Le Magazine n°3 jun/jui/aoû 2009
Le Magazine n°3 jun/jui/aoû 2009
  • Prix facial : 3,95 €

  • Parution : n°3 de jun/jui/aoû 2009

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 62,2 Mo

  • Dans ce numéro : Dati, une femme secète.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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INTERVIEW Michel Tournier. Le souffle romanesque• François Mitterrand ? Oui, lors de son premier septennat. Le photographe Konrad Müller avait réalisé un livre de photos sur Mitterrand. Il cherchait quelqu'un pour en rédiger la préface. Mitterrand lui donne mon nom. Muller me téléphone alors et me dit qu'il a rendez-vous avec le président pour lui montrer le choix définitif des photos. Il me propose de venir. C'est là que je l'ai rencontré pour la première fois. Il m'a accueilli très gentiment. Sur le perron de l'Élysée, au moment où l'on se quitte, il me dit : "J'ai entendu dire que vous habitiez un presbytère dans la vallée de Chevreuse, si vous m'invitez je viens. " Et moi de lui répondre : " Monsieur le président, je vous invite. " Trois mois plus tard, en plein mois d'août, mon téléphone sonne : " Ici le secrétariat de l'Élysée, le président demande s'il peut venir tel jour, répondant à votre invitation à déjeuner. " Quand je me suis aperçu que je mangeais dans des assiettes ébréchées, que tous mes couverts étaient en tôle, et que je buvais dans des pots à moutarde, j'ai couru chez l'épicier et j'ai tout racheté. Je me souviens encore de ce qu'il m'a dit, au moment où je passais à la caisse : " Ah ! Monsieur Tournier. On dirait vraiment que vous avez invité le président de la République à déjeuner. "Je n'ai rien répondu parce que je craignais un attroupement. Mitterrand est venu, puis il est revenu chaque année. Tous les ans, au mois d'août, je recevais un coup de téléphone de l'Élysée. Ma voisine faisait office de cuisinière. 54 - Le Magazine• Qu'admirait-il chez vous ? l'homme ? l'écrivain ? Il connaissait mes livres. À l'époque, j'étais très lié avec l'Allemagne de l'Est. Je faisais partie de l'académie des Arts de Berlin-Est, et j'étais l'un des rares écrivains étrangers traduits là-bas. Mitterrand m'interrogeait beaucoup làdessus, c'était le seul sujet politique d'ailleurs sur lequel l'on s'entretenait. Je lui en disais beaucoup de mal. C'était un régime policier infect. Sans parler de la misère. L'Allemagne de l'Est ? Un pays artificiel, porté à bout de bras par l'URSS. Je ne savais pas que je lui déplaisais. Par un réflexe un peu absurde, il tenait à l'Allemagne de l'Est car il avait peur d'une Allemagne réunifiée. J'apprends un jour qu'il se rend à Berlin Est fêter les quarante ans de l'Allemagne de l'Est avec Erich Honecker. On ne pouvait pas faire pire comme compromission. Je téléphone à l'Éiysée et je demande à faire partie de ce voyage. " Mais naturellement, monsieur Tournier, cela va de soi. Je vous rappelle le plus tôt possible pour vous donner des détails. " Le surlendemain, coup de téléphone. "Je suis stupéfait, le président ne souhaite pas que vous l'accompagniez." J'ai compris alors que Mitterrand m'en voulait de mes positions divergentes des siennes.• Vous siégez à l'académie Goncourt depuis quarante­. cinq ans, qui vous a elle-même couronné en 1970. A une époque, j'étais le seul membre du Goncourt à avoir reçu le prix. Le prix Goncourt reste une famille, on est entre soi, entre copains, au sens étymologique du mot. On s'envoie des vannes. Quand il y en a un qui publie un livre, il l'envoie aux autres. Qu'est-ce qu'il prend au déjeuner suivant ! C'est la tradition. Mais le prix Goncourt est un événement fragile. Il faut qu'il ne se passe rien.• Vous ne regrettez pas que votre œuvre immense n'ait pas été encore couronnée du prix Nobel de littérature ? Il y a vingt ans, j'ai été invité avec Claude Simon à Stockholm par l'académie des Arts, qui nous a couvé tous les deux, examinés sous toutes les coutures, puis fait faire des discours en français, avant que nous repartions. J'ai appris plus tard que Claude Simon avait reçu le prix Nobel. Que dire ? Je suis très heureux d'être Goncourt.• Longtemps, vous avez parlé d'écrire un roman sur saint Sébastien. Qu'en est-il ? Je vais peut-être écrire un livre religieux. Sur le sang. Un livre sur le sang que j'appellerai Le goût du sang. Je mettrais en exergue les deux acceptions du mot" goût, données par le Petit Larousse. Premièrement, " la saveur, deuxièmement, "l'attirance" C'est un immense sujet. Toute la religion chrétienne repose sur le sang. Que la communion par le vin soit refusée au commun des fidèles et réservée aux prêtres, n'est-ce pas curieux ? Mais j'ai peur de choquer. Il y a des phrases que je n'ose pas publier bien que je les trouve formidables parce que je sais que 99% des lecteurs ne me les pardonneraient pas.• Avez-vous un exemple à me donner d'une de ces phrases que vous évoquez ? En voilà une : " Narcisse ne se lassait pas d'admirer l'équilibre qui opposait la plénitude sororale, solaire et souriante de ses deux fesses à la sombre et humide solitude nocturne de son anus. " Admirez les épithètes et les allitérations ! • J'ai lu pire ! J'ai peur, que voulez-vous... Je suis devenu vieux et fragile. J'ai beaucoup de projets qui sont restés en carafe. De nombreuses de mes nouvelles auraient pu être développées sous la forme d'un roman. Mais arrive un moment où l'on se dit : , , ça suffit ! , , Vous savez, il y a de moins en moins de gens autour de moi qui ont lu tout ce que j'ai écrit. Pour beaucoup, je suis l'auteur d'un seul livre.