Le Magazine n°4 sep/oct/nov 2009
Le Magazine n°4 sep/oct/nov 2009
  • Prix facial : 3,90 €

  • Parution : n°4 de sep/oct/nov 2009

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 23,2 Mo

  • Dans ce numéro : Sarko en fait-il trop ?

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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André Gide, unique et multiple apparaît, maître souriant d’un univers contradictoire dont la vertu première est de continuer à nous déconcerter. » Dans sa présentation – car oui, on présente encore Gide, cela paraît même indispensable et salutaire –, le spécialiste insiste sur les fondamentaux d’une œuvre dont les facettes, certes disparates, demeurent organiquement liées entre elles. Il dégage en l’occurrence trois lignes de force : la tension constante vers la conquête du « roman pur », l’exploration des mécanismes de la construction du moi dans sa relation au monde et la persistance du saugrenu. Qui plus que Gide envisagea le roman comme un véritable vivarium ? À travers ses récits, souvent minimalistes et dont le personnel se réduit à quelques figures centrales, apparaissent de subtiles mises en relation diégétiques. Y importent les ressorts d’une conscience, ses réactions (prévisibles ou non), ses élans (spontanés ou guidés), ses errements et ses affirmations. À rebours du réaliste intégral qui s’infiltre dans toutes les dimensions de ses créatures, analyse jusqu’aux moindres radicelles de leur arbre généalogique, les traque dans les serres chaudes où elles copulent ou les soupentes où elles agonisent, Gide, lui, laisse évoluer ses personnages, comme autant de coups de dés lancés au hasard. C’est dans les Faux-monnayeurs, sous les traits d’Édouard, que s’incarne le mieux le projet romanesque gidien en butte à l’école naturaliste. L’alter ego de Gide tient en effet à se différencier de Zola et consorts à propos d’une notion précise : « « La tranche de vie », disait l’école naturaliste. Le grand défaut de cette école, c’est de couper sa tranche toujours dans le même sens ; dans le sens du temps, en longueur. Pourquoi pas en largeur ? ou en profondeur ? Pour moi, je voudrais ne pas couper du tout. Comprenezmoi : je voudrais tout y faire entrer, dans ce roman. Pas de coup de ciseaux pour arrêter, ici plutôt que là, sa substance. » D’après Gide, la « substance » de l’acte créateur est unique, et Pierre Masson souligne d’ailleurs l’insécabilité de cette coulée textuelle, qui forme un tout. La tâche de l’écrivain est de rendre au roman sa pureté originelle. Quête illusoire, sans doute, mais qui repose sur un pari tenable, comme l’explique à nouveau Édouard dans ce passage : « Dépouiller le roman de tous les éléments qui n’appartiennent pas spécifiquement au roman. De même que la photographie, naguère, débarrassa la peinture du souci de certaines exactitudes, le phonographe nettoiera sans doute demain le roman de ses dialogues rapportés, dont le réaliste se fait souvent gloire. […] Le romancier, d’ordinaire, ne ROMANS ET RÉCITS, André Gide, édition en 2 tomes dirigée par Pierre Masson, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade. 62,50 € jusqu’au 30 juin 2009) puis 70 € ANDRÉ GIDE–PAUL VALÉRY, CORRESPONDANCE 1890-1942, nouvelle édition établie, présentée et annotée par Peter Fawcett, Éditions Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 1000 p., 35 € 62 - Le Magazine fait point suffisamment crédit à l’imagination du lecteur. » Fonder la création sur l’expérience qu’en procure son impact sur l’esprit du lecteur, tel est le défi que Gide gage de relever en ce début de XX e siècle. Précédant de deux générations celle des existentialistes, sa démarche est animée par un vaste questionnement, à savoir le rapport de l’être à la liberté, ou plutôt à sa liberté. Ce concept, qui chez Gide implique autant l’instance narrative que le lecteur et, audace suprême, les entités peuplant le récit, se situe à la charnière entre l’Art et la Vie : « Est-ce parce que, de tous les genres littéraires, discourait Édouard, le roman reste le plus libre, le plus lawless…, est-ce peut-être pour cela, par peur de cette liberté même (car les artistes qui soupirent le plus après la liberté, sont les plus affolés souvent, dès qu’ils l’obtiennent) que le roman, toujours, s’est si craintivement cramponné à la réalité ? » Sous ses détours sinueux, l’interrogation est oratoire, on l’aura compris. Au cœur du processus se trouve l’écrivain, à la fois témoin objectif, deus ex machina et personnage reflété par ses propres créatures : « Je m’échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde, et qui s’étonne, et doute qu’il puisse être acteur et contemplateur à la fois. » Gide parviendra à résoudre l’angoisse provoquée par cette position décentrée et inconfortable en multipliant les points de vue et les angles d’attaque des situations qu’il décrit. Pierre Masson le signale très justement : Gide a saisi qu’« à l’ambiguïté du réel, une parole unique ne peut correspondre ». Pour cet homme, l’écriture tout