Le Courrier de l'Unesco n°2011-2 avr/mai/jun
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Post-scriptum Hommage à Edouard Glissant Penser le Tout-Monde « À l’annonce de la mort d’Édouard Glissant, tant d’images me viennent qui témoignent d’un long et fécond compagnonnage ». C’est par ces mots que l’écrivain guadeloupéen Ernest Pépin commence le vibrant hommage intitulé « Une âme inquiète du monde ! ». Nous en publions un extrait, à la mémoire d’Édouard Glissant, Rédacteur en chef du Courrier de l’UNESCO de 1982 à 1988. ERNEST PÉPIN Dans le bouillonnement des œuvres poétiques, dramatiques, romanesques, théoriques, il est parfois difficile de suivre les traces de la pensée d’Édouard Glissant. Pourtant, elles nous interpellent comme ce champ d’îles qu’il a voulu ériger en pointe aigue du Tout- Monde 1. Élargissant sans cesse les cercles concentriques d’une écriture en état d’alerte, il a irrigué un « système » protéiforme d’une rare densité […]. Dire le Tout-Monde ce n’était pas pour Glissant obéir aux impostures de la 1. Titre d’un roman publié en 1993, puis d’un ouvrage théorique, paru en 1997, « Tout-Monde » devient l’un des concepts fondateurs de la pensée universaliste de Glissant. Un Institut du Tout-Monde a vu le jour à Paris, avec le soutien du Conseil Régional de l’île de France et du Ministère de l’Outre-Mer (www.tout-monde.com). UN Photo/Jean Marc Ferré mondialisation. Ce fut, au contraire, substituer au mythe de l’identité immuable, le « tremblement » du monde. Autant dire son caractère imprévisible et imprédictible ! Autrement dit sa « mondialité » ! En interrogeant le monde dans son mouvement incessant, Glissant nous a appris à renoncer à l’idée d’une unité nivelante et tout compte fait impérialiste. Il rendait impossible toute assimilation et nous conduisait à privilégier les frottements, les foudroiements, les variations d’une effervescence intellectuelle et culturelle hétérogène. Ce par quoi un Français peut être chinois, un Chinois caribéen, un Caribéen finlandais sans pourtant renoncer à eux-mêmes. Glissant nous a enseigné la plasticité contre la rigidité. Il suffit, aujourd’hui, de regarder, d’écouter, certains jeunes pour comprendre cette autre pensée du monde et de soi. Glissant nous a enseigné que l’identité n’est pas un chapelet que l’on récite mais un risque que l’on affronte avec l’imaginaire du monde. Pas un reniement des autres mais une ouverture aux autres. Perte de soi ! crient les nostalgiques de la « pureté ». Non répondait Glissant : réorganisation de soi dans l’instabilité créatrice du monde ! Il n’en reste pas moins qu’il nous a légué une pensée habitable pour le 21 e siècle. Toute autre voue les composantes du monde à un affrontement sans fin et sans but. Pensée de l’habiter hors de tout enfermement ! Les œuvres récentes ont consolidé cette pensée du Tout-Monde. Les lieux échappent aux carcans nationaux. Les relations transcendent les frontières. Les échanges abolissent les solitudes, entraînant dans leurs sillages l’identitémonde. Une identité sans hiérarchie des cultures, sans impérialisme, sans exclusion ni exclusive, capable d’accepter sans rechigner les formes imprévues de la création de l’homme par l’homme ! Car c’était cela l’enjeu : l’humanisation d’un monde conscient et comptable de sa diversité ! On peut retenir d’une pareille œuvre et d’un pareil questionnement son indiscipline. J’appelle indiscipline le non-respect des théories toutes faites, des écritures immobiles, des esthétiques convenues. On n’a pas assez noté que Glissant se situe dans une pensée de la dissidence ou si l’on préfère de la rupture. Rupture avec un discours européen et européocentrique. Rupture avec un discours anticolonialiste figé. Rupture avec un discours de l’identité prisonnier de l’essentialisme. Rupture avec l’hégémonie masquée qu’est la mondialisation. Rupture avec les trous du langage. Rupture avec la dictature des langues impériales. Rupture, enfin, avec une certaine conception de la littérature ! Derrière chaque rupture émerge l’adhésion à d’autres valeurs, à d’autres formes du savoir, à d’autres esthétiques de l’écriture, à d’autres fonctions de l’écrivain et de l’humain. Il ne nous invitait pas à suivre le monde. Il nous invitait à le devancer et à l’attendre là où il n’allait pas ! Il nous invitait non pas à écrire mais à produire 50. LE COURRIER DE L’UNESCO. AVRIL-JUIN 2011
