Le Magazine n°4 sep/oct/nov 2009
Le Magazine n°4 sep/oct/nov 2009
  • Prix facial : 3,90 €

  • Parution : n°4 de sep/oct/nov 2009

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 23,2 Mo

  • Dans ce numéro : Sarko en fait-il trop ?

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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André Gide, unique et multiple en effet à une audience de « happy few », ce dont il est si conscient que, par prudence, il fixera le premier tirage de son Immoraliste à trois cents exemplaires. La question de la définition générique est épineuse aussi pour Corydon, enfin disponible sur papier bible – charmant sacrilège ! – et désormais assorti d’un appareil critique digne de ce nom. Comme l’explique Alain Goulet : « Cette œuvre polarise toute une partie des autres selon un réseau souterrain qui aboutit à son apparition publique en 1924, au terme d’une lente préparation, associée à Si le grain ne meurt et aux Faux-monnayeurs, qui forment avec elle le manifeste gidien de l’homosexualité, plus exactement de la pédérastie, considérée comme objet d’un traité argumenté, d’une histoire personnelle, et comme élément crucial d’une fiction romanesque. » Le texte est aussi court que singulier. Partant, il intrigue et, plus de quatre-vingts ans après sa première édition, il n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Les protagonistes de cette manière de dialogue socratique sont, d’un côté, le narrateur, jeune homme désireux d’affiner son jugement sur l’uranisme, et de l’autre, une sorte d’érudit de ses connaissances qui pourrait, si on lui demandait à quoi il s’occupe, s’écrier à l’instar du Ménalque de Paludes : « J’écris Corydon. » Les arguments se situent à l’intersection de considérations d’ordre culturel (nourries notamment de références à l’Antiquité) et d’invocations aux recherches en sciences naturelles et psychologiques les plus actuelles pour l’époque. Outre son particularisme formel, le mystère Corydon réside à la fois dans le drame qui présida à sa composition et dans l’unanime discrétion dont il fut nimbé. Le drame, c’est celui de son ami Émile Ambresin, qui se donna la mort en juillet 1891, au lendemain d’une ultime conversation durant laquelle il avait signifié à Gide ses penchants homosexuels réprouvés. Le petit ouvrage est censé réparer la part de responsabilité dont s’investit l’auteur dans cette disparition et, dans la foulée, la maturation de cet écrit accompagnera le dévoilement progressif de sa propre identité sexuelle. Alain Goulet a su retracer avec minutie et intelligence les étapes de la révélation gidienne, de la confirmation de son éveil à la sensualité masculine et, plus encore, de son combat contre le sentiment de honte et contre l’hypocrisie généralisée. Il raconte aussi très bien la discrétion qui entoura le scandaleux projet. Suivant le conseil de quelques proches mis dans la connivence, Gide change le ton de sa plaquette, procrastine sa rédaction et son achèvement, hésite, s’en déprend, puis en fait un tirage si restreint qu’on pourrait le qualifier de clandestin. Proust sera l’un de ses lecteurs privilégiés, qui lui souffle en guise d’encouragements : « Vous pouvez tout raconter, à condition de ne jamais dire : Je », et finalement qui le « doublera » avec Sodome et Gomorrhe et son sulfureux préambule. Gide sautera alors enfin le pas. Publié par Gallimard, divulgué selon une « stratégie de prudente audace », comme la définit Alain Goulet, Corydon se verra accueilli par un silence quasi complet. Si ce n’est le médiocre pamphlet d’un certain Docteur François Nazier, pas de procès, pas de remous, aucun écho à l’étranger. Et dire que, dans cet opuscule qui aura irrigué sourdement sa production pendant un peu plus de trois décennies, dans ce fiasco, réside la clef de toute une œuvre ! Au-delà du romancier ou du diariste dont on connaît la prolixité, Gide fut aussi un infatigable épistolier. Ainsi ses lettres à Georges Simenon (Omnibus-Presses de la Cité, 1999) permettaient-elles de découvrir son indéfectible admiration envers le père de Maigret, en particulier pour l’art de l’immédiateté qu’il pratiquait dans ses « romans durs ». La réédition (complétée et révisée) de sa vaste correspondance avec Paul Valéry laisse entrevoir les entrelacs d’une relation plus purement intellectuelle, certes, mais également fondée sur la joie partagée, chez ces deux tempéraments si différents, de se deviner mutuellement. C’est dans l’une de ses premières missives, à l’aube de leur rencontre, que Gide joue des coudes pour se tailler une place (de choix !) dans le courant symboliste : « Mallarmé pour la poésie, Maeterlinck pour le drame – et, quoique auprès d’eux je me sente bien un peu gringalet, j’ajoute Moi pour le roman. » (19 janvier 1891) Quant à Valéry, il enverra à son interlocuteur les vers de Sur le minuit futur (jamais repris en recueil) ou la version originelle de Nuit d’Idumée, initialement intitulée Nuit de Prière. La complicité des deux esprits se poursuivra de la sorte « sans défaillances, sans heurts, sans failles », émaillée de confidences transmises par le biais d’une écriture de très belle eau chez Gide, plus sciemment macaronique chez Valéry. Amusante, cette page envoyée de Bruxelles le 31 juillet 1891 par Gide qui, en parfaite symbiose avec son avatar de papier, signe « André Walter » et s’adresse à son « Cher Ambroise » … Éclairante, cette déclaration, émanant de Gide encore, la même année : « Je comprends que l’intimité n’est désirable et possible qu’avec un très petit nombre (moi qui la voulais avec tous !). L’intimité est-elle même désirable ? Qu’est-elle ? » Déroutante, l’analyse que Valéry livre de son caractère le 16 octobre 1899, et qu’il conclut sur un péremptoire : « Enfin, il n’y a rien à faire sur ce point : je suis un être qui tangue. » Douloureux, l’exposé des motivations de son départ impromptu de Paris, en septembre 1920, lié à la dégradation de son état physique : « Ce sont brusquement des sensations profondes d’inexistence, des chaleurs insupportables aux mains, de l’accélération du pouls, de la faiblesse. Tout cela, créé, orchestré, déclenché par un estomac désastreux et par un système de nerfs qui est dada. Vraiment mal, mal. […] Je paye bien des mois de fatigue, de dîners, de prose, de vers, de notes et de conversation. Je blanchis comme un chocolat. » À quoi Gide répond « consterné » et s’excusant de « prêter une oreille si peu concave et attentive » aux maux de son correspondant... Cinquante ans d’échanges de haut vol, comme on le constate à la lecture de ces fragments, et que seuls suspendront les tourments de l’auteur du Cimetière marin, se sentant devenir « un vieux fou avec tous les tracas que cela veut » (dernière lettre de Valéry datée du 4 juillet 1942). Surnagent, à la surface du temps, les feuillets impérissables et les mots incandescents de ce que Peter Fawcett appelle joliment « une amitié qui fait rêver » … Il serait inconcevable, dans le cadre d’un article si exhaustif fût-il, de détailler par le menu les richesses que l’on dénichera dans les volumes de la Pléiade, accessibles séparément (mais malaisément dissociables…) ou sous coffret de luxe. Signalons, en vrac, qu’y sont recueillies, dans leur 64 - Le Magazine 42 Le magazine des Livres
ordre chronologique, les œuvres en prose et les œuvres théâtrales, quand ce n’est l’adaptation pour la scène des Caves du Vatican et de multiples pages inédites. Qu’en dehors des titres les plus connus, on y trouvera des perles telles que Le Récit de Michel, le Journal des Faux-monnayeurs ou l’énigmatique L’Art bitraire. Enfin, que la qualité du travail déployé par Pierre Masson et par son équipe est tout bonnement époustouflante. Si donc l’on vous ressert le fatidique dilemme de savoir quel livre vous emporteriez sur une île déserte, vous vous verrez désormais dans l’obligation de répondre : « En fait, il y en aurait deux… » Il faudrait de surcroît traiter des autres dimensions de Gide, de l’amant, du père, du mari, du Maître. Il faudrait se pencher sur ses conceptions en matière d’Art, ses audaces stylistiques et narratologiques, ses rapports avec la morale, la jeunesse, la religion protestante, le communisme, les « écoles », et surtout sur le problème du Mal, qui obsédait ce lecteur insatiable de Dostoïevski et qu’il contrebalançait avec une vision très nette du Bonheur. [classique] En 1949, au fil d’une période truffée d’amphibologies ensorcelantes comme il en avait le secret, Maurice Blanchot donnait dans son essai La Part du feu l’une des meilleures descriptions de l’apport gidien à ce que le critique nommait alors « la littérature d’expérience ». Autant terminer sur ce passage, dont on savourera toujours l’inégalable pertinence : « Œuvre d’excès, œuvre d’extrême mesure, toute donnée à l’art et cependant accordée à un dessein d’influence, non pas esthétique, mais morale, œuvre qui ne compte plus que l’homme et qui, pour l’homme qui l’a formée, n’a été qu’un moyen de se former, de se chercher, enfin œuvre immense, d’une extraordinaire variété, mais aussi éparpillée et étroite et monotone, ouverte à la culture la plus riche, tournée vers la spontanéité la moins livresque, naïve par goût de l’effort, libre par souci de la contrainte, discrète dans la franchise, sincère jusqu’à l’affectation et comme poussée par l’inquiétude