Le Magazine n°5 déc 09/jan 2010
Le Magazine n°5 déc 09/jan 2010
  • Prix facial : 3,90 €

  • Parution : n°5 de déc 09/jan 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 95,9 Mo

  • Dans ce numéro : Les écolos sont-ils sérieux ?

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Cela fait bientôt vingt ans que Frédéric Beigbeder parcourt le paysage littéraire français et divise la bonne société des gens de lettres. Pour les uns, il n’est qu’un histrion fêtard et gentiment provocateur, pour les autres, il a réconcilié, à travers ses romans caustiques, drôles et souvent désespérés, tout une partie de la jeunesse avec la littérature. À 43 ans, après avoir reçu le prix Interallié pour Windows on the World (2003), cet éternel amoureux des livres publie Un roman français où, enfin, le « jeu » fait place au « je ». Avec élégance, humour et lucidité. À coup sûr l’un des livres importants de cette rentrée. faut savoir glander aussi, c’est-à-dire rester dans son coin, se promener, marcher, sans avoir d’obligations et c’est là que tout d’un coup les idées viennent et que l’on entend et que l’on voit les choses. C’est là où on sort son calepin et que l’on commence à prendre des notes. Il faut se laver le regard par de grandes plages de paresse. ■ Vous avez un style qui vous vient suffisamment facilement pour travailler aussi vite ? Cela dépend de l’alcool ingurgité la veille. L’alcool désinhibe l’écriture, c’est vrai, mais quand on a la gueule de bois, là pour le coup on est très inhibé et on est surtout très mauvais. C’est très long d’écrire quand on a la gueule de bois. Je prends un exemple, j’ai écrit hier et ce matin un article sur Michael Jackson pour Voici. Cela m’a pris beaucoup de temps parce que d’abord je n’avais pas envie d’écrire la même chose que tout le monde, vu que j’adorais le bonhomme, et en plus j’étais sorti la veille donc j’étais un peu fatigué, enfin, cela a été très fastidieux à corriger alors qu’il arrive que la rubrique de Voici ou de Lire soit écrite en dix minutes. Mais malheureusement cela ne se prévoit pas. On ne peut pas dire, tiens, il est 5 heures, j’ai rendez-vous à 5 h 30, si je faisais ma page ? Ça serait bien, mais ça ne marche pas comme ça. ■ Et concernant vos romans, le travail de réécriture estil important ? Oui, mais à vrai dire cela dépend des livres. Mes livres sont quand même souvent des suites de fragments, que ce soit Windows on the World, 99 francs, L’Égoïste romantique, ce sont des livres très hachés. Je ne suis pas un romancier proustien avec une grande fluidité, mon style 80 - Le Magazine [une vie d’écrivain] c’est plutôt une suite d’éjaculations précoces. Je travaille un peu comme un peintre impressionniste, je saupoudre le roman, je fais des taches de toutes les couleurs, je mets une scène au milieu, je change la fin, je déplace des chapitres, j’alterne les passages très émouvants avec ceux qui sont franchement comiques et le puzzle s’assemble progressivement. Au départ on a l’impression que tout est désorganisé mais en réalité c’est très structuré. Mes romans commencent souvent à être écrits dans un brouillard total et au fur et à mesure que je peaufine, que je corrige, je me rends compte que c’est assez construit, malgré moi et sans l’avoir vraiment voulu. ■ Vous n’avez donc pas une idée très précise de l’ensemble du roman au moment où vous en écrivez la première phrase ? Non, ça c’est clair. Je n’ai jamais fait de plan, je pars plutôt d’un découpage. Par exemple, les chapitres sont des heures dans Vacances dans le coma, des minutes dans Windows et des saisons dans Au secours pardon. Dans 99 francs, chaque partie est écrite à une personne différente : « je, tu, il, nous, vous, ils ». Je me crée des contraintes, des cases à remplir, c’est plus amusant. L’écriture devient alors une sorte de jeu. Voilà : pour moi un écrivain c’est un enfant qui s’invente un jeu dont les règles changent à chaque livre. ■ Comment démarrez-vous alors ? Sur un thème ? Une idée ? Une phrase ? Pour Un roman français, il y avait une phrase : « Je venais d’apprendre que mon frère était promu chevalier de la Légion d’honneur, quand ma garde à vue commença. » Et cette phrase-là me paraissait contenir une idée de livre. Comment deux frères, élevés par la même mère, dans les années 1970, l’un se retrouve à l’Élysée avec la rosette et l’autre dans une cellule de 2 m² qui pue le vomi, quasiment la même semaine ? Comment on en arrive à pareille disparité ? Je suis parti de cette phrase et du titre que j’ai eu très tôt, je l’avais d’ailleurs même avant Au secours pardon. J’avais envie d’écrire un livre qui s’intitulerait comme ça, Un roman français, et qui serait une enquête sur mon enfance. Tout cela, de manière un petit peu Photo Louis Monier > >
