Le Magazine n°2 aoû/sep 2011
Le Magazine n°2 aoû/sep 2011
  • Prix facial : 5,90 €

  • Parution : n°2 de aoû/sep 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 58,3 Mo

  • Dans ce numéro : DSK candidat ?

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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26 - Le Magazine 1 Exclusif• Michel Clerc en tête à tête avec Michel Rocard "Avant 30 ans l'Arctique sera le grand concurrent du Canal de Suez" ou à la tribune, stratège habile sur l'échiquier électoral, il a navigué au milieu de tous les courants, sans pourtant jamais perdre de vue le cap qu'il avait résolument mis à gauche dès 1'âge de 19 ans. Ce qui ne l'empêche pas de rappeler qu'il est 15 fois grand-père et que sa famille biologique compte autant sinon plus que sa famille politique dont il critique volontiers l'incohérence et 1'ignorance des mécanismes économiques. Michel Rocard est issu d'une bourgeoisie de haut niveau. Protestant du côté de sa mère et catholique par son père, Yves Rocard, professeur et chercheur. Il a lui-même un fils, Francis Rocard, astrophysicien au CNES. Nous voici donc en tête à tête dans un restaurant indien du sème arrondissement - L'Indra - dont M. Rocard apprécie doublement les saveurs. Michel Rocard aime à rappeler qu'il doit sa vie au sang froid et à la rapidité des médecins de Calcutta qui, dit-il, lui ont sauvé la vie lors d'un voyage qu'il faisait en Inde. Il avait eu un malaise, une opération rapide s'imposait. « Sans la médecine indienne je ne serai pas là », dit-il. Or, il est là, et bien là, 80 ans, bon pied bon œil, avec son style si particulier où le respect de la syntaxe fait bon ménage avec des propos relâchés, et ce vocabulaire truffé de mots savants (« les paradigmes de l'économie » ou « les controverses de cinglés et dépourvues de toute analyse ») et semé de jurons ou de propos dont la trivialité sympathique atténue le côté psycho rigide du personnage. À croire que le professeur Rocard prend conscience parfois qu'il doit se mettre à la portée de son misérable interlocuteur ! Aujourd'hui, Michel Rocard, arrive tout droit du Pôle Nord : « il faisait plutôt froid », dit-il, sur le ton de la plaisanterie. Nicolas Sarkozy l'a nommé Ambassadeur pour les régions polaires. Voilà un titre extraordinaire et que je ne connaissais pas : -Forcément, il a été créé pour moi par le Président Sarkozy en mai 2009. - Il y a donc des ambassades dans les régions polaires ? -Aucune et j'ai été le premier accrédité. Je suis donc, par décret, Ambassadeur de France, c'est rigolo ! Ma mission consiste à discuter avec les gouvernements des statuts de tout cela. Mes interlocuteurs ce sont les riverains : Norvège, Suède, Danemark, Canada... Je suis chargé de la gouvernance des régions arctiques parce que c'est le bordel ! Les fonctionnaires des pays riverains, Norvège, Suède, États-Unis Canada, sont des diplomates qui ont rang d'ambassadeurs. Pour les pays extérieurs à tout cela, j'ai dû être le premier. Mais ça se répand comme la vérole sur le bas clergé breton. L'Italie a nommé son Ambassadeur aux Affaires polaires. Il arrive qu'un désordre mondial soit gênant sans porter atteinte à nos intérêts. Il n'y a pas de code de la route aux pôles. Il en faut un. La glace fond et la route navale s'ouvre. Le commerce entre l'Europe, la Chine, le Japon et la Côte Ouest des États-Unis passera un jour par le Pôle. Une drôlerie : je suis harcelé par l'ambassadeur d'Egypte en ce moment parce que dans les 30 ans qui viennent l'Arctique sera le grand concurrent du Canal de Suez et qu'il faut comprendre, prévoir, mesurer. - Pourquoi dans les 30 ans à venir ? La glace aura fondu ? - La glace fond à toute allure. La surface complète de l'Océan Arctique est de 14 millions de km 2• Il y avait déjà de tout temps 1 km 2 d'eau qui restait en eau libre l'été. Il restait/3 millions de km 2 de glace constante. Maintenant il n'y en a plus que 8 millions de km 2 l'été. 4 millions de km 2 d'eau soit 9 fois la France dans lesquels on pourrait pêcher. C'est dur, il n'y a pas de port, pas de balise. Les cartes