Le Magazine n°6 fév/mar 2010
Le Magazine n°6 fév/mar 2010
  • Prix facial : 4,50 €

  • Parution : n°6 de fév/mar 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 27,5 Mo

  • Dans ce numéro : à quoi joue Carla Sarkozy ?

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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■ Comme dans les premiers Djian ou les romans de Virginie Despentes, on vous sent épris de ces amoureux en marge qui refusent justement le modèle du métro-boulot-dodo en stéréo familiale. Et ce dès votre premier roman, Ce siècle aura ta peau. J’aurais eu bien du mal à parler de cette vie tranquille que vous évoquez ! Je n’ai guère connu que l’exemple de mes parents pour cette vie-là… Fondamentalement, dans mes chansons ou dans mes livres – ce qui n’est qu’une différence de technique –, à travers mon expérience personnelle intime, j’essaie de toucher à l’universel. Cela dit, dans mon prochain roman, pour la première fois, il va y avoir des gens straight [NDA : pas drogués] ! Après, bien évidemment, cela m’est plus facile de parler de dope que de baby grows ! [rires] C’est tout simplement quelque chose que je connais mieux. ■ Ne vit-on pas justement aujourd’hui dans une société pudibonde et moralisatrice (cigarettes, drogues, voiture, politiquement correct) ? Veut-on faire de nous un monde de yuppies castrés et de comptables accros à Ikea ? On se demande si 68 a vraiment eu lieu. Justement, c’est le retour de bâton. La société se reverrouille. Les racines de la révolution des années 1960 remontent aux années 1940 voire aux surréalistes. Il y a eu donc, dans les années 1960, une grande vague de libération. Mais depuis, rideau, les idéaux n’existent plus d’ailleurs (prenez le communisme par exemple). La fierté ouvrière est morte. N’existent plus que le consumérisme et le blé. On vit une période terrible que j’avais déjà pressentie rien que dans le titre de mon premier livre : Ce siècle aura ta peau… ■ Les années 1980 étaient déjà le triomphe du fric. Depuis, on a rajouté ce moralisme insupportable. Oui, c’est d’ailleurs souvent très hypocrite. On nous emmerde avec la clope mais les pouvoirs publics ne font rien pour endiguer toute la pollution qu’on avale dans Paris et les grandes villes françaises, au moins aussi nocive que le goudron des cigarettes. ■ Notre société voit aussi des garçons qui se féminisent et des filles qui se masculinisent. Vous esquissez ce 68 - Le Magazine Patrick Eudeline Dandy de l’asphalte Patrick Eudeline ne nous a pas plantés comme un privé. Icône miraculeusement réchappée de ces années punk, bien décrites par son frère Christian (Nos années punk, Denoël), il nous a notamment offert deux superbes romans rock (Dansons sous les bombes et le tout récent Rue des Martyrs - tous deux chez Grasset) ainsi que des mélanges rock (le bien nommé Gonzo, Denoël) reprenant le nan-nan de ses multiples collaborations à Best, Nova, Technikart ou Rock’n folk. Échange de bons procédés entre Crumar et Rickens ! Photo D.R. Propos recueillis par Pierre Gillieth RUE DES MARTYRS, Patrick Eudeline, Éditions Grasset, 312 p., 18,50 € trait dans votre dernier livre, Rue des Martyrs.Vous êtes conscient de cette évolution ? L’androgynie, on en parlait déjà dans les années 1960 : les garçons avaient les cheveux longs, les filles les cheveux courts. On vit une période très bizarre. Le féminisme est totalement digéré après trente années d’activisme. Je pense que tout cela est beaucoup plus compliqué : les hommes n’arrivent plus à se situer socialement et en terme de pouvoir. Les femmes ont pris le pouvoir qui leur revenait. Je ne pense pas qu’elles se masculinisent pour autant : une fille du MLF ne portait pas de jupe car elle refusait d’être un objet sexuel. Ce n’est plus le cas