Le Clap n°217 nov/déc 2019
Le Clap n°217 nov/déc 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°217 de nov/déc 2019

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Éditions Le Clap

  • Format : (213 x 273) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 29,5 Mo

  • Dans ce numéro : la belle époque...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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CINÉ-PSY PAR MARCEL GAUMOND COMMENTAIRE SUR LE FILM ANTIGONE DE SOPHIE DERASPE L’ADOLESCENCE ET LES ANTIGONES DU TEMPS PRÉSENT « Je crois qu’il n’a été donné qu’à un seul texte littéraire d’exprimer la totalité des principales constantes du conflit inhérent à la condition humaine. Elles sont au nombre de cinq  : l’affrontement des hommes et des femmes, de la vieillesse et de la jeunesse, de la société et de l’individu, des vivants et des morts, des hommes et de(s) dieu(x). » GEORGES STEINER, LES ANTIGONES, GALLIMARD, 1986, P.253 UN RÉCIT DES TEMPS ANCIENS POUR ÉCLAIRER LES DRAMES D’UN TEMPS NOUVEAU Sans doute nous faut-il un mythe, une légende, un grand récit venu du fond des âges pour nous permettre de comprendre ce qui se passe dans le temps présent. Une Antigone de l’Antiquité pour éclairer les agissements et le destin des Antigones d’aujourd’hui. C’est du moins ainsi que Sigmund Freud et CarlGustav Jung ont pu asseoir leurs théories, le premier en s’inspirant du mythe grec d’Œdipe, le père d’Antigone, et le second en trouvant dans le mythe allemand de Siegfried ce qui, à ses yeux, était de nature à démontrer que les opposés destruction et création procèdent d’un même noyau dynamique. « Tout dépend de… » ce que l’on fait avec ce qui nous échoit comme valeurs et personnes à défendre, comme décisions difficiles à prendre, comme injustices à combattre, comme destin que l’on sent devoir réaliser en dépit des obstacles qui l’entravent. Plus ou moins à notre insu, notre rapport au monde est déterminé par la matrice culturelle dans laquelle ont chuté ou évolué nos ancêtres et par les enseignements contenus dans les récits qu’ils nous ont transmis, nous dira Nancy Houston dans son essai L’Espèce fabulatrice (Actes Sud). Récits religieux, philosophiques, romantiques, guerriers… ou financiers. L’ANTIGONE DE SOPHOCLE (441 AV. J.-C.) Après qu’Œdipe se fut découvert parricide et incestueux, il décida de renoncer à gouverner la ville de Thèbes. Il revenait alors à l’un de ses fils, Étéocle et Polynice, d’accéder au trône de la ville, ce qui les amena à décider d’occuper ce trône en alternance. Mais après que Polynice eut fait son temps, il refusa de céder la place à son frère Étéocle, comme précédemment convenu, ce qui lui valut d’être chassé de la ville. Loin d’entendre raison, il décida alors de faire appel à l’armée d’Argos et d’attaquer les Thébains afin de reprendre le pouvoir sur la ville. Ce qui s’ensuivit vint concrétiser la prédiction d’Œdipe. Les deux frères s’entretuèrent, et c’est leur oncle Créon, frère de Jocaste, qui monta sur le trône et qui, en représailles à l’égard de Polynice le traître, refusa qu’on offre à celui-ci une sépulture. Pour Antigone, un tel refus allait à l’encontre de ses valeurs religieuses et elle transgressa l’interdit décrété par Créon en accomplissant elle-même pour son frère le rituel mortuaire qu’elle estimait lui être dû. Créon n’allait pas accepter de se faire damer le pion par une femme et il condamna celle-ci à être emmurée vivante pour son crime de lèse-majesté. Pour sa défense, elle dira  : « Je ne suis pas faite pour haïr, mais pour aimer. » 10 MAGAZINE LE CLAP N°217 NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 2019 CLAP.CA
L’ANTIGONE DE DERASPE (2019 APR. J.-C.) Dans le film de Sophie Deraspe, la jeune Antigone à laquelle nous avons affaire estime qu’il est de son devoir de libérer son frère Étéocle de la prison, après que leur frère Polynice fut tué par un policier venu effectuer une descente pour des raisons de commerce illicite. Révoltée devant un système judiciaire qui s’en prend aux citoyens les plus vulnérables de la société mais qui protège ses agents aux comportements violents – et on pense là aux éloquentes statistiques démontrant les injustices commises à l’égard des minorités – Antigone est prête à se sacrifier. En guise de solidarité, elle consent à tout perdre  : sa liberté, sa relation amoureuse, sa naturalisation. Et cela, après avoir déjà perdu beaucoup  : ses père et mère assassinés par le pouvoir en place dans son pays d’origine, et ses racines dans ce pays. Pour sa défense, elle dira  : « Mon frère tend les bras pour que quelqu’un les prenne mais personne ne les prend… » Que cette Antigone contemporaine ait été choisie pour représenter le Canada lors de la prochaine cérémonie des Oscars n’est sans doute pas étranger à ce qu’elle incarne symboliquement dans le contexte