sont mauvaises. - Si je comprends bien, tout est à faire. Le réchauffement climatique est un atout si on sait l'exploiter. - C'est un atout là mais pas ailleurs. Ille deviendra. En plus, sous l'Antarctique, il y a du pétrole. L'Antarctique serait un deuxième Moyen­ Orient. Il y aurait sous les eaux de 1'Océan Arctique d'après les évaluations 30% des réserves mondiales en gaz et 14% des réserves mondiales en pétrole liquide. Je rappelle à Michel Rocard, pour calmer son enthousiasme, que quelques spécialistes prétendent que le réchauffement climatique n'est pas avéré et suscite une tirade rocardienne : - La France est un pays merveilleux où les controverses de cinglés et dépourvues de toute analyse avec un champ illimité par un intérêt imagé. Quand je vous dis qu'on a 4 millions de Km 2 d'eau qui était de la glace il y a encore 20 ans chaque été et qui ne le sont plus, est-ce que je peux vous donner une autre preuve, grand Dieu ? Nous avons déjà 20 ou 30 000 émigrés climatiques. Parce que s'il y a réchauffement, il ne réchauffe pas que la glace, il réchauffe aussi le sol. Et donc, le sol gelé qu'on appelle Permafrost dégèle. Et quand c'est de l'argile, tout s'enfonce et les maisons foutent le camp. La première chose serait de ralentir le réchauffement climatique car le plus grave est chez nous. Les deux pays les plus menacés sont les États-Unis et la Chine qui vont être désertifiés dans leurs centres. C'est une affaire de décennie. Je suis 15 fois grand-père et ça me donne du souci ici ou là. - Vous vous êtes défini à plusieurs reprises comme un Social Démocrate Scandinave. Est-ce cela qui a donné à Sarkozy l'idée de créer pour vous d'Ambassadeur pour les régions polaires ? - Sarkozy était, à l'époque, à la pêche aux Socio-démocrates. Et on lui amène mon modeste personnage. Mais la vraie raison, c'est que je suis le sauveteur de l'Antarctique. Ah, ça vous en bouche un coin, hein ? En 1988, François Mitterrand, tenant compte des sondages, le nomme Premier ministre. Il est fonctionnaire des Finances. Il a une réputation d'expertise en matière économique qui impressionne le Président
de la République. En Mai 1989, un an après sa nomination, la France reçoit en visite solennelle le Premier ministre d'Australie, Robert Hawke. Il se trouve que Rocard et lui étaient devenus copains, l'ayant rencontré à l'époque où il avait rétabli la paix chez les voisins calédoniens de 1'Australie. Il y avait eu une réunion à Matignon, suivie d'un déjeuner. Mais l'Australien et le Français savaient que dans ce genre de déjeuner on s'ennuie comme pas possible. Rocard raconte : - Nous sommes un jour de printemps superbe, il n'y a pas un nuage dans le ciel. J'ai eu le privilège d'utiliser 3 ans le plus beau parc de Paris. Le parc de Matignon est une merveille, de dessins, de plantations. Je dis à mon copain Hawke : « Viens au moins prendre le café tout seul. Messieurs vous voudrez bien rester dans le bâtiment, nous monopolisons la pelouse. » On nous met tous les deux autour d'une table métal vert Bricorama en train de prendre notre café sur la pelouse de Matignon. Et voilà le Premier ministre australien qui lance comme un cheveu sur la soupe : « Michel, il faut que je te parle de 1'Antarctique ». Je lui dis, « Bob, nous avons sûrement des choses plus sérieuses à aborder. Je ne vois pas ce que tes pingouins ont affaire ici ». Alors, il se fâche un peu mais le type était charmant et puis c'est un monument avec une chevelure inouïe. Et il commence à m'expliquer que l'Antarctique est hyper fragile et qu'il doit être possible d'interdire complètement toute activité humaine productrice de calories. Et quand il me parle comme cela,je comprends qu'il a raison. Mais il se trouve que Roland Dumas, son ministre des Affaires étrangères qui avait plus que lui l'oreille du Président ne voulait pas entendre parler de l'écologie et de ses critères. Il fallait donc ruser et devenir le complice de Robert Hawk sans passer par les canaux diplomatiques : -Au mépris de tout protocole, nous prenons la décision autour de notre table de café. On écrit 5 lignes en