L'Illustration n°4341 15 mai 1926
L'Illustration n°4341 15 mai 1926
  • Prix facial : 4 F

  • Parution : n°4341 de 15 mai 1926

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : Jacques-Julien Dubochet

  • Format : (290 x 380) mm

  • Nombre de pages : 68

  • Taille du fichier PDF : 98,7 Mo

  • Dans ce numéro : la mort du prince Napoléon.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 44 - 45  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
44 45
- No 4341 1_,•1 Li_uStHA -1- 10N 15 MAI 1921, COURRIER DE PARIS UNE EXPÉRIENCE Quelques jours avant la proclamation de la grève générale en Angleterre, deux bataillons appartenant à l'élite des troupes britanniques se mettaient en marche sous la conduite d'un chef énergique, franchissaient le détroit, entraient à Paris en manoeuvrant avec une discipline parfaite et se retranchaient solidement dans le bastion de Mogador sur des positions préparées d'avance. Ces deux bataillons étaient ceux des chorus girls et des chorus boys du London Palace, qui venaient chanter et danser chez nous une opérette américaine qui a déjà fait au Nouveau Monde et en .Ingleterre la fortune de plusieurs théâtres. Il y a fort longtemps que les Parisiens entendent parler avec un certain agacement de cette No, No, Nanette, dont les représentations se comptent par milliers. Les dancings en ont popularisé les airs principaux, le fameux Tea for Iwo et I want to be happy. Et l'on savait que ce prétendu chef-d'oeuvre était un de ces spectacles -hybrides et incohérents où se mélangent,de la façon la plus saugrenue, la technique de l'opérette et celle du music-hall. C'est, en effet, cette étrange macédoine — dont vous trouverez plus loin le compte rendu succinct — qui vient d'être offerte au public parisien. Il ne faut pas trop s'étonner de voir la patrie de Plar guette, de Lecoq et de Messager se scandaliser un peu du succès mondial d'un ouvrage qui repose sur un livret d'une banalité lamentable et qui transforme le plateau en une sorte de position stratégique que se disputent âprement une troupe de chanteurs français et- une troupe de danseurs anglais. Ces deux armées s'assaillent et se repoussent tour à tour. Lorsque l'une a pris possession de la scène, elle en est bientôt délogée par une brillante contreattaque de l'adversaire. Mais celui-ci sera balayé à son tour par une contreoffensive. Et c'est ainsi que nous entendons par fragments une piécette musicale sans cesse interrompue par les irruptions des terribles « nettoyeurs de plateau » que sont les danseurs britanniques. Au premier abord, cette conception du• théâtre lyrique apparait singulièrement puérile et médiocre. Mais, observé de plus près, ce spectacle nous apporte quelques révélations intéressantes. Beaucoup de spectateurs sont déconcertés en voyant, à la dernière note d'une romance soupirée par l'ingénue, vingt jeunes filles et vingt jeunes gens entrer brusquement dans l'action, sans aucune raison, pour exécuter des danses, dont on ne discute pas, d'ailleurs, la remarquable valeur technique. Que viennent faire ici ces turbulents intrus qui ne se donnent même pas la peine de justifier leur intervention ? Evidemment, ces grands enfants bousculent délibérément la règle du jeu du iliéâtre de Scribe ou de Sardou. Ils méprisent cordialement nos, « ficelles » ‘lrimatiques. Mais, vraiment, ce mépris vous parait-il sacrilège ? Etiez-vous dupes des rrses attendrissantes qu'employaient 1.( s librettistes' pour faire entrer et sortir d'un seul coup, avec non moins d'invraisemblance, des troupeaux de buveurs dans un cabaret, de villageois sur une place publique ou d'invités dans un salon ? Convention pour convention, la nouvelle vaut bien l'ancienne : elle est plus loyale et plus honnête. Elle a d'ailleurs ses lettres de noblesse. Ne voyez-vous pas que nous retrouvons, transposée dans la bonne grâce et la bonne humeur, la conception auguste et respectable du choeur antique ? Les chorus girls sont des arrière-petitesfilles d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle! Elles sont résolument étrangères à l'action, mais elles réagissent à son contact, elles la commentent, la transposent, la stylisent et l'exaltent avec une fougue enivrée. Elles prennent leur part des sentiments que viennent d'exprimer les protagonistes, elles les traduisent en les élargissant dans le double langage du rythme musical et du rythme