comme l’existence sont de permanents exercices d’émancipation. Émancipation vis-àvis des contraintes sociales, par exemple lorsque le Michel de L’Immoraliste, en rupture de ban avec la société du travail, confie : « Je rêvais pour chacun ce loisir sans lequel ne peut s’épanouir aucune nouveauté, aucun vice, aucun art. » Émancipation des valeurs inculquées, « tout ce que le couvercle des mœurs atrophie ». Émancipation du carcan familial, dont on ne rappellera que cet aphorisme, moins fameux que « Familles, je vous hais ! » mais tout aussi puissant : « L’avenir appartient aux bâtards. » Émancipation totale de l’être surtout, non pas par la dénudation vers l’intime, mais au contraire par la projection vers l’Autre : « Mon cœur ne bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousailles et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je m’échappe à moimême pour devenir n’importe qui. » CATHERINE GIDE, ENTRETIENS 2002-2003, Éditions Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 160 p.16 € À signaler également la réédition des étonnants SOUVENIRS DE LA COUR D’ASSISES dans la collection Folio (n°4842, 126 p., 2 €)
Cette dernière phrase d’Édouard apporte un éclairage essentiel à l’œuvre, mais aussi à la personnalité de Gide. À l’encontre de l’axiome sartrien, elle revendique : « Le paradis, c’est les autres. » Non pas en termes angéliques et béatement humanistes, mais parce que seul le lien à l’Autre permet, par une dynamique oscillant entre don et dérobade, sincérité et insincérité, de créer la vérité toute relative du moment. Soit, donc, de s’adonner pleinement à l’Art. Cynisme ? Non : lucidité quant aux limites de la perception individuelle. Dans le Journal des Faux-monnayeurs, Gide s’en explique comme suit : « Un caractère arrive à se peindre admirablement en peignant autrui, en parlant d’autrui – en raison de ce principe que chaque être ne comprend vraiment en autrui que les sentiments qu’il est capable luimême de fournir. » Dans L’Immoraliste, Michel remarque : « Savoir se libérer n’est rien, l’ardu c’est savoir être libre. » Et il est bien clair que cet idéal comporte lui aussi ses marges dangereuses aux lisières desquelles Gide a, en précurseur à nouveau, osé s’aventurer. Revenons à ce propos brièvement sur le personnage le plus controversé de Gide, Lafcadio, et sur l’« acte gratuit » qu’il illustre en 1913 dans Les Caves du Vatican, en faisant basculer sans motif le malheureux Amédée Fleurissoire d’un train en marche. Cette nouvelle Pléiade offre, en annexes du roman, un ensemble de notes préparatoires, dont d’intéressantes « Réflexions sur le crime gratuit ». Gide y écrit ceci : « Lafcadio : actions qui prennent source encore dans l’égoïsme, j’y consens, mais dans ces régions de mon égoïsme, du moins où votre pure curiosité jamais ne va savoir atteindre. » Étonnante transition menant de « l’égoïsme » à « mon égoïsme », comme si l’on touchait là, [classique] La Lecture (1903), tableau de Théo van Rysselberghemet, en scène autour d’Émile Verhaeren, poète socialiste belge, le peintre Cross, les écrivains Maurice Maeterlinck, André Gide et Francis Viélé-Griffin, le biologiste Henri Ghéon, le médecin Félix Le Dantec ainsi que Félix Fénéon debout contre la cheminée. grâce au dépouillement romanesque, au centre inaccessible de l’être. Mais de quel être au fait ? Est-ce là une parole de Lafcadio ou sur Lafcadio ? Auquel cas, les propos seraient imputables à Gide… L’équivoque laisse songeur et participe en tout cas de cette tendance dont Gide faisait état à Jacques Copeau, dans sa lettre dédicatoire aux Caves du Vatican : « Récits, soties… il m’apparaît que je n’écrivis jusqu’aujourd’hui que des livres ironiques – ou critiques, si vous le préférez – dont sans doute voici le dernier. » Pour lui appliquer un vocable qu’une actualité rien moins que littéraire a remis au goût du jour, on pourrait dire que Gide est le romancier d’un « décloisonnement » intégral et assumé. Décloisonnement de la notion de genre tout d’abord. Car qu’écrivait Gide au juste ? Des impressions personnelles et des souvenirs passés par l’athanor de la littérature, de pseudo-traités de savoir-jouir contrevenant à la morale bourgeoise, des narrations-pièges, des mises en abîme célibataires qui ne cessent de proclamer qu’elles sont en train de se faire. Quoi qu’il en soit, d’après ce qu’il assurait dans l’une de ses interviews imaginaires, « le genre « roman » reste de contours trop élastiques pour prétendre à la perfection ». Alors, autant inventer autre chose… Les Cahiers et Poésies d’André Walter (1891) proposent déjà un jeu ambigu de prête-nom en présentant un chantier de mots dont l’auteur s’avère cruellement absent. Par-delà ses qualités et ses trouvailles, ces pages en archipel jettent les bases de la relation problématique que Gide entretiendra longtemps avec le livre en tant que produit fini. Jusqu’aux Caves du Vatican en somme, Gide se bornera Le Magazine - 63 N°17 - juin 2009 41 >



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