français et en anglais pour expliquer qu'on n'enverra pas le truc à ratification et qu'on demande la réouverture d'une négociation beaucoup plus ambitieuse. Et on a gagné en 3 ans. Le 4 octobre 1991, à Madrid, est signé le vrai traité de l'Antarctique qui le protège contre l'exploitation minière. Ça a fait de moi une espèce de « Deus ex machina » pour la communauté scientifique. Ce jour-là, Rocard avait pris une décision en tant Premier ministre et seul contre tous. -J'ai fait 3 ou 4 coups comme ça. Mais le plus beau c'est probablement le sauvetage de Renault. C'est moi qui ai obtenu par la ruse le changement de statut de la Régie. - Vous pourriez revenir. Renault va mal. - Renault va très bien. Tl digère une petite crise de personnel. - Mais non ! Écoutez que vous fassiez le métier que vous faites et que vous charmez tout le monde et on est d'accord mais ne me racontez pas que vous y croyez ! Nous sommes obligés de gérer le pays avec des informations sérieuses. Renault est un mammouth qui va très bien dont le pilote a un moucheron dans l'œil. -Ah, ça n'est qu'un moucheron. "Mon plus beau coup c'est probablement le sauvetage de Renault. C'est moi qui ai obtenu par la ruse le changement de statut de la Régie." - Oh, c'est peut-être deux moucherons d'un coup. Mais l'idée qu'il y ait des sautes d'humeur à cause du patron pour mettre en cause 160 000 travailleurs, une quinzaine de modèles en cours dont quelques uns sont des vraies réussites, tout le travail des bureaux d'étude qui conditionne Renault pour les 20 ans qui viennent, ça ne va pas la tête ? - Je note qu'à cette table et ça me ravit parce que je suis fait comme ça nous avons une indiscipline de conversation telle que tout fout le camp dans tous les sens. Il n'y a pas un sujet, mais plusieurs. - Si, il y a un sujet, c'est vous ! - Mais Renault c'est moi. À l'automne 1988, le Président de Renault, Raymond Lévy, vient me voir : « Monsieur le Premier ministre, Renault va très mal. Nous sommes menacés. Nous n'avons pas l'effet de taille dans lajunsle du monde de l'automobile. Et avec l'Etat qui est actionnaire et qui est un mauvais actionnaire du point de vue de l'apport de capitaux frais, Renault ne tiendra pas le coup. Je le sais. C'est la faillite assurée dans moins de 6 ans. Je cherche une alliance. » Il fallait malgré le ni-ni (Ni privatisation, ni nationalisation) trouver une astuce pour que Renault soit privatisable donc susceptible d'accueillir des actionnaires avec leur argent. C'est ce que nous avons fait dans le secret le plus absolu avec la complicité de Raymond Lévy. Finalement, tout cela s'est bien passé. Renault s'est associé avec Volvo d'abord pour les poids lourds, puis a pu acquérir le japonais Nissan imposant une privatisation de fait à un gouvernement socialiste dont le Premier ministre avait suffisamment de culture pour comprendre qu'il faut savoir, face aux réalités, tourner le dos au dogmatisme. - Vous faites de la politique depuis 62 ans, qu'est-ce qui a fondamentalement changé dans le monde politique ? - La façon d'en parler dans les médias. Omniprésence générale et disparition progressive de l'information parce qu'elle se vend mal au profit du spectacle qui se vend bien. La clé sur le monde d'aujourd'hui devient de plus en plus probabiliste. Et c'est un élément de culture qui n'est pas du tout dans nos mœurs d'aujourd'hui. Donc, on vote de plus en plus à l'intuition, au charisme. Et il n'y a plus qu'à se flinguer ! - Vous êtes très défaitiste. -Je suis assez pessimiste dans des écrits de commentaires mais je tire l'addition. Nous avons changé de millénaire il y a 11 ans.Tl y a eu une petite dizaine de grandes négociations internationales sur des tas de choses : la paix au Moyen-Orient, le réchauffement climatique, les armes nucléaires, le commerce mondial, des G20 sur la crise... Tout a échoué ! Nous conviendrons par tempérament et par génétique de rester optimiste. Je suis prêt à vous suivre dans cette démarche, mais j'ai du mal intellectuellement. Michel Clerc Le Magazine - 27



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