plastique. Elles vont du particulier au général, elles font entrer une anecdote dans le rythme de la vie universelle. Philosophiquement, elles soutiennent avec leurs petites voix acides et rauques et leurs jolies jambes savantes le hautain point de vue de Sirius. Et puis, sous le rapport purement biologique, le chanteur-dansant angloaméricain constitue le même progrès sur le choriste de nos théâtres lyriques que le pur sang de courses anglais sur notre cheval de fiacre. Ces beaux adolescents nous apportent la révélation d'une joie de vivre et d'une allégresse corporelle d'origine sportive dont on ne saurait nier la noblesse. Déjà, au musichall, une sorte de lyrisme gymnastique a remplacé chez les jeunes personnes peu vêtues les anciennes traditions de grivoiserie et de libertinage. Mesurez le chemin parcouru dans cet ordre d'idées depuis les Sisters Barisson jusqu'à la première troupe des Gertrude Hoffmann girls. Plus de fausse ingénuité, plus de coquetterie équivoque, plus de déshabillés affriolants, mais une apothéose de la force, de la grâce et de la santé dans une candeur d'enfants s'ébattant au soleil sur le sable des plages. Enfin, cette nouvelle formule enrichit notre orchestre des précieuses ressources, si mal employées chez nous de l'instrumentation du jazz. Cette technique musicale, bien utilisée par des virtuoses, crée des suavités, des douceurs et des fluidités irisées d'un charme réel. La richesse miroitante de tous ces timbres précieux, l'éclat vibrant et amorti des cuivres bâillonnés par la sourdine, les roucoulements gutturaux des saxophones à la voix poignante et la sourde pulsation vitale des instruments de percussion dans tin enveloppement d'étincelants arpèges pianistiques, tout cela nous donne un fondu, un moelleux, un vibrato profond et un pathétique sonore auxquels il est bien difficile de résister. Cette écriture infiniment plus savante que celle de notre opérette classique nous apporte dans le domaine de l'humour des ressources dont la musique sérieuse de demain ne pourra plus se passer. Certains instruments du jazz doivent sortir du dancing pour renouveler et vivifier notre matériel orchestral. La santé, l'honnêteté, l'allégresse physique et morale, l'enivrement sportif, le lyrisme du muscle et l'apothéose de la vie—la vie dont la guerre a fait apparaître, à tous les peuples, la fragilité et le prix — il y a tout cela dans la formule puérile et incohérente d'où sortent les No, No, Nanette. Que nos auteurs ne méconnaissent pas ses leçons. Qu'ils se gardent toutefois de pasticher de tels spectacles : ils échoueraient piteusement dans un genre qui ne répond pas à l'esprit de notre race. Mais qu'ils aient la sagesse de comprendre qu'il y a là un renouveau et non pas une régression et qu'ils y puisent l'émulation nécessaire pour rajeunir leur technique sous une autre forme et plonger notre vieille opérette fatiguée dans une fontaine de Jouvence. LE SEMAINIER. LES FOUILLES D'ENSÉRUNE Une transposition typographique a rendu inexacte la légende placée (page 397, du n° du 24 avril) sous la reproduction des vases anciens, trouvés par M. Félix Mouret dans la nécropole d' Ensérune. 11 fallait lire : à gauche, vases grecs ; à droite, vases ibériques. LES THÉATRES La Revue de l'Odéon. de MM. Jean Bastia et André Lang, qu'un de ses auteurs proposait d'intituler h « Gémière improvisée », se présente d'abord un peu comme un divertissement d'étudiants. Les élèves du pensionnat national et subventionné que dirige M. Firmin Gémier raillent gentiment le « patron », dont M. Paul Œttly extraordinairement rendu le physique, les intonations, les gestes et les tics familiers ; ils parodient le sujet de leurs études, c'est-à-dire le répertoire : voici, accommodés de façon imprévue, le Malade imaginaire, l'Arlésienne, Polyeucte, l'Avare. l'Ecole des femmes et d'autres classiques encore. Mais oit découvre bientôt que cette charge est aussi celle de notre temps. La vie publique, les moeurs actuelles, les singularités de l'époque en font les frais. Le cadre, d'ailleurs, s'élargit. Nous assistons à l'envahissement de Paris par les étrangers, de l'ancien Montmartre des chansonniers et des bohèmes par les Russes à champagne et les nègres à jazz-band, du théâtre français par le cinéma américain. Les scènes sont rapides, alertes, mordantes, émaillées de couplets d'une délicate facture. La troupe, qui est uniquement