Le Magazine n°6 fév/mar 2010
Le Magazine n°6 fév/mar 2010
  • Prix facial : 4,50 €

  • Parution : n°6 de fév/mar 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 27,5 Mo

  • Dans ce numéro : à quoi joue Carla Sarkozy ?

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Bruno de Cessole Pour l’honneur d’un fils Il n’était pas aisé, l’exercice. Redonner vie au fils. Selon les principes de sa mère. Qu’elle en soit fière, en dépit d’elle-même et de l’amour exclusif qu’elle vouait à sa fille. Charles de Sévigné, rejeton délaissé de la grande épistolière, traverse les ans, pour exister enfin. Une longue lettre, pour un Sévigné, c’est la moindre des choses. Un langage châtié mais jamais pédant, une verve, un humour, Charles a vécu… Des maîtresses de légende, Ninon de Lenclos, la Champmeslé, et des compagnons de beuverie avec qui l’on trinquerait encore, Racine, Boileau ou le grivois La Fontaine. À croire que Monsieur de Cessole était aussi dans ces lieux de débauche tant on s’y sent bien… Ce n’est pas un homme que ressuscite l’auteur ici, non, c’est le Grand Siècle tout entier et il le fait avec brio, légèreté et une sacrée dose d’humour ! Propos recueillis par Stéphanie des Horts ■ Passer d’un philosophe tragique qui considère le suicide comme seule issue honorable à l’existence (L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident) au fils délaissé de Mme de Sévigné, n’est-ce pas une espèce de grand écart pour un auteur ? Certes, mais mon précédent roman a été écrit il a y a plusieurs années et puis Charles de Sévigné fait partie intégrante de mon histoire familiale. C’est comme s’il était présent depuis toujours. Je descends de Mme de Sévigné par les Grignan, et j’ai souvent regretté d’avoir la sœur pour aïeule et non son frère, que je trouvais beaucoup plus sympathique et attachant. Charles, dont on parle si peu, a pourtant eu une vie plus riche et plus intéressante que Françoise, qui n’a pas fait grand-chose, il faut l’avouer, sauf d’être la principale récipiendaire des lettres de sa mère. De-ci de-là, on ne peut glaner que de minces références au « petit frater » dont la vie a été égayée d’aventures féminines et semée d’aventures et de mésaventures militaires. Dans les excellentes biographies de Roger Duchesne et de sa femme sur la marquise et sa fille, on le voit apparaître, naturellement, mais dans un second rôle, en mineur. Seule, Paule Bruschini lui a consacré un essai biographique, de qualité, en s’appuyant surtout sur les lettres de Mme de Sévigné, où Charles apparaît souvent, certes, mais rarement dans une posture avantageuse. ■ Que disent-elles ces lettres justement ? Si Mme de Sévigné parle de son fils, c’est peut-être qu’il a compté pour elle ? On ne peut nier que la marquise a aimé son fils, mais elle ne l’a pas « considéré ». Il ne lui a pas fait honneur au même titre que son gendre et sa fille, et l’on sait l’importance de la notion d’honneur dans la société d’Ancien Régime. Elle aurait aimé qu’il fît une carrière prestigieuse à l’armée et à la cour, qu’il éclipse ses ancêtres Rabutin et Sévigné, or il n’était en rien un « petit glorieux ». C’était, au fond, malgré ses folies de jeunesse – commises, en partie, pour attirer l’attention de sa mère –, un sage, une sorte d’Alceste sans affectation, et la fin de sa vie, en solitaire de Port-Royal, en fait foi. Lorsque Mme de Sévigné et sa fille parlent de lui, c’est pour se lamenter de sa conduite – son libertinage, ses dépenses, la faiblesse de son caractère, son mépris pour la cour, son aspiration à se retirer sur ses terres – ou pour se moquer de ses mésaventures, de ses déboires amoureux. L’admirable, c’est que Charles a mis son mouchoir sur les chagrins qu’il en a éprouvés et qu’il n’en a pas moins aimé sa mère et sa sœur, d’un amour filial et fraternel parfaitement désintéressé. Et ce, bien qu’il ait été un peu écrasé par la forte personnalité de Mme de Sévigné, et meurtri par l’amour exclusif qu’elle portait à sa fille. ■ Justement, on ne peut passer outre la personnalité de sa mère. De fait. C’était une femme remarquable que Marie de Rabutin. Elle était extrêmement intelligente, spirituelle et cultivée, avec un goût littéraire très sûr, dans un temps où 2866 - Le Magazine Le magazine des Livres Photo Louis Monier
