La Santé en Action n°450 déc 19/jan-fév 2020
La Santé en Action n°450 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°450 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Institut National de Prévention et d'Éducation pour la Santé

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 3,4 Mo

  • Dans ce numéro : prévention et interventions.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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50 ESSENTIEL Cinésanté Santé et séries télévisées Michel Condé, docteur ès lettres, animateur, centre culturel Les Grignoux, Liège. On connaît le succès des séries télévisées depuis les années 2000 – et même avant – telles notamment The Wire (Sur écoute, 2002‐2008), Les Soprano (1999‐2007), Desperate Housewives (2004‐2012), Mad Men (2007‐2015), Breaking Bad (2008‐2013), Game of Thrones (2011‐2019), Orange is the New Black (2013‐2019), Peaky Blinders (2013 à aujourd’hui) et bien d’autres. Il est bien sûr difficile de mesurer l’impact que ces séries ont pu avoir sur les spectateurs et les spectatrices qui les ont suivies, lequel varie d’ailleurs certainement selon les séries et aussi selon leurs différents publics. Malgré leur succès, il semble assez difficile de mener une réflexion à leur propos dans le cadre de l’éducation à la santé, en particulier dans sa composante « inciter les personnes à être en bonne santé », telle que définie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS 1)  : la longueur de ces séries, leur diversité rendent difficile une analyse approfondie. D’ailleurs, dans le champ universitaire, les études consacrées aux séries sont nettement moins nombreuses que celles portant sur des films isolés. Ç Le succès actuel des séries télévisées mérite une réflexion dans le cadre de l’éducation à la santé. En effet, elles peuvent véhiculer des représentations caricaturales des comportements problématiques comme la consommation d’alcool, de tabac ou encore d’une nourriture trop riche. Le tabac est émancipation, virilité et supériorité sociale ; l’alcool, une récompense après une réussite ; la nourriture, une réassurance et un anxiolytique face au stress. Nombre de séries s’engouffrent ainsi dans des normes sociétales inusables. Voici quelques informations de contexte et éléments de méthode pour – avec des collégiens ou des lycéens – discuter et analyser ces comportements représentés dans les séries télévisuelles, dans le cadre de séances d’éducation à la santé. Pistes d’animation Il est cependant possible de proposer quelques pistes d’animation pour aborder des problématiques d’éducation à la santé à travers certaines séries très populaires. Dans une telle perspective, il s’agit de se concentrer sur des thématiques comme les consommations d’alcool, de nourriture ou encore sur le tabagisme. Il suffit d’évoquer ces thématiques devant un groupe de spectateurs (par exemple dans une classe de lycée) pour que de nombreux souvenirs surgissent spontanément  : tout le monde se souvient que les personnages de Mad Men fument excessivement ou que la parfaite maîtresse de maison Bree Van de Kamp dans Desperate Housewives a une importante addiction à l’alcool, ou encore que Tony Soprano est un grand amateur de pâtes et de pâtisseries italiennes ! D’autres détails émergent facilement à travers des discussions informelles. Le tabac est omniprésent dans Mad Men – ce qui choque aujourd’hui – tout comme l’alcool, notamment le whisky consommé à fortes doses. Dans House of Cards, Frank Underwood semble consacrer sa vie entière à des intrigues politiques, mais il passe quand même quelques instants dans la boutique miteuse de Freddy pour y déguster son mets favori  : des travers de porc ! L’on remarque aussi que Frank et sa femme se retrouvent le soir à la fenêtre de leur maison pour fumer une cigarette à l’abri des regards indiscrets… Impact sur les spectateurs De nombreux soupçons pèsent sur les auteurs de ces séries, souvent accusés de faire du « placement de produit » à l’instigation des « cigarettiers » ou des marchands d’alcool. Si de tels faits (pour autant qu’ils soient avérés) doivent être dénoncés, l’approche proposée ici vise plutôt à comprendre le sens de ces gestes ou de ces consommations dans la fiction télévisuelle, ainsi que l’impact qu’ils peuvent éventuellement avoir sur les spectateurs. De plus, ces séries peuvent également apporter un éclairage indirect sur le