celle de la Maison, s'évertue avec bonne humeur dans des emplois inattendus : elle gambade, se trémousse, chante, danse. M. Pasquali est un comique d'une virtuosité protéiforme. Le charleston n'a point de secrets pour Milo Mireille, et les dix Odeon's girls, qu'il faudrait toutes nommer, semblent venir, non du Conservatoire, mais du music-hall. Ce n'est pas seulement un succès de curiosité que mérite la Revue de l'Odéon : après celle de MM. Sacha Guitry et Willemetz, elle atteste la renaissance d'un genre que les auteurs dramatiques avaient eu le tort d'abandonner aux producers. L'homme a toujours préféré les enjolivements de la fable à la sèche réalité. Le héros silencieux n'a point la popularité du fanfaron bavard. C'est le thème que M. Bernard Zimmer a développé, avec beaucoup d'humour et de pittoresque, à la Comédie des Champs-Elysées, dans Bava l'Africain. Ce Bava, clerc de notaire d'une petite ville du Jura, est une sorte de Tartarin colonial. Il affirme avoir été jadis un compagnon de Brazza, et il enthousiasme, depuis vingt ans, par ses récits les habitués du petit café qui arbore en son honneur l'enseigne « Au pionnier de l'Oubangui ». Mais un jour, un vieux garde-barrière ivrogne, ancien sergent de marsouins, qui « y était » véritablement, confond son imposture. On renvoie honteusement Bava pour adopter le sergent. Pas longtemps : car l'autre manque d'imagination et ne sait pas raconter d'histoires. Le petit café s'ennuie. Il va rechercher Bava, qui ment, mais qui charme. Autour de ce type caricatural, auquel M. Jouvet a donné une figure d'un étonnant relief, M. Bernard Zimmer a brossé un tableau de moeurs provinciales tout à fait divertissant. Mme France Ellys, dans un rôle comique assez nouveau po' ur elle, MM. Mévisto, Barencey et une abondante troupe sont excellents. Avec moins d'originalité que dans cet te Traversée de Paris à la nage, qui fit connaître son nom, M. Stève Pasecur, en collaboration, cette fois, avec M. Charles Tourane, a traité, à la Maison de l'Œuvre, dans la Jeune Fille de la popote, un sujet assez piquant. Par suite de circonstances que nous devons admettre comme vraisemblables, une jeune fille, d'honorable bourgeoisie française, se trouve seule et sans ressources à Haïphong. Elle est recueillie dans une de ces « popotes » où vivent en commun les coloniaux célibataires. Elle y connaîtra diverses aventures, et même le mariage. Peut-être les auteurs auraient-ils pu davantage nous montrer les réactions de ce milieu spécial sur leur héroïne. Mais l'Extrême-Orient est plutôt pour eux un cadre, qu'une atmosphère vivante, et c'est la jeune fille, audacieuse; moderne et délurée, qui mène le jeu. En somme, pour peindre ce caractère, d'alleurs curieux, il n'était pas indispenabsle de nous transporter si loin. Mire Christiane Laurey est séduisante et inquiétante à souhait. Mmes Jeanne Lion et Blanche Relié, MM. Baissac, Serra, Jean Wall, Ravenne l'entourent bien. Au théâtre Datmou, Mandragore est une pièce tirée par un auteur d'origine italienne. M. René Florian. d'un roman allemand de M. Ewers. Le roman, qui date de 1911, est représentatif d'une certaine mentalité des écoles d'avant-garde en Allemagne. Il est étrange, morbide, satanique et mystique à la fois. La pièce, qui a cru lui conserver ces caractères, n'est .que puérile. On connaît la légende médiévale de. la mandragore, cette plante maudite qui naît sous les gibets de la terre fécondée par les suppliciés. Elle assure la puissance et la richesse à ceux qui s'en emparer t, mais elle provoque aussi les pires catastrophes. Un savant crée artificiellement une mandragore vivante... C'est un être fatal, d'une irrésistible 'séduction, mais qui accumule les ruines. Un dénouement optimiste, d'une déconcertante ingénuité, lui ôte par l'amour son pouvoir maléfique. Le talent de M. Lugné-Poe, de Mlle Madeleine Carlier — dans un de ces doubles rôles de mère et de fille qui deviennent à la mode — et de M. Lagrenée s'est imprudemment compromis dans cette aventure. — R. B. LES THÉATRES LYRIQUES No, No, Nanette, la célèbre fantaisie américaine qui vient d'arriver à Paris après avoir fait son tour du monde, représente une technique nouvelle de l'opérette sur laquelle notre Semainier nous donne plus haut de curieux aperçus. Plus de livret, ou du moins sine affabulation si banale et si inconsistante qu'il serait déloyal de lui accorder