les femmes n’étaient pas spécialement prisées pour les qualités d’esprit. Après son veuvage, elle a été très recherchée, mais il semble que les choses de l’amour n’avaient que peu d’intérêt pour elle. Elle préférait l’amitié et s’est efforcée, avec succès, de transformer ses soupirants, comme Bussy-Rabutin ou Fouquet, en amis. Elle avait, je dirais même, la religion de l’amitié, ce dont ont témoigné ses plus proches amis, Mme de Lafayette, Mlle de Scudéry, le duc de la Rochefoucauld. Il n’a pas été facile pour ses enfants d’exister par eux-mêmes à l’ombre d’une telle personnalité. Sa fille a choisi la distance, pour échapper aussi bien à son amour possessif qu’à la rivalité féminine. Son fils a feint la dissipation et la gaieté pour masquer ses sentiments, tout en entretenant avec elle une complicité intellectuelle, littéraire, qui lui assurait au moins un strapontin dans l’ordre des affections maternelles. ■ Charles avait-il reçu une éducation particulière ? Autant Mme de Grignan n’a pas été très bien élevée par sa mère, qui l’a tôt retirée des Visitandines de Nantes pour assurer elle-même son éducation, à l’exception de la philosophie que lui a enseignée un abbé cartésien, autant Charles a reçu une solide éducation humaniste, sans doute au Collège de Clermont, chez les Jésuites. Il connaissait le grec, le latin, les classiques, mais aussi les modernes. C’était un homme curieux de tout. Il aimait les lettres, la musique, et surtout le théâtre. À rebours de sa sœur, cartésienne enragée, il n’avait pas d’inclination pour la philosophie, mais s’en tenait à Saint Augustin. Évidemment, ce n’est pas à l’armée qu’il a pu donner cours à cette passion sincère pour les belles lettres, de là ses fréquentes absences, en temps de paix, qui ont fait tort à sa carrière d’officier. Au fond, il ne se sentait chez lui qu’auprès de ses amis du Parnasse – Boileau, La Fontaine, Racine – ou avec les amis lettrés de sa mère : Retz, La Rochefoucauld, Bussy, Mme de La Fayette. Les discussions littéraires constituent, du reste, l’axe fort de ses relations avec Mme de Sévigné. Et le seul titre sous lequel il est passé à la postérité est un petit livre né d’une controverse érudite avec un savant de l’époque, Dacier, sur le sens mystérieux d’un vers d’Horace. ■ Un érudit, donc, que cet homme-là. Nullement, mais un honnête homme, ayant des clartés de tout et ne se piquant de rien, selon la définition qu’en ont donnée le chevalier de Méré, Saint-Evremond ou La Rochefoucauld. C’était aussi un joyeux luron, et un charmeur qui connaissait peu de cruelles. Avant son mariage, ce coureur de jupons a fait sien le mot d’ordre de La Fontaine : « Diversité, c’est ma devise », collectionnant les aventures et les mésaventures. Parmi ses conquêtes, Ninon de Lenclos qui fut la maitresse de son père, avant lui, et puis la Champmeslé, la grande comédienne racinienne auprès de qui il connut le fiasco priapique le plus célèbre de la littérature (avant Stendhal !) grâce au récit qu’en fit Mme de Sévigné à sa fille… ■ Vous écrivez à ce propos de bien heureux passages, érotiques en diable ; l’homme savait vivre, quant à l’auteur il sait écrire ! Les plus grands