Frédéric Beigbeder L’ermite mondain inconsciente, était déjà en germe. Je pense qu’en fait écrire un livre c’est comme tomber amoureux : on ne choisit pas qui l’on aime. Un livre s’impose à vous, on ne décide pas d’écrire sur tel ou tel sujet. J’ai l’impression que mes livres me sont toujours apparus tout d’un coup. Par exemple pour le 11 septembre 2001, je n’ai pas eu l’impression que c’était si grave que ça quand je l’ai vu… et puis cela m’est venu à un moment où j’ai lu dans le New York Times un article qui s’appelait « 102 minutes » et qui racontait l’intérieur des deux tours entre l’entrée du premier avion et la chute de la deuxième tour. Et là, je me suis dit que j’avais envie de passer du temps à essayer d’imaginer comment cela s’était passé dans le restaurant d’en haut, que je connaissais. En fait, c’est la curiosité qui motive mon écriture. C’est assez bizarre mais il ne faut surtout pas penser au lecteur au départ. Moi je me demande surtout « si cela va m’amuser d’écrire ça ? » ■ La composante autobiographique est très présente dans vos romans. Vous serait-il possible d’écrire un roman de fiction pure ? J’aimerais bien. J’ai essayé avec Windows on the World, car, heureusement pour moi, je n’étais pas dans le restaurant ce matin-là. Mais c’est vrai qu’il y a la moitié du livre qui est autobiographique, c’est Frédéric Beigbeder qui se demande pourquoi il a décidé de faire ça. Donc, vous avez raison, j’ai essayé de faire cela mais je n’ai pas « Écrire en est assez ridicule, c’est tout de même une activité un peu honteuse. réussi. Je me suis rapidement retrouvé dans le livre. J’ai besoin de me mettre dans mes livres parce que j’ai l’impression qu’au XXI e siècle on public ne lit plus de la fiction comme au XIX e et qu’il existe aujourd’hui une invasion de la fiction partout, au cinéma, à la télévision, sur Internet, ce que l’on appelle le storytelling en politique et même en marke- » ting, c’est-à-dire que l’on va vous raconter des histoires tout le temps pour vous vendre des choses. C’est d’ailleurs une question que je me pose souvent, à quoi sert la fiction dans une époque de storytelling ? Il faut que l’auteur se mette un petit peu en danger et s’expose un peu plus qu’avant. Mais bon, Rousseau l’a déjà fait bien avant le storytelling… J’ai tendance à penser qu’un livre purement romanesque de fiction, détaché de toute allusion à la vie de l’auteur, paraît difficile à croire, j’ai du mal à y entrer même. La littérature d’évasion pure, genre Le Seigneur des anneaux, ce n’est pas le type de littérature que je préfère. Je lisais beaucoup de SF quand j’étais petit, maintenant je préfère que la littérature m’amène à écouter quelqu’un qui existe, une voix amicale, quitte à ce que tout à coup cela bascule dans le fantastique ou la violence. Mais ce ne sont que mes goûts. ■ Pouvez-vous nous décrire votre travail d’écriture dans ce contexte ? Je travaille très lentement, je n’écris pas un livre tous les ans, je suis jaloux des auteurs qui y arrivent. L’écriture doit être spontanée, pour moi c’est très important. Quand j’écris bourré sur une banquette du Baron à 5 heures du matin, là, si je note une phrase et que je la perds, je ne la retrouverai jamais, je le sais. Cela m’est arrivé. Ces texteslà, il ne faut pas y toucher parce qu’il y a des fulgurances. Par ailleurs, il y a aussi des phrases que l’on entend. Je crois d’ailleurs que le romancier est un espion, beaucoup de choses dans mes livres sont des choses que je n’ai Photo Louis Monier pas inventées, qui sont simplement des choses reproduites, piquées à des gens, dans des dîners ou dans des cafés. J’ai beaucoup de respect pour l’immédiateté et le naturel, la fluidité de l’écriture. Ça ne veut pas dire que je ne peaufine pas. Bien sûr je suis un besogneux, un laborieux qui corrige, qui laisse reposer des mois, qui relit tout le temps, mais je ne suis pas quelqu’un qui attend devant sa page blanche. ■ On connaît votre goût pour la musique, vous en écoutez en écrivant ? Peu. Comme j’ai une passion pour la musique, quand j’écoute des disques, je ne fais que ça. Mais en revanche, parfois, j’utilise la musique comme une bande originale. Le requiem de Fauré va m’aider à écrire une page triste ou si jamais je fais une scène festive peut-être que vais-je écouter Wild Thing des Troggs. J’utilise donc la musique surtout pour créer une atmosphère, mais ce n’est pas fréquent. C’est simplement utile, comme l’alcool, cela peut décoincer. Tout ce qui désinhibe est recommandé, tout ce qui peut vous inspirer est souhaitable. ■ En bon fils de pub, vous attachez de l’importance aux titres de vos livres ? Je vais vous raconter un truc pathétique : j’ai besoin d’avoir une vision de l’objet final. Donc je m’imprime des fausses couvertures où je mets mon nom et différents titres pour voir à quoi cela va ressembler. Cela m’arrive même d’écrire la quatrième de couverture du livre pour savoir ce que ce serait. Je n’en suis pas fier, c’est extrêmement puéril. Ça change en général en cours de route mais le fait d’imaginer le livre me guide pas mal. J’ai souvent répété la même chose, que j’écris le livre que je veux lire. Et bien je l’écris mais je le fais même exister comme objet, je fais une fausse maquette. J’ai besoin d’imaginer que je rentre dans une librairie que je tombe sur un livre où il y a écrit Un roman français. Et qu’est-ce qu’il y a dedans ? Eh bien il faut le mettre ce qu’il y a dedans. Vas-y ! Au boulot ! Le Magazine - 81



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