une attention exagérée. Ce fil fragile d'une intrigue approximative n'est là que pour relier entre eux des couplets, des refrains dansés, des ensembles, des entrées et des sorties de girls et de boys bien stylés, exécutant des acrobaties rythmées de music-hall. Nous sommes très loin de l'opérette d'Offenbach, de l'opérette viennoise et de l'opérette de Lecoq ou d'Audran, mais ce spectacle trépidant et nerveux, soutenu par un orchestre de dancing, est très caractéristique de la mentalité américaine qui cherche au théâtre un délassement physique et un divertissement sans prétention. L'oeuvre est interprétée par une troupe française, mais les ensembles chantés et • dansés ont été confiés à une troupe anglaise dont la souplesse, l'entrain et la précision ont fait à notre public la glus vive impression. LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS LA PETITE TABLE Les souvenirs de M. Gustave Guiches recevront, dans toutes les bibliothèques littéraires, le grand accueil qu'ils méritent. Par les deux volumes déjà publiés, nous sommes assurés qu'ils constitueront un trésor de documents, d'idées, de portraits, de tableautins intimes et même de fresques. où les historiens de la littérature du dernier siècle puiseront les matériaux solides et les éléments décoratifs de leurs constructions synthétiques. Ces livres, d'un témoin lucide, généreux, exact et qui est lui-même un écrivain de grand talent. sont d'un extrême intérêt de lecture. Cela, parce que l'évocateur, au contraire de tant d'autres mémorialistes, ne se met en scène qu'avec une discrétion fort aimable. Il laisse le premier plan aux grandes figures disparues. Il ne nous fatigue point par le récit de démêlés personnels anciens avec des éditeurs ou des directeurs de théâtre. Ces choses-là, il faut bien le dire et le répéter aux auteurs de souvenirs, n'intéressent personne et assomment tout le monde. On donne son attention à l'expression littéraire d'une oeuvre, non point à la cuisine de sa fabrication. Les puissantes évocations de visages de M. Gustave Guiches prolongent, dans le présent, la vie d'un passé d'hier qu'il ne faut pas trop vite ensevelir. Les jeunes écrivains d'aujourd'hui y trouveront de fortes leçons de probité créatrice. Les batailles autour du naturalisme ne sauraient devenir indifférentes à des esprits modernes dont certains tendent à les ressusciter sous une autre forme. Mais ce n'est point de Zola et de son école qu'il
15 MAI 1926 L'ILLUSTRATION 4.YI I — 511 est question dans le nouveau livre de M. Gustave Guiches : le Banquet. Dans la salle de ce banquet où s'attablait la littérature arrivée et autour duquel errait, avec des dents longues, la jeune littérature encore à jeun, M. Gustave Guiches fut accueilli par les convives d'une « petite table », trois farouches isolés qui se nommaient Villiers de l'Isle-Adam, J.-K. Huysmans, Léon Bloy. Et ce sont ces trois physionomies, d'abord, que l'auteur des souvenirs nous restitue en des portraits achevés et certainement durables. M. ' Gustave Guiches, après des hésitations et des élans alternés, devint l'un des familiers de J.-K. Huysmans jusqu'à la crise d'âme qui jeta l'auteur d'A rebours sur la voie fulgurante et déblayée de ses livres mystiques. Nous sommes ainsi conduits dans l'intimité d'un écrivain dont la gloire posthume ne cesse de s'étendre si l'on en juge par le nombre croissant des éditions de son oeuvre. .J.-K. Huysmans au café,. J.-K. Huysmans chez lui, J.-K. Huysmans dans son bureau de ministère, voilà des sujets de chapitre qui intéresseront d'autant plus vivement un public étendu qu'ils sont traités avec une charmante verve descriptive, colorée, vivante. Nombre d'écrivains d'aujourd'hui ont connu le décor parisien de la vie de Huysmans, ce petit appartement haut perché dans la rue de Sèvres, où l'on accédait par un escalier de tour et où, après une ascension pénible, on se heurtait à cet avertissement : « Je n'y suis pas », calligraphié à la craie sur un tableau d'ardoise. Le maître était servi par une femme de ménage qui s'appelait authentiquement Mme Enguerrand de Marigny. Veuve d'un pendu, cette dame faisait mille folies pour égayer l'intérieur trop triste, à son gré, de l'écrivain et elle mimait volontiers le suicide de son homme « pour faire rire Monsieur ». Il y avait un gros chat roux, dit « barre de rouille », qui, d'un coup de patte sûr et précis, remettait