comportement de chacun à l’égard de la nourriture, de l’alcool ou de substances addictives. Dans une perspective d’animation, il est possible de se fonder sur les souvenirs spontanés que les spectateurs ont conservés des différentes séries qu’ils ont eu l’occasion de voir. Il est aussi possible de leur suggérer de regarder quelques épisodes d’une série en cours avec une « attention flottante » sur les thématiques envisagées. Enfin, de courtes recherches sur Internet peuvent apporter des informations complémentaires sur les séries envisagées. Éclairer le sens de ces comportements La réflexion ne visera pas à dénoncer les addictions (au tabac, à l’alcool) ou les mauvaises habitudes (alimentaires), mais plutôt à éclairer le sens que ces comportements ont pour les personnages, même s’il reste largement implicite, ainsi que celui qu’il a vraisemblablement aux yeux des auteurs de la série en cause  : allumer une cigarette ou boire un whisky peuvent paraître des gestes anodins ou platement réalistes, or ils sont voulus par les scénaristes et les réalisateurs et leurs significations latentes méritent d’être explicitées. L’exercice visera précisément à interroger des comportements, qui sont généralement compris comme des habitudes (ou de « mauvaises habitudes ») , sans tenir compte des contextes psychologique et social où ils prennent place. L’on proposera donc ici quelques pistes de discussion et de réflexion autour des thématiques citées. Les cigarettes La cigarette est immédiatement présente dans Mad Men dont le générique se termine sur l’image en ombre chinoise du personnage principal, Don Draper, de dos, assis dans un canapé, la cigarette – toute blanche – à la main. L’association est ainsi très forte entre la cigarette et la
réussite sociale qu’incarne Don Draper à une époque de croissance économique  : les Trente Glorieuses. À cette époque où la division des genres était encore fort marquée, le spectateur remarque d’ailleurs que les femmes occupant au départ des fonctions subordonnées (comme Peggy Olson) vont commencer à s’émanciper et s’affirmer notamment à travers la consommation ostensible de cigarettes. La cigarette permet ainsi de s’affirmer socialement et « virilement ». Dans une série comme Peaky Blinders qui se passe en Angleterre dans l’entre‐deux‐guerres, la même association entre la cigarette et la supériorité « virile » existe également puisque Thomas Shelby, le personnage principal, chef de gang, est un grand consommateur de cigarettes, et, de la même façon que dans Mad Men, l’affirmation des femmes passe notamment par leur mainmise sur cet « attribut viril » (même si c’est sous la forme d’un fin cigarillo…). La distance historique, à une époque où l’on ne connaissait pas ou peu les méfaits du tabac, justifie sans doute cette omniprésence des cigarettes, mais la banalité même du geste en révèle a posteriori le caractère pernicieux  : si cette consommation était à ce point répandue, elle ne résultait pas seulement du caractère addictif du tabac, mais aussi de son association constante avec la virilité ou, plus largement, avec la supériorité sociale. Le moyen le plus simple et le plus anodin pour ressembler à quelqu’un comme Don Draper ou même à un chef de gang comme Thomas Shelby n’est‐il pas la consommation de cigarettes ? Un peu paradoxalement, la connaissance des dangers du tabac, qui apparaît d’ailleurs dans Mad Men, a pu renforcer cette impression de supériorité incarnée par des hommes jeunes, en pleine force de l’âge et insouciants du danger (surtout quand ils affrontent par ailleurs des gangs armés, comme Thomas Shelby…). La séduction exercée par la cigarette, qui résulte de son association avec la jeunesse, la supériorité sociale et le mépris du risque, apparaît donc clairement dans ces séries qui en jouent, même si elles peuvent également la dénoncer occasionnellement. Le goût de l’alcool On pourrait croire que la consommation d’alcool est similaire à celle du tabac. Les séries télévisées permettent cependant de comprendre les différences entre ces consommations. La cigarette constitue un geste essentiellement individuel, même si elle est parfois partagée (souvent d’ailleurs dans une perspective de séduction érotique quand un homme offre du feu à une femme). La consommation d’alcool représente en revanche le plus souvent un acte de socialisation qui intervient dans un lieu privilégié (mais non exclusif)  : le bar. Ici aussi, l’association est fréquente entre l’alcool et la virilité, la jeunesse, la supériorité sociale. Il est d’ailleurs à noter une hiérarchie dans les boissons alcoolisées, qui renforce encore la répartition entre les hiérarchies sociales  : les hommes en pleine réussite (Mad Men) boivent du whisky ou du bourbon, leurs épouses (Desperate Housewives) préfèrent le vin blanc, en particulier le chardonnay, et les flics épuisés par la misère sociale de Baltimore (The Wire) avalent les bouteilles de bière en cascade… La « virilité » ne disparaît jamais entièrement dans la consommation d’alcool, et si les flics de terrain perdent toute dignité en vomissant à l’issue de certaines de leurs beuveries, les cadres dynamiques de Mad Men gardent une attitude aussi impeccable que leurs costumes malgré leur consommation souvent excessive de whisky et de cocktails ! Le rapport de l’alcool avec le travail est également intéressant à souligner  : les personnages boivent en fin de journée, fréquentent les bars en soirée, avalent un whisky après une négociation difficile avec un partenaire commercial… Il s’agit d’une manière de décompresser, sinon d’une forme de « récompense » pour le travail accompli. La remarque est sans doute évidente pour les addictologues, mais elle mérite d’être relevée pour un large public qui néglige souvent le contexte dans lequel prend place la consommation d’alcool. Dans Desperate Housewives, la consommation solitaire et cachée de vin blanc par Bree Van de Kamp mérite également d’être analysée  : elle est en effet un des rares personnages à être explicitement désignée alcoolique, mais cette désignation résulte sans doute moins de l’importance quantitative de sa consommation que de sa manière de consommer, qui rompt avec la socialisation entourant normalement l’alcool. Il ne s’agit pas évidemment de relativiser l’addiction dont elle souffre L’AUTEUR DÉCLARE N’AVOIR AUCUN LIEN NI CONFLIT D’INTÉRÊTS AU REGARD DU CONTENU DE CET ARTICLE. vraisemblablement, mais de souligner que le comportement d’autres personnages est certainement tout aussi problématique, même s’il est conforme aux normes sociales. Des nourritures trop riches ? L’importance de la nourriture dans la série des Soprano a depuis longtemps été remarquée, et ses plats fétiches, comme les fameux ziti al forno ont même donné lieu à des livres de recettes ! Paradoxalement, la gloutonnerie du personnage principal et celle de son entourage participent à la fascination qu’il exerce sur les spectateurs. Si Tony Soprano est frappé par des crises de panique (qui l’obligent à entreprendre une psychothérapie), la nourriture apparaît alors comme une forme de réassurance. Face à des adversaires ou des rivaux potentiels, la corpulence et la taille du personnage deviennent une marque de supériorité, une manière pour Tony de s’affirmer plus fort, plus grand, plus puissant que ceux‐ci. Sous les dehors conviviaux d’un repas pris en commun (très généralement entre hommes), de véritables joutes verbales, des rivalités, des ruses, des mensonges sont à l’œuvre. Entre mafieux, on mange pour ne pas se tirer dessus ! Quand il est seul, Tony mange cependant par habitude sinon par vacuité, simplement pour s’occuper. Il ouvre le frigo et saisit n’importe quel plat rangé là par sa femme Carmela. L’habitude n’est pas seule en jeu, et la nourriture joue pratiquement le rôle d’un anxiolytique face au stress de l’existence. Pour aller plus loin Il ne s’agit bien sûr ici que de quelques indications parcellaires, mais elles étayent la possibilité de discuter et d’analyser des comportements représentés dans les séries télévisuelles. Cette approche présente l’avantage d’éclairer le contexte de ces comportements, dont le sens est généralement masqué par la fixation sur le produit ou sur la notion d’habitude (la « mauvaise habitude » étant retenue comme seul facteur explicatif). 1. L’éducation pour la santé a été définie par l’OMS (36 e assemblée mondiale de la santé, 1983) comme « tout ensemble d’activités d’information et d’éducation qui incitent les gens à vouloir être en bonne santé, à savoir comment y parvenir, à faire ce qu’ils peuvent individuellement et collectivement pour conserver la santé, à recourir à une aide en cas de besoin ». 51 Cinésanté Santé et séries télévisées LA SANTÉ EN ACTION – N o 450 – DÉCEmbre 2019



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