Le Magazine n°3 jun/jui/aoû 2009
Le Magazine n°3 jun/jui/aoû 2009
  • Prix facial : 3,95 €

  • Parution : n°3 de jun/jui/aoû 2009

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 62,2 Mo

  • Dans ce numéro : Dati, une femme secète.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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INTERVIEW Michel Tournier le souffle romanesque Dans Le dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes, dirigé par Jérôme Garein, Michel Tournier, le dernier grand écrivain français du xxe siècle, avait inscrit la date de sa mort : 2000. L'histoire lui a donné tort. Avec ses romans, ce cc contrebandier de la philosophie », tel qu'il aime se définir, a réconcilié le best-seller et le grand souffle romanesque. Tour d'horizon d'un écrivain qui ne vit que pour être lu.• Vous occupez le devant de la scène littéraire depuis plus de quarante ans. Qu'est-ce qui fait tenir Michel Tournier ? Je veux être lu. Or, vous n'êtes lu que si vos ouvrages sont parus en livre de poche. Pour moi, c'est la véritable édition, je l'ai toujours dit. Ce n'est pas l'argent qui m'intéresse, c'est le lecteur. C'est pour lui que j'écris. Il m'arrive souvent de penser à lui quand je suis à ma table de travail : " Tiens, cette scène va lui plaire, il va être content ou ému. " Cela me suffit pour être heureux. Je viens d'être réédité en roumain. Je suis comblé. Sans parler de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, vendu à 7 millions d'exemplaires.• Vendredi, toute une histoire... Tout à fait ! Vendredi ou les Limbes du Pacifique, mon premier roman, est le fruit des trois années d'études que j'ai faites au Musée de l'Homme sous la houlette de Claude Lévi-Strauss. À l'époque où je suivais ses cours, il venait de publier Tristes Tropiques, qui traite de cette alternative idiote entre l'homme " civilisé,, et l'homme, , sauvage, "Je pars d'un titre. C'est comme si je pressais un fruit et que tout le roman coulait." 50 - Le Magazine scission contre laquelle s'élève tout son livre. Il n'y a pas plus d'homme, , sauvage,, que d'homme, , civilisé" C'est seulement l'une des trois manières dont l'histoire occidentale a rejeté la plus grande partie de l'humanité dans le néant. Les Grecs traitaient de,, barbares, ceux qui n'étaient pas eux. Qu'est-ce qu'un barbare ? C'est un homme qui ne sait pas parler. Quand il ouvre la bouche, il fait, , babababa " C'est une façon vraiment stupide de nier l'autre. Puis les Chrétiens se sont opposés aux païens. Ainsi désignait-on ceux qui n'étaient pas chrétiens. Ils n'avaient pas de religion, ils n'étaient rien du tout. Or c'est faux, tous les hommes ont une religion. Le christianisme en est une, mais elle n'est pas la seule. Affirmer que ce qui n'est pas chrétien est païen, c'est absolument ignoble.• Vous avez été un grand voyageur. J'imagine que vous avez expérimenté sur le terrain le non-sens de cette bipartition... Je peux vous raconter à ce sujet une anecdote qui ne manque pas de sel. J'ai séjourné il y a une vingtaine d'années au Gabon, où vivent les pygmées. Pour les Occidentaux, ils sont le stéréotype même du sauvage. Petits, avec un gros ventre, des oreilles tirées par des poids, le nez ouvert jusqu'aux oreilles. Même dans leur pays, ils ne sont pas considérés comme des êtres humains. On n'enregistre pas leur naissance, ils ne paient pas d'impôts, ils ne font pas de service militaire, on ne recense pas leur mort. On les traite comme des animaux. Ainsi ai-je eu à marcher pendant des jours entiers dans la forêt gabonaise, qui est la pire des forêts : la chaleur, les moustiques, les animaux, tout y est hostile. C'est un ami médecin qui m'avait amené là, où il exerçait son métier. Mon ami m'avait averti que nous risquions de rencontrer des pygmées qui n'avaient jamais vu de blancs. On marche, et puis on arrive dans une clairière pleine de huttes. Après quelques mètres, je distingue une dizaine de pygmées rangés l'un à côté de l'autre, qui nous attendait au garde-à-vous. Je me saisis de mon appareil photographique. À ce moment-là, j'entends un pygmée qui me dit dans un très bon français : « Monsieur, je vous préviens, avec la couverture de la végétation, il y a beaucoup moins de lumière que vous pensez et, même si vous avez une pellicule de 400 ASA, je vous conseille de mettre 20 cinquième de seconde de plus, avec un diaphragme de 5-6., • Comment expliquez-vous le succès de Vendredi ? Quand je suivais les cours de Lévi-Strauss, j'ai relu le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Je me suis dit alors que je tenais là un sujet formidable, non pas à cause de Robinson, mais grâce à Vendredi, toujours passé sous silence. C'est un roman d'une actualité extraordinaire. D'abord Robinson reste seul sur son île pendant vingt ans. Que va-t-il devenir ? Va-t-il s'en sortir, se suicider, devenir fou ? Qu'en est-il de sa langue, si elle n'est plus exercée ? Le problème de la solitude est fondamental de nos jours. Je vais souvent dans les écoles à la rencontre des enfants, qui lisent ce roman en priorité. Je leur demande alors ce qu'ils feraient s'ils étaient condamnés à passer vingt ans seuls. Je me souviens d'un garçon qui m'avait répondu tout de go qu'il mourrait de faim, car il détestait manger seul. Un autre au contraire m'avait dit qu'il serait heureux à coup sûr, car il n'aimait pas les autres. Avec Vendredi, c'est le Tiers-monde qui frappe à la porte de Robinson. Encore un autre sujet très contemporain, celui des sans-papiers.