à l'alignement les cadres qui étaient de travers. Ce chat, qui ne pouvait souffrir le désordre, avait eu du malheur. Un jour, pour s'être imprudemment endormi sur le rebord d'une fenêtre, il s'était réveillé dans la cour, la moelle épinière endommagée. Il en avait gardé un peu de démence, cette folie de ranger toutes choses, livres, cartons, coupe-papier, dont il rectifiait incessamment la ligne. Grâce au survivant de ces réunions intimes, nous participons aux propos de paradoxe et aussi de sagesse qui s'échangeaient dans la fumée des cigarettes, et nous entendons Huysmans exprimer sa stupeur « qu'un homme sensé, pour faire la cour à une femme, lui débite des boniments dont un camelot aurait honte » et s'esclaffer « de la dinderie de celle qui encaisse avec orgueil de si misérables sottises ». Masque ou visage ? Attitude ou sincérité ? M. Gustave Guiches nous révèle qu'avant de proclamer sa méprisante aversion de la femme et de s'instituer l'impitoyable caricaturiste des gestes de la passion, Huysmans avait aimé sans discuter avec son coeur ni avec son cerveau, en toute sincérité comme en toute ferveur. Il y â eu, dans cette vie, un drame moral, une poignante et lente douleur qui noua donne sans doute la clef de l'évolution, de la transformation, de la conversion d'un art avant même la conversion d'une âme, et nous gardons, dans notre sensibilité, la vision, en ce petit appartement triste de la rue de Sèvres, d'une silhouette blanche et dorée qui semblait « le fantôme d'une grande joie morte ». Huysmans et Gustave Guiches nous conduisent dans le misérable hôtel borgne de la rue Royer-Collard, où s'achevait la déchéance de Verlaine : « Je n'avais vu que sa silhouette. Maintenant, je le vois. On m'avait dit : « Il est » laid. » Il est épouvantable. On dirait que, dès sa naissance, le destin a tambouriné cette tête et qu'il l'a si sauvagement boxée avec les coups du sort qu'il y a enfoncé des ravins et en a fait surgir ces turgescences phénoménales sans doute bondées de génie, qui mamelonnent le front, cabossent la L'abbaye de Livry (aujourd'hui disparue), où séjourna Mme de Sévigné. coupole du crâne et donnent à ce masque, effroyable caricature de Socrate, un aspect formidable, puéril et monstrueux. Sous tes monts sourcilleux, les yeux, qui ont l'air de se cacher, regardent tour à tour craintifs, éblouis, vicieux, innocents et, dans le chaume d'une barbe de chemineau, la bouche, avachie de souffrance, grimace... » Huysmans et Guiches venaient offrir un indispensable vêtement au poète qui s'en allait presque nu. Mais le pauvre Lélian exigeait un complet de velours et on ne put obtenir de lui, sur cet article, aucune concession. Des portraits animés, des scènes saisissantes, en grandeur souvent, il n'y a qu'à ouvrir ce livre pour cueillir des richesses à pleins regards. Voici Léon Bloy, génie monstrueux, vociférant sa foi avec des cris d'enfer ; voici la fin poignante de Villiers de l'Isle-Adam, son mariage in extremis avec l'humble compagne qui passa sa vie à faire ce que peuvent seuls faire de pauvres gens : des miracles. Et, soudain, nous quittons la petite table et les mansardes du génie farouche et crucifié. C'est que le• mémorialiste vient d'être accueilli à la table d'honneur. Le voici dans le Grenier Goncourt, parmi tous les écrivains glorieux, arrivés, fêtés, ou — ce qui revient peut-être au même — violemment discutés de l'époque. Il y a là un étonnant portrait de Goncourt. « Je n'ai jamais vu bâiller avec tant d'autorité ni avec tant d'insistance. » Mais ce bâillement cesse dès qu'arrive Alphonse Daudet souriant dans sa misère physique... « Alphonse Daudet ! Tout s'illumine. C'est un phénomène atmosphérique soudain. II entre du soleil, et celui qui dégage cette rayonnante chaleur vitale est un petit homme incapable, si un bras ne le servait, de se tenir debout. Daudet a tout le visage de ce génie solaire auquel le Nord ne sait pas résister. Il est né fils du soleil. C'est un Sarrasin, provençal, il a gardé la tête au vent du cavalier ancestral de qui, sûrement, il descend par la chaîne des Maures... Et, au bras de Paul Margueritte, qui soutient ses jambes désaxées et battant la campagne, sa ravissante tête saluant, à droite et à gauche, l'assistance, comme si elle l'aspergeait d'eau bénite qui serait lumineuse, ce grand petit homme-soleil va s'asseoir, en zigzaguant, à côté du grand bonhomme de