vers le repos et la sérénité d’une forme à laquelle rien ne saurait être changé. » Les livres que vous n’avez pas lus Étrange nom pour une maison d’édition, pour commencer. À plus d’un titre ! Où vont-ils chercher tout ça ? ! Et renseignement pris, c’est un libraire à Lyon, quai de la Pêcherie, qui se serait lancé dans l’édition. Ô pauvre libraire ! ô regrets ! ô cartons ! Et puis non, stop ! Respect ! Arrêtons-nous un instant, je vous prie. D’abord, cet éditeur a eu le culot de publier une totale inconnue, Hélène Dassavray, qui avec Les Ruines de la future maison, tout petit roman court et bien troussé, m’avait impressionné. Le voilà qui récidive en plus vaste, grand, grave et grouillant de vie : Marc Pellacœur fait irruption dans le champ déjà bien labouré des lettres de la France. Pellacœur surgit, et c’est énorme. On a dû sentir la bourrasque jusqu’à Montréal, à Bruxelles, à Bangui, partout où la francophonie se répand en lamentations en compulsant les sublimes ouvrages de nos écrivains les plus connus. Pellacœur (dont j’ignore tout) est sans doute un garçon qui a contemplé l’humanité depuis quelque temps : « De tous ceux que la fermeture des arènes à chrétiens et l’éloignement momentané des salles de torture ont obligés à se retourner contre les animaux pour continuer à jouir, le pêcheur à la ligne est le plus malin. […] Placide de la chose criminelle, il a choisi de tourmenter un animal situé au plus bas dans l’échelle compassionnelle. » Son personnage principal, Max, a de mauvaises fréquentations : un gorille tout en muscles, Joseph, qui a voulu récupérer de l’argent auprès d’un brave mécanicien, Mustapha, lequel en est mort, comme ça, sans prévenir. par Bertrand du Chambon Un OVNI de belle envergure L’épouvantable caractère de ce Joseph, son racisme, sa bêtise atroce, sont évoqués par l’auteur avec une vigueur si terrible que l’on croirait qu’un Louis-Ferdinand Céline est revenu nous tourmenter. Xénophobie, poésie folle, personnages crapoteux et englués dans leur humanité défaillante, tout nous rappelle le fameux Voyage ; mais Pellacœur, malin, a senti l’écueil, et par moments il nous donne à voir de la beauté, de la tendresse, un amour que Céline avait peut-être évité ou manqué. Rencontre de Joseph avec son petit garçon qu’il ne voit jamais : « Ils se lovaient l’un dans l’autre à effacer les guerres. Une invention du monde qu’ils portaient, du profond de leur oubli, et dont il aurait fallu capturer l’évanescence pour en faire provision. Le père doucement s’osait d’un toucher, l’enfant lui répondait d’un appui. » Max cherche du travail et, comme il n’en veut pas, il en trouve. L’horreur absolue ! Le travail, ce n’est plus seulement le tripallium, n’est-ce pas, la torture, mais c’est devenu, depuis que les baratineurs ont pris le pouvoir dans les usines, un lexique, un jargon du travail, plus abrutissant encore que le travail même : « La mise aux normes ISA 2000 des études de préfaisabilité, en rapport avec les aspects flux, moyens, qualité, et cela sans inférer dans les prérogatives de l’entité gestion-pilotage-management, bien sûr. » Univers dérisoire et pitoyable, qui rappelle les westerns que Max a vus, enfant, avec un père facteur et ivrogne, qui « avait distillé avec son foie la presque totalité de la production vinicole de la région ». Que Max ait mal tourné, qu’il ait volé, joué au poker, passé du temps avec des péripatéticiennes, ça ne nous étonnera guère, on lui pardonne, à l’écouter quand il parle de sa danseuse préférée, la Puce, une gamine qui veut lui offrir de la joie : « La joie ne me gênait pas, je la trouvais rare, c’était tout, et pas là où il fallait. Un monde qui n’aurait été rien que du miel j’aurais plongé dedans. Seulement il en était loin de ce doux. Quelques flaques par-ci par-là pour barboter, rien de plus. » Oh, on ne vous racontera pas la suite, que vous ayez davantage envie de connaître Joseph, la Puce, la Boulange, de repérer les bizarreries lexicales, les fautes grammaticales (« de façon à ce que… »), les passions verticales. Pellacœur a l’enthousiasme d’un Frédéric Dard, la force d’un Céline, la philosophie d’un Raymond Lulle et la rigueur d’un Vaneigem. Déniché par l’animateur d’un « branloir pérenne » sur Internet, Frédérick Houdaer, qui anime la collection « À Charge » et doit se frotter les mains, Marc Pellacœur nous apparaît comme un OVNI de belle envergure. Tout bien pesé, ça fait un bout de temps que je n’avais pas repéré pareil écrivain. AUX VENTS !, Marc Pellacœur, À plus d’un titre éditions, collection À Charge, 450 p., 19 € Photo DR. [chronique] Le Magazine - 65 N°17 - juin 2009 43



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