharnement ? Le philosophe représente à leurs yeux « le type le plus complet et le plus odieux des Normaliens ». Au début du Journal, Jules et Edmond imaginaient qu’au Jugement dernier, ils devraient rendre compte de tout ce à quoi ils ont prêté la « complicité » de leurs yeux. Ils doivent y être encore. > Photo D.R. [dossier] « Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant » Dans l’avant-propos d’un manuel de citations intitulé Le Petit Livre des méchancetés les plus drôles (Le Cherche-Midi, 2005), Philippe Rochefort écrit : « Légitime défense ou acte gratuit par excellence, la méchanceté est sans conteste le sport qui ne nécessite pas d’entraînement. » Pas sûr… Car tous les méchants, de papier ou en chair et en os, que nous adorons détester sont souvent de véritables « athlètes » de la chose. Du temps que j’étais marmouset, un temps que même Line Renaud n’a pas pu connaître, je me souviens que les « méchants », littérature ou bande dessinée, que je dévorais me fascinaient beaucoup plus que les « gentils » trop propres sur eux, obéissants, conformistes, formatés, prévisibles. Les « méchants » étaient des rebelles qui transgressaient la norme. Avec une fantaisie et une inventivité de tous les instants. Nous aimions Peter Pan, bien sûr, mais nous avions du goût pour le capitaine Crochet qui régnait sur une bande de pirates que nous aurions aimé avoir – et parfois les avions-nous – pour copains. Et il en allait de même pour quasiment tous les « méchants » de Disney. De Shere Khan à la Reine de Cœur en passant par la marâtre de Cendrillon, Ursula (dans La Petite Sirène), Maléfice, Cruella, Pat Hibulaire, les Rapetou, Picsou et les autres. Qui ne voit, qui ne comprend, qui ne sent, que ce sont eux les vraies locomotives d’aventures qu’ils sauvent d’argumentaires un peu mièvres ? Plus tard, devenus grands, nous allions fonder l’Olrik Fan Club, du nom du très méchant et très machiavélique soldat perdu des aventures de Blake et Mortimer. Le signe de reconnaissance en était bien évidemment la Marque jaune dont le M très graphique ne pouvait être que l’initiale de « méchant » ou de « méchanceté ». Puisque nous sommes dans la bande dessinée, si riche en « méchants » d’anthologie, de Zantafio à Zorglub en passant par Rastapopoulos, restons-y avec le véritable héros – à notre goût – des aventures du journaliste Lefranc (de Jacques Martin), le très aristocratique Axel Borg. C’est, à sa façon, une sorte de Prince noir, descendant du capitaine-comte suédois KarlRitter-Borg, conquérant de l’Alsace sous les ordres du roi Gustave-Adolphe de Suède en 1633. Aristocratique, avonsnous dit, mais aussi satanique, lui dont le juron favori est : « Par les cornes du diable ! » Dans la littérature plus traditionnelle, et rayon « mauvaises mères », Folcoche et Mme Lepic sont des orfèvres ès méchanceté. La première est un bourreau d’enfants qui ne ferait pas long feu à notre époque où le « politiquement correct » a tout emporté. La seconde est un tyran domestique qui a toujours le mot qui tue. Quand Poil de Carotte lui offre, pour le Jour de l’An, une lettre adornée de fleurs écloses, elle n’a que ce commentaire : « Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire. » Les « méchantes » peuvent avoir la beauté du diable. C’est le cas de Milady de Winter, dans Les Trois Mousquetaires. Elle ferait se damner un saint et l’on n’est pas loin d’avoir le cœur serré quand elle rencontre son destin fatal sous la hache du bourreau. Ah, c’est autre chose que la douce Constance Bonacieux, la délurée servante Kitty, l’intrigante Mme de Chevreuse ou même Anne d’Autriche (1) qui est à la merci des manigances du cardinal de Richelieu. Un « méchant » lui aussi qui commande à des alguazils prêts à• N°22 - janvier/février 2010 7 Le Magazine - 61



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