neige (Goncourt), qui fondra doucement et béatement à la chaleur des mots... » La tumultueuse répétition générale de Germinie Lacerteux, le dîner qui suivit, chez Daudet, sont des pages qui, vraiment, arrachent une époque à un ensevelissement prématuré. On a parfois envie de dire, quand on entre dans ces chapitres ou qu'on les achève, que M. Gustave Guiches est une sorte de Michelet de l'histoire littéraire. Il a bien fait de nous donner ces livres qui compteront dans sa carrière d'écrivain, continuent son oeuvre multiple et la couronnent. ALBÉRIC CAHUET. Le Banquet, Editions Spes, 9 francs. LIVRY ET Ne° DE SÉVIGNÉ Sur l'initiative de la « Société historique du Rainçy et environs », une fête, que présidera le 16 mai prochain M. Henry Bordeaux, évoquera les souvenirs qui rattachent la mémoire de Mme de Sévigné à ce coin pittoresque de la banlieue parisienne. Marie de Rabutin-Chantal était encore jeune fille lorsque son oncle, Christophe de Coulanges,, celui qu'elle appelle le « bien bon », devint abbé de Livry. Mais si Mme- de Sévigné vint faire, à Livry, de si fréquents et de si longs séjours, c'est l'abbaye elle-même et son site qui l'attiraient et la retenaient. Le calme champêtre, la paix de cette solitude, les agréments de la vie à Livry dans un cadre dont elle ne cesse de nous vanter la grâce étaient pour elle inégalables. L',air si pur « lui faisait autant de bien que du lait », et elle trouvait un rafraîchissement de l'âme dans les paysages de ce « petit paya doux qui l'entoure'». — La marquise vécut donc en ces lieux aimés, et si heureusement voisins de Paris, des jours de sérénité. Même, lorsqu'après la mort du « bien bon » l'abbaye passa en d'autres mains, la marquise continua de considérer que .le petit domaine de Livry était toujours un peu à elle. Hélas ! c'est sans la permission de Mme de Sévigné que l'abbaye reçut, en raison des nécessités de la guerre, des destinations qui hâtèrent sa fin. Utilisée comme casernement de troupes, puis asile de pauvres réfugiés peu respectueux des reliques d'un passé dont ils ignoraient, pour la plupart, les fastes, la vieille demeure fut, elle aussi, l'une des victimes du grand drame. Il y a deux ans, son état de délabrement extérieur et intérieur la fit juger atteinte d'une vétusté incurable et, sur ses pierres abattues, se dressèrent des bâtiments industriels. Le parc, lui-même, a été défiguré par le lotissement. Seul demeure le paysage familier à la marquise. Le 16 mai, on apposera sur les murs des bâtiments industriels, qui s'élèvent à la place occupée jadis par la chapelle, une plaque commémorative du séjour en ces lieux, au grand siècle, de la célèbre épistolière. Nous nous associons ici à cette commémoration en reproduisant une photographie de l'abbaye prise avant le délabrement qui entraîna la disparition de la vieille demeure. Ce cliché date de 1875. L'abbaye était alors un pensionnat religieux pour jeunes filles. C'est dans le bâtiment du premier plan et au premier étage que se trouvait l'appartement de la marquise. LES EXPOSITIONS Nos lecteurs se rappellent certainement cette série de types africains qui parut dans le numéro du 24 octobre dernier et dont e. Alexandre facovleff était l'auteur. Elle faisait partie de toute la documentation rapportée par cet artiste de son expédition à travers le Continent noir avec la mission Haardt-Audouin-Dubreuil. L'ensemble de son oeuvre si riche et si vaste vient d'être réuni dans l'hôtel Jean Charpentier. Elle comprend les observations enregistrées pendant le marches, notées hâtivement sur le carnet de route, paysages, faune, figures d'indigènes, et mises au point aux heures de repos en leur conservant leur valeur de visions directes ; on y trouvera également les grandes compositions auxquelles travaillait dans son atelier M. Iacovleff, lorsque parut notre article. C'est comme un panorama de l'Afrique qui se déroule sous nos yeux et d'une valeur exceptionnelle à la fois par l'exactitude scientifique, le caractère et le style. — J. B. UNE CONFRÉRIE DE LA PASSION Les célèbres représentations de la Passion d'Oberammergau suscitèrent, en France, avant la guerre, de nombreuses imitations dont la meilleure et la plus connue fut, et demeure, le mystère monté à Nancy par M. l'abbé Petit. Nous avons, à plusieurs reprises, signalé les spectacles de Nancy, en particulier le 27 mai 1905 et le 4 avri11914, mais nous