• L'enfance est un thème fondamental, tant dans votre œuvre que dans votre démarche d'écrivain. J'ai un manuscrit dans mes tiroirs qui s'appelle Un écrivain dévoré par les enfants. J'attache une grande importance à leur regard. J'ai vécu une expérience fabuleuse quand je suis allé à la maison des jeunes aveugles, au moment de la
sortie de Vendredi en braille. Les enfants posent des questions incroyables... J'étais un jour dans une école de filles, une école religieuse. Une petite de 11 ans m'interpelle : "Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi Robinson et Vendredi ne font pas l'amour ensemble. " J'étais baba. Mais les enfants peuvent être très durs aussi et n'hésitent pas à vous poser des questions indiscrètes, du type : " Combien ça vous rapporte d'écrire des livres ? " Dès lors, je leur fais un cours sur les droits d'auteur. Si je leur dis que je touche en gros 1 0% du prix du livre, ils ne comprennent pas ce que ça veut dire. J'illustre alors mon propos., , Si tu achètes un livre à 10 euros, il y a un euro pour l'auteur. " Immanquablement, ils me s'exclament en chœur :, , Mais c'est du vol,/es éditeurs sont infects ! "• Vous avez toujours été un pourfendeur de certaines pratiques éditoriales, notamment en ce qui concerne les droits d'auteur. Un écrivain n'est pas seulement quelqu'un qui écrit et qui publie. C'est quelqu'un qui vit exclusivement de ses droits d'auteur... Ça, c'est un écrivain. Et ils sont rares. Pas plus d'une soixantaine en France, soit 1 par million de Français, c'est dire. La question d'argent entre l'auteur et l'éditeur n'est pas neuve, les correspondances de Flaubert et de Balzac en témoignent. Réfléchissons : vous avez travaillé trois ans sur un manuscrit, vous l'apportez à l'éditeur, il le prend. Il faut attendre encore six mois pour que le livre sorte, six mois pour qu'il rapporte peut-être de l'argent. De quoi avez-vous vécu pendant ces quatre ans ? Alors, vous allez voir votre éditeur et vous lui dites : " Voilà, je prépare un livre sur tel sujet, le manuscrit sera terminé tel jour. Faites-moi un contrat dès maintenant et donnez-moi un à­ valoir. Il faut que je vive. " Tout cela est très hasardeux pour l'éditeur. De nombreux écrivains ne parlent plus d'argent après avoir reçu leurs à-valoir. Ils savent très bien qu'ils ne seront pas couverts par les ventes du livre et les droits annexes. Pour ma part, je n'ai jamais touché un sou d'à- [rencontre] valoir. Déjà, je n'en avais pas besoin, parce que je travaillais ailleurs : j'ai travaillé à Europe no1, dont j'ai été l'un des fondateurs, en 1955. Et puis, je suis devenu traducteur. En revanche, mes contrats ont toujours été sans pitié pour l'éditeur. Pas question de sa petite cuisine qui consiste dans 8%, 10%, 12% selon le nombre d'exemplaires vendus. Je barre tout ça et j'exige 15% à partir du premier exemplaire vendu. Je veille également aux droits annexes (l'étranger, le cinéma, le livre de poche). En général, c'est 50150. C'est scandaleux. Moi, c'est très simple, les droits annexes, on n'y touche pas. J'en fais mon affaire. Au final, je ne coûte rien aux éditeurs. Ils font des sacrifices sur de l'argent qui n'existe pas, au contraire de l'à-valoir. Ainsi, quand j'annonce que je n'en veux pas, les éditeurs sont en quelque sorte anesthésiés pour subir les violences que je leur inflige ensuite.• Il faut dire que vous connaissez très bien le milieu de l'édition, de l'autre côté du miroir. Je suis d'abord rentré chez Plon comme traducteur d'allemand. Je m'occupais de la collection, , Feux croisés", dans laquelle j'ai publié entre autres les romans d'Erich Maria Remarque. Mais Plon ne m'a pas pardonné la publication de Vendredi chez Gallimard. Ils se sont d'abord montrés satisfaits : , , C'est bien Tournier, vous avez un bureau chez Plon, et pour ne pas embarrasser la maison avec vos œuvres, vous le publiez ailleurs, bravo. " Mais quand ils ont appris le succès de Vendredi, j'ai vu leurs visages s'allonger et j'ai été foutu à la porte. Gallimard l'a su et m'a offert l'équivalent. Rue Sébastien-Bottin, j'avais un bureau ouvert sur l'extérieur où je recevais tout le monde et n'importe qui. Là, j'ai vraiment fait l'expérience de l'édition. Je peux vous dire que c'est le roi des métiers. Recevoir des auteurs qui apportent un manuscrit, le lire, en parler avec eux, c'est épatant. Combien d'écrivains sont venus me trouver avec leur œuvre sous le bras, sûrs que c'était une révélation ? ) Le Magazine - 51



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