libertins de ce temps-là, du cardinal de Retz, dans sa jeunesse, à des Barreaux, Saint-Amans, et Vauquelin des Yveteaux, étaient aussi des écrivains, des poètes, et c’est une des facettes baroques du Grand Siècle avant son apogée et l’hégémonie du classicisme. Par plus d’un trait, Charles apparaît marqué par l’héritage de la Fronde et de cette époque de licences en tous genres. Je [entretien] n’allais donc pas me priver de cette manne romanesque, d’autant que Charles est davantage un adepte de la litote classique que de l’exhibitionnisme contemporain. ■ Vous évoquez Racine. On voit Charles en conversations fort animées avec Racine, Boileau, La Fontaine… tout cela est extrêmement vivant, drôle et enlevé ! On s’y croirait presque et pourtant votre récit est écrit sous une forme épistolaire et dans un langage classique. Le défi était de restituer la rumeur et l’esprit d’une époque, en empruntant des tournures et un style qui doivent beaucoup à Mme de Sévigné, à Saint-Evremond, à Bussy ou La Fontaine, sans tomber dans le pastiche et la « peinture de genre ». J’espère avoir en partie relevé ce défi… ■ Grande question : Charles de Sévigné est-il trop sentimental ? C’était, selon sa mère, et certaines de ses maîtresses, un caractère faible, peu capable de résister aux tentations et aux sollicitations, quitte à s’en repentir. À défaut d’avoir été un amant exemplaire, il fut, cependant, un excellent fils et un frère parfait, avant de devenir un mari sans reproche. Il se laissait aimer plus qu’il n’aimait, de sorte que ses amantes se lassaient assez vite de lui. Son ambition, disait La Rochefoucauld, était de « mourir d’un amour qu’il n’avait pas », et l’auteur des Maximes ne pensait pas qu’il fût du bois dont on fait les grandes passions. Sentimental ? Oui, sans doute, car imaginatif. Visitant la chambre, vide, de sa mère en son château des Rochers, à l’idée qu’elle mourrait un jour, il ne peut s’empêcher de pleurer, et l’avoue sans honte. Mais l’époque était ainsi : le Grand Condé lui-même pleure comme un veau ou une héroïne racinienne. Intrépide sur les champs de bataille, impassible sous les boulets, Charles extériorise sans honte ses sentiments. Et ce chrétien sincère, qui finira en anachorète, court les bordels durant la Semaine Sainte en compagnie de Boileau et de La Fontaine, et n’éprouve aucun scrupule à faire l’amour à des abbesses avenantes et indulgentes aux pêcheurs, lors de ses campagnes. Les hommes et femmes de cette époque étaient plus entiers, plus vrais, et plus sains que les névrosés du XIX e siècle puritain ou les obsédés honteux d’aujourd’hui. ■ Au travers de Charles de Sévigné, c’est finalement l’histoire de toute une époque que vous brossez ? Charles de Sévigné n’est pas une figure de proue, mais un « second couteau » du Grand Siècle. Pourtant, il est intéressant en ce que toutes les facettes du siècle de Louis XIV se retrouvent en lui. Les conquêtes militaires, l’appétit de gloire et d’honneur ; la Cour et la politique d’asservissement de la noblesse, contre quoi il se rebellait ; la vie provinciale et l’attachement des hobereaux à leurs terres ; les salons des précieuses et les cabarets du Parnasse, la querelle des Anciens et des Modernes, le duel Corneille-Racine ; le libertinage et la spiritualité, la grande querelle du jansénisme, de tout cela il a été à la fois acteur (modeste) et témoin de premier plan. C’est pourquoi il m’a intéressé et, compte tenu de son caractère attachant, de l’oubli dans lequel il était tombé, j’ai souhaité le réhabiliter et le faire revivre. LE MOINS AIMÉ, Bruno de Cessole, Éditions de la Différence, 288 p., 17 € Le Magazine - 67 N°20 - novembre/décembre 2009 29



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