n'avons pu parler, à cause même de leur nombre et de leur parenté trop étroite, dès manifestations analogues organisées ailleurs. Il semble cependant qu'il faille faire une exception en faveur d'une Confrérie de la Passion qui vient de donner à Auxerre une série de sept représentations du drame sacré. Ce qui fait l'originalité de cette compagnie, c'est qu'elle groupe, à côté d'artistes comme M. Paul Berthia, élève de Vincent d'Indy, directeur des choeurs, de simples artisans qui font preuve de dons d'organisation ou d'expression remarquables. La mise en scène, inspirée de tableaux célèbres, a été réalisée par un maître bottier de la ville, M. Gabriel Lapleigné ; le rôle du Christ est tenu par un ouvrier d'usine. 'Ce dernier, dans le tableau de l'EcceEHomo, Le Christ personnifié par un ouvrier auxerrois. atteint à un pathétique d'une intensité poignante et vraie comme on peut en juger par la photogr .phie que nous reproduisons. Ainsi notre époque, par ailleurs si peu recueillie et souvent sceptique, se trouve reliée à cet art spontané et naïf des antiques confréries qui- nous dotèrent, au moyen âge, du seul théâtre vraiment populaire que nous ayons jamais eu en Fr.Ince. . . LA GREFFE DU PANCRÉAS DE SINGE Sur l'invitation du professeur Burci, doyen de la Faculté de médecine de Florence, le docteur Serge Voronoff vient de pratiquer, à la clinique chirurgicale de l'Université de cette ville, une opération nouvelle qui, si elle réussit, est appelée à une large application. Assisté par les professeurs. Commoli, Frugoni et Marro, il a greffé à deux malades diabétiques, atteints très gravement, des pancréas de singe. Il faut ajouter que le docteur Voronoff, dans des expériencer faites au laboratoire de chirurgie expérimentale du Collège de France, a déjà obtenu, sur des singes diabétiques, des résultats probants par des greffes semblables. On connaît les effets des greffes rajeunissantes du docteur Voronoff, dont nous avons longuement parlé ici même. Les opérations de Florence ne sont qu'une extension de sa méthode qui entend démontrer que toutes les glandes à sécrétion interne qui commandent 4e fonctionnement de nos organes vitaux peuvent être remplacées chez l'homme par les glandes congénères de grands singes. — H.G.



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :


L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 1L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 2-3L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 4-5L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 6-7L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 8-9L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 10-11L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 12-13L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 14-15L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 16-17L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 18-19L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 20-21L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 22-23L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 24-25L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 26-27L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 28-29L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 30-31L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 32-33L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 34-35L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 36-37L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 38-39L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 40-41L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 42-43L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 44-45L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 46-47L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 48-49L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 50-51L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 52-53L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 54-55L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 56-57L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 58-59L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 60-61L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 62-63L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 64-65L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 66-67L'Illustration numéro 4341 15 mai 1926 Page 68