des filles d’aujourd’hui. ■ Dans Rue des Martyrs, vous nous faites toujours - c’est votre pêché mignon pour restituer le climat et le décor - un name dropping de luxe. Et, musicalement, on vous sent plus attiré par Ronnie Bird et Vince Taylor, l’ange noir du rock, que par Dutronc ou Schmoll. Oui, quoique je respecte Dutronc et Eddy Mitchell ! En France, le mot « variétés » a fait un mal terrible. On a fait une différence entre le rock et la chanson alors que, en 1962, les Chaussettes Noires faisaient les mêmes émissions télé que Gloria Lasso ou Dalida. Et c’était très bien ainsi. Beaucoup de pays n’ont pas fait cette différence, comme l’Italie. Évidemment, Ronnie Bird et Vince Taylor sont mes héros depuis mon adolescence. Mais il y a des choses très intéressantes chez Eddy, Dick Rivers ou Dutronc. Dans Rue des Martyrs, j’ai précisément voulu ressusciter cette époque, l’histoire de cette génération, de ses démêlés avec le showbiz. Tous mes personnages sont imaginaires mais aussi le mélange de plusieurs acteurs de l’époque. Par exemple, Gudule est un mix de Tina Aumont, Zouzou et Maria Schneider. Il y avait aussi tout un style vestimentaire, tout un code : on s’imprégnait totalement du look qu’on voyait sur les pochettes. On détaillait tout ! ■ Vos parents étaient-ils horrifiés, comme beaucoup, par cette nouvelle vague pop ? Oh là ! Mon père m’avait même dit qu’Antoine portait une 34 Le magazine des Livres
perruque, qu’il ne pouvait pas étudier à Centrale avec cette coupe de cheveux ! ■ Ils n’écoutaient pas un peu de jazz ? C’était une élite qui écoutait du jazz. Ou du classique. Mes parents écoutaient Gloria Lasso et Tino Rossi. Leur seul bon disque c’était Padam Padam d’Édith Piaf ! ■ Le rock n’est-il pas un des derniers moyens de vivre l’aventure dans notre monde actuel ? Plus maintenant car dans notre société, on ne peut plus vivre en marge. La notion d’artiste maudit – qui remontait au XIX e – est morte. ■ Monter à quatre dans un camion et courir les routes françaises, dédier sa vie au rock, c’est plus aventurier que de faire une école de commerce. Oui mais, aujourd’hui, beaucoup font les deux en même temps. Et ces écoles leur donnent un lieu où répéter, voire les subventionnent ! ■ On est loin des squats de l’époque punk ou alternative… Clairement ! Le punk a été le dernier feu de la révolte. Et internet, ce truc pervers que même la science-fiction n’avait pas prévu, ne change rien, bien au contraire. Ça donne une fausse image d’interactivité et de découverte. C’est un conte de fées pour petites filles ! ■ Vous avez dit qu’Yves Adrien (« Je chante le rock électrique »), Rose poussière de Jean-Jacques Schulz et les papiers de Nick Kent vous avaient donné envie d’écrire sur le rock. Que pensez-vous de ce très grand livre d’entretiens qu’est L’Envers du rock de Nick Kent ? Dès l’âge de 13 ans, seul le rock m’intéressait. C’était une époque où écrire sur le rock était vraiment intéressant et stimulant. Il y avait Yves Adrien, Philippe Paringaux, Alain Dister… Tout cela a donné les Houellebecq, Despentes, Dantec, etc. Nick Kent, comme moi, faisait les deux : il jouait du rock et écrivait sur le rock. ■ Comme Patti Smith aux États-Unis. Exactement. Paringaux avait eu ce mot génial dans les années 1970 : « On a les groupes les plus pourris du monde mais on a la meilleure rock critique ! » Et il y a, en effet, une école française d’écriture rock qui remonte à la fin des années 1970. ■ On sait qu’avec Asphalt Jungle, vous avez été le pionnier de la scène punk française avec les Stinky Toys, Marie et les Garçons, Métal Urbain… Mais tout est venu des États- Unis. On peut faire remonter la pré-vague punk aux Stooges, MC5 et autres Ramones musicalement, et à Lester Bangs et Creem au niveau de l’écriture. Je