• Arrêter d'écrire pour donner l'occasion aux lecteurs de rattraper le temps perdu ? J'ai besoin d'un public, je n'écris pas pour moi. J'ai une conception artisanale de l'écriture. Pour moi l'écriture ne correspond pas du tout à un besoin. Je trouve cette idée ridicule et répugnante. Les besoins, c'est manger, boire, dormir, faire pipi et caca. Rien à voir avec l'écriture. J'écris comme on fait de la menuiserie. Je fabrique un objet qui est un roman, conçu pour faire plaisir à celui qui l'a acheté. En échange de 20 euros, je lui donne des heures entières de plaisir.•
Francois Mauriac Inquisiteur de la nature humaine L'écriture fraternelle de François Mauriac. Comme nous nous sentons bien chez lui, comme nous avons l'impression qu'il nous comprend, comme nous croyons, pauvres âmes en peine que nous sommes, que si nous écrivions, ce serait comme lui : " Peut-être connaissons-nous mieux qu'aucune autre, la femme qui ne nous a pas aimés 1'1 ", mais peut-être celle-ci nous a-t-elle moins méprisés que nous le pensions. " Fernand pouvait dormir tranquille : il n'avait jamais été trahi, fût-ce en esprit, par l'enfant misérable qui n'avait su que marquer des points, que parer des coups 121 ", et qui, à force de tous les parer, avait fini par parer la vie elle-même - la vie, la mère, suprêmes complices, suprêmes ennemies. " Je prenais avec/es femmes, par timidité et par orgueil, ce ton supérieur et doctoral qu'elles exècrent. Je ne savais pas voir leurs robes. Plus je sentais que je leur déplaisais et plus j'accentuais tout ce qui, en moi, leur faisait horreur. Ma jeunesse n'a été qu'un long suicide. Je me hâtais de déplaire exprès par crainte de déplaire naturellementl 31 ",et j'attendais secrètement qu'elles me comprennent malgré moi, qu'elles me prennent dans leurs bras en riant et qu'elles me fassent pleurer d'amour et de reconnaissance dans leur sein.. cc Familles, je vous hais u " Je ne suis pas fait pour l'insuccès ", avoue un soir Mauriac au bord de l'effondrement parce qu'une de ses pièces vient d'essuyer un four. C'est que ce romancierdramaturge apparemment si cruel, ce spécialiste de l'écriture noire, a besoin de sympathie autour de lui, de chaleur humaine, d'admiration. Mieux qu'à Gide qu'il a défini ainsi, il est " quelqu'un d'offert " Il est une offrande, mais à condition que les autres soient des réceptacles. Maurice Barrès qui le " lança en 1910 ne lui avait-il pas prédit " une carrière aisée et glorieuse " ? Sauf ce soir-là, celle-ci le fut. Né en 1885 à Bordeaux, ayant perdu son père alors qu'il était nourrisson, François Mauriac est élevé, avec sa sœur et ses trois frères, par une mère pieuse qu'il chérira toute sa vie et à qui il rendra hommage dans Le mystère Frontenac (1933). C'est pourtant lui l'auteur de Génitrix (1923), le plus accablant portrait de mère carnassière de la littérature. Est-ce à dire qu'il a menti quelque part ? Mais non ! Le grand romancier est celui qui perçoit toutes les facettes d'un comportement et qui d'un détail peut voir que la mère la plus digne et la plus aimante aurait pu être la mère la plus indigne et la plus abusive. S'inspirer de quelqu'un qu'on aime et en faire un personnage haïssable, tirer de l'ange une bête, ou le contraire, c'est le propre de l'art romanesque- et c'est ce dont se défient toujours le plus les proches du romancier. Généralement, on a beaucoup de mal à accepter ce qui nous apparaît comme une diffamation littéraire - y compris quand le livre nous rend hommage. Ainsi Mauriac avoue dans un entretien que quarante ans après Thérèse Desqueyroux, il reçut une lettre furieuse de quelqu'un de la famille de celle qui lui avait inspiré son héroïne, et qui se disait outré qu'on ait fait un roman, et un roman " édifiant "," féministe ", de ce drame sordide. Ah la famille ! Elle n'est jamais à la fête en littérature ! Et Mauriac, qui vient paradoxalement d'une famille unie, ne cessera de lui porter les coups les plus rudes, actualisant mieux que quiconque le fameux mot de Gide : " Familles, je vous hais ! » Ce ne sera donc pas par hasard si le personnage le plus ridicule et peut-être le plus honni de la cosmogonie mauriacienne est ce Bernard Desqueyroux, parangon de l'esprit de famille, qui ne jure que par la famille, qui n'a que le mot de famille à la bouche, et qui préfère étouffer le crime dont il a faillit être la victime pour ne pas causer un scandale qui mouillerait toute la famille. Au contraire, c'est la criminelle, l'empoisonneuse, la mauvaise femme, qui a toute la sympathie de l'auteur et du lecteur. En vérité, le romancier est, selon Mauriac, un peu comme le Christ à qui l'on dit que sa mère et ses frères le cherchent et qui répond : " Qui est ma mère et qui sont mes frères ? " Les honneurs commencent. En 1925, il se voit décerné le Grand Prix de l'Académie Française pour Le désert de l'amour, son roman le moins spectaculaire quoique le plus subtil, et peut-être notre préféré. En 1933, c'est lui qui Le Magazine - 55



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