sociopolitique actuel. Un contexte au sein duquel les Créon/gouvernants des pays les plus puissants de la planète se targuent de fonder leurs décisions sur des principes rationnels tels les règles à respecter, la prospérité économique, la nécessaire compétitivité, la sécurité à assurer, mais qui, ce faisant, font fi de ce qui est de nature, profondément, à rendre viable et heureux l’avenir de l’espèce humaine  : la solidarité, l’ouverture à l’autre, la compassion à l’égard des réfugiés et des plus démunis, l’écoresponsabilité à l’égard de ce qui doit être respecté et protégé pour la survie et le bien-être de l’ensemble des espèces vivantes de cet « oasis » (Pierre Rhabi) qu’est la planète bleue. La Terre, cette « poussière d’étoiles » (Hubert Reeves) perdue au sein d’un univers réputé, aux dernières nouvelles, pour être désertique ! LES MULTIPLES ANTIGONES DES TEMPS PASSÉ ET PRÉSENT Le brillant et prolifique écrivain anglo-franco-américain George Steiner a recensé dans son ouvrage Les Antigones pas moins de 200 versions de ce récit mythique d’origine hellénique, d’Eschyle et Sophocle à Anouilh et Cocteau, en passant par Garnier, Racine, Alfieri, Marmontel, Hegel et Hölderlin. Ce qui démontre à quel point ce personnage et le défi tragique qu’il met en scène se trouvent au cœur de l’inconscient collectif de l’Occident. Lorsque la Suédoise Greta Thunberg a versé des larmes de colère le 23 septembre dernier, à la tribune de l’ONU, en fustigeant l’inaction des dirigeants de la planète contre les changements climatiques, elle a sans doute pu trouver un certain réconfort en apprenant l’impact qu’a pu avoir son action sur de nombreuses autres jeunes Antigones du temps présent  : l’Ougandaise Leah Namugerwa (15 ans), la Thaïlandaise Ralyn Satidtanasarn(15 ans), l’Américaine Alexandria Villasenor (14 ans), la Polonaise Inga Zasowska (13 ans), la Belge Youna Marette (17 ans), et la Française Iris Duquesne (16 ans). Voir l’Antigone de Sophie Deraspe nous rappellera l’extrême importance du défi que toutes ces adolescentes osent relever face aux autorités actuelles, souvent trop aliénées par leur soif de pouvoir. Rien d’étonnant à ce que cet âge de transition entre l’enfance et le monde adulte qui caractérise l’adolescence soit particulièrement sensible à l’urgence d’entamer cet autre type de transition devant permettre à l’espèce humaine d’éviter l’autodestruction. À chacune de ces fragiles et fortes Antigones, je souffle délicatement à l’oreille ce mot de Guillaume Apollinaire dans ses Poèmes à Lou  : « Je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. » INVITATION Vous êtes cordialement invités à une rencontre du Ciné-psy sur le film ANTIGONE avec Élizabeth Arsenault, étudiante à l’U.L. au baccalauréat multidisciplinaire en anthropologie-archéologiehistoire et Sivane Hirsch, professeure à l’U.Q.T.R., comme conférencières. La rencontre du Ciné-psy aura lieu le 3 décembre 2019, de 18 h à 19 h (buffet) et de 19 h à 21 h 30 (conférence et échange) au restaurant L’épicurien situé au 1292, av. Maguire, à Québec. Tout changement à ce programme sera porté à votre attention dans les infolettres du Clap et du Ciné-psy ainsi que sur les sites Clap.ca et Cine-psy.com. Pour recevoir l’infolettre, communiquez votre adresse de courriel à cine.psy1@gmail.com. www.CINE-PSY.com CLAP.CA MAGAZINE LE CLAP N°217 NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 2019 V.O.F. ANTIGONE Un film de Sophie Deraspe De la même réalisatrice  : Le Profil Amina QUÉBEC « Le film, d’une pertinence indéniable, évoque de façon percutante la réalité de l’immigration dans le Montréal d’aujourd’hui. » (M.-A. Lussier, La Presse+) GÉNÉRIQUE  : Québec. 2019. 109 min. Drame social écrit et réalisé par Sophie Deraspe, d’après les œuvres de Jean Anouilh et Sophocle. Mus. orig.  : Jean Massicotte, Jad Chami. Int.  : Nahéma Ricci, Rawad El-Zein, Antoine Desrochers, Paul Doucet, Benoît Gouin. SYNOPSIS  : Arrivée en bas âge au Canada en provenance du nord de l’Algérie en compagnie de sa grand-mère, sa sœur et ses deux frères, Antigone est aujourd’hui une adolescente qui vit à Montréal. Quand son frère aîné est tué à la suite d’une bavure policière et qu’elle tente de faire évader le cadet incarcéré et menacé d’extradition, Antigone est à son tour emprisonnée. Son combat pour sa famille et pour la justice prendra une ampleur insoupçonnée. NOTES  : Avec ce cinquième long métrage, Sophie Deraspe revisite le mythe d’Antigone en campant son récit dans la société québécoise d’aujourd’hui autour d’une famille immigrante. Son héroïne, jouée avec force et rage par Nahéma Ricci, démontre par ses actions à quel point son dilemme moral demeure pertinent et d’actualité dans cette ère d’individualisme. ANTIGONE est un film qu’on n’oublie pas. (P.B.) 11



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