Post-scriptum une œuvre. Il nous invitait non pas à rechercher la transparence mais à respecter les opacités. À bien regarder, il s’est dressé, tout en solitude, contre le plus mortel des impérialismes : celui d’une pensée mutilée et mutilante du monde. C’est pourquoi il demeurera l’homme des décloisonnements tout en demeurant fidèle à sa Martinique et à la Caraïbe. Il avait devant lui l’énorme continent de la Négritude, le souverain empire d’une pensée occidentale dont il admirait les contestataires internes (Rimbaud, Breton, Arthaud, Segalen, etc.). Il a choisi, refusant d’être colonisé, de bâtir sa propre cathédrale. Elle fut, pour son honneur, toujours édifiée sur le socle de l’émancipation humaine, comme en atteste la création de l’Institut martiniquais d’études et de la revue Acoma, le dévouement sans faille au Prix Carbet de la Caraïbe, le lancement du Prix Édouard Glissant, la fondation de l’Institut du Tout-Monde, etc. Peu l’ont vraiment compris ! Beaucoup l’ont admiré ! Voici venu le temps de le lire ! À moi, écrivain, originaire de la Guadeloupe, il a donné l’amplitude de ses questions, la ferveur et la générosité de ses réponses et l’exigence, hors tout chauvinisme, d’habiter le monde. Qu’il en soit remercié ! LA SIGNATURE INDÉLÉBILE D’ÉDOUARD GLISSANT « Le métissage [dans la Caraïbe] n’est pas un consentement passif à des valeurs imposées », affirmait l’écrivain martiniquais Edouard Glissant dans un article paru dans Le Courrier de l’UNESCO en 1981 sous le titre « La vocation de comprendre l’autre ». C’était un an avant sa nomination au poste de Rédacteur en chef de cette revue qu’il allait diriger jusqu’en 1988. « La Caraïbe apparaît […] comme un lieu exemplaire de la Relation, où des nations et des communautés, qui ont toutes leurs originalités, partagent cependant un même devenir », estimait ce penseur de l’universel à qui nous devons le concept de « Tout- Monde ». Il définissait le métissage non comme un simple mélange de cultures, mais comme une rencontre des différences, participant ainsi à forger la notion de diversité culturelle défendue aujourd’hui, comme hier, par l’UNESCO. Quelque mois après avoir pris la direction du Courrier de l’UNESCO, Édouard Glissant avait publié un numéro intitulé « Guerre à la guerre : la parole aux poètes » (novembre 1982), avec la participation d’éminents écrivains du monde comme Adonis, Guinsberg, Labou Tan’si, Voznesensky, pour ne citer que ceux-là. Peu après, ce fut le tour des « Théâtres du monde », des « Civilisations de la mer », des « Arts d’Amérique latine », de l’« Histoire de l’Univers » … Le ton était donné : Le Courrier de l’UNESCO allait s’affirmer comme un forum ouvert aux débats intellectuels à l’échelle internationale. Cette « signature » d’Édouard Glissant laisse son sillage indélébile sur les pages de notre revue. – J. Šopova Accès aux articles d’Édouard Glissant parus au Courrier de l’UNESCO http://www.unesco.org/new/fr/unesco-courier/edouard-glissant/Visitez également le site d’Édouard Glissant : www.edouardglissant.fr K Édouard Glissant a été inhumé le 9 février 2011 au cimetière du Diamant en Martinique, non loin de ce mémorial des esclaves, à l'Anse Cafard. Elena Spasova LE COURRIER DE L’UNESCO. AVRIL-JUIN 2011. 51



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