pense au contraire que les Américains se sont retrouvés à la remorque des Anglais avec le punk. Le punk, c’est très précisément ce qui s’est passé à Londres en 1977. Et la France a embrayé en même temps (notamment avec le festival de Mont-de-Marsan). ■ Selon vous, quel avenir pour la musique ? Le disque va-t-il disparaître voire redevenir un objet promotionnel comme dans les années 1960 ? Quand j’entends Cohn-Bendit (qui avait, je le rappelle, les cheveux courts en 68 ! Je le trouvais déjà douteux !) et son discours démagogique sur internet – et Dieu sait que je suis contre toutes les censures –, je me dis qu’il va bien falloir [entretien] mettre un peu d’ordre dans ce vaste foutoir qu’est devenu internet. C’est une zone de non-droit. Avec leur histoire de licence globale, leurs trois euros mensuels pris aux internautes, on va pouvoir payer tous les films, tous les disques et tous les livres ? Quel foutage de gueule ! On a quand même le droit de vouloir gagner de quoi manger ! Quand je vois les Inrocks embrayer là-dedans, je trouve cela grave et démagogique. Nous ne vivons pas dans un monde gratuit que je sache… Il faut payer son loyer et sa baguette de pain, non ? ■ Pourquoi la France n’a-t-elle pas cette culture populaire musicale que l’on trouve dans les pays anglosaxons, notamment en Angleterre où le quidam de base écoutait Paul Young (ou aujourd’hui Robbie Williams) mais aussi les Jam ou Orange Juice ? On en revient à ce foutu clivage français rock/variétés. Tout vient de là. En Amérique, un groupe comme Led Zeppelin est traité comme une Mireille Mathieu. ■ Que pensez-vous de la phrase de Pete Townshend (guitariste des Who) : « Jamais une chanson de rock n’a changé le monde » ? C’est une vraie question, très pertinente. Mais je pense, à l’inverse de Townshend, que les chansons ont changé la vie des gens. ■ Vous avez beaucoup aimé Le Matin des magiciens de Pauwels et Bergier qui vous ont inspiré votre roman Soucoupes violentes. La revue Planète aussi ? Bien sûr, les deux ! C’était aussi le livre préféré d’Antoine, et Martin Circus a écrit une chanson qui s’appelle Le Matin des magiciens. Ce livre m’a fasciné. L’occultisme m’a beaucoup intéressé, même si je me suis calmé. Car ça ne m’a pas porté chance, ce fut ce qu’on appelle dans l’occultisme les « chocs en retour ». Cette connaissance-là, on la paie cher, surtout que, pour moi, ça s’est télescopé avec la dope. Et je me demande si l’occultisme n’est pas plus destructeur que la drogue… ■ Croyez-vous au côté initiation de l’ésotérisme ? Tout passe par l’initiation. Il existe plusieurs voies, plusieurs philosophies. Et peut-être se rejoignent-elles toutes… J’ai été, pour ma part, plus touché par l’ésotérisme européen, la Golden Dawn avec Crowley, Oscar Wilde, Debussy, Bernard Shaw. ■ Il y a chez vous un côté vieille France : ce goût pour l’élégance, la politesse, la langue française, les sixties de chez nous… Ce n’est pas incompatible avec le rock ! Regardez les mods en Angleterre ou les minets des drugstores en France. Cela a toujours existé. Dans la littérature aussi : Brummell, Barbey, Baudelaire… ■ Les punks et les mods sont la continuité de ces mouvements de mode comme les Incroyables de la Révolution française ou des Zazous de l’Occupation ! Exactement ! ■ Si vous ne deviez garder qu’un seul disque, un seul film et un seul livre, lesquels emporteriez-vous ? J’emporterais la nouvelle de Sartre L’Enfance d’un chef (dans Le Mur) où on voit le héros passer des surréalistes à l’extrême-droite. Pour le film : Privilège de Peter Watkins. C’est un film totalement raté mais j’ai une vraie tendresse pour lui. Le disque : Abbey Road des Beatles. Le Magazine - 69 N°20 - novembre/décembre 2009 35



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