L'Illustration n°4327 6 fév 1926
L'Illustration n°4327 6 fév 1926
  • Prix facial : 3,50 F

  • Parution : n°4327 de 6 fév 1926

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : Jacques-Julien Dubochet

  • Format : (290 x 380) mm

  • Nombre de pages : 64

  • Taille du fichier PDF : 87,5 Mo

  • Dans ce numéro : Marrakech, ville de tourisme.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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110 — N° 4.327 L'ILLUSTRATION 6 FÉVRIER 1926 AU SERVICE DE LA FRANCE M. Raymond Poincaré a commencé d'écrire ses mémoires. Sous le titre « AU SERVICE DE LA FRANCE », il va en publier les deux premiers volumes qui contiendront l'histoire de son ministère ( janvier 1912 à janvier 1913), préface à sa grande Présidence. Avant l'apparition du volume suivant, an printemps prochain, L'Illustration offrira à ses licteurs la primeur — que M. Raymond Poincaré veut bien leur réserver — du récit des visites présidentielles en Espagne et en Angleterre, en 1913, et de la visite du roi d'Espagne à Paris. Enfin, dans les derniers mois de cette même année, il donnera ici même le récit de ses « SOUVENIRS DE GUERRE » (1914-1918). Nous nous ferions scrupule d'insister sur l'intérêt capital que présentera cette publication, préparée par l'homme d'Etat qui, pendant toute la durée de la plus terrible des guerres, a présidé aux destinées de la France avec un tact, un éclat et une dignité qui ont fait l'admiration de tous les peuples. On lira ci-dessous une analyse et des citations des deux premiers volumes de « Au SERVICE DE LA FRANCE » qui vont paraître ces jours-ci (1). Nul besoin de souligner l'importance de cette période qui précéda la guerre, pleine d'écueils et de pièges, de rivalités, de troubles et de conflits, où la vigilance, la fermeté, le sang-froid des hommes d'Etat furent mis à incessante et cruelle épreuve. Qui la peut mieux conter que celui qui la vécut tout entière et y remplit l'un des principaux rôles, le plus brillant sans doute, le plus difficile à coup sûr? Faut-il dire que M. Poincaré est « documenté » comme lui seul peut l'être, servi par une mémoire et des archives dont on a peine à décider si elle est plus fidèle, si elles sont plus riches?... Faut-il rappeler sa force et sa clarté accoutumées, sa dialectique pressante, sa chaleur persuasive? On ne peut résumer un tel ouvrage qui touche à tant d'événements, de si graves et de si complexes, et qui les traite par le menu, à travers les desseins, combinaisons, tentatives, revirements, espoirs, échecs, etc., que chaque jour amène, bouleverse et emporte... Je voudrais seulement examiner un des épisodes de ce prologue, celui qui a suscité le plus de controverses, d'attaques, d'erreurs et de calomnies, celui qui commanda toute la pièce et qui retentit sur le temps présent : l'Alliance franco-russe. * ** Lorsque, avec la présidence du Conseil, M. Poincaré prit le département des Affaires étrangères (14 janvier 1912), il ne connaissait de « l'Alliance » que ce qu'en savaient tous les membres des précédents cabinets, et c'était peu de chose, en vérité. Son premier soin fut donc de « se faire ouvrir l'Armoire de fer où se trouvait le document de 1892, conservé dans une enveloppe qui portait cette annotation de la main de Félix Faure : « La convention » militaire est acceptée par la lettre de M. de Giers » à M. de Montebello, donnant force de traité à » cette convention. » Ce traité a été publié par la suite. Il n'est pas superflu, pourtant, d'en rappeler l'esprit, le but et les principales clauses, puisqu'il a dirigé et qu'il explique toute la politique française. « La France et la Russie, étant animées d'un égal désir de conserver la paix et n'ayant d'autre but que de parer aux nécessités d'une guerre défensive..., sont convenues des dispositions suivantes (2) : » Si la France est attaquée par l'Allemagne, ou par l'Italie soutenue par l'Allemagne, la Russie emploiera toutes ses forces disponibles pour combattre l'Allemagne; » Si la Russie est attaquée par l'Allemagne, ou par l'Autriche soutenue par l'Allemagne, la France emploiera toutes ses forces pour combattre l'Allemagne; » Si la Triple Alliance, ou l'une des puissances de la Triple Alliance, mobilise, la France et la Russie mobiliseront, immédiatement et simultanément, la totalité de leurs forces; n Les forces disponibles qui doivent être employées contre l'Allemagne seront : du côté de la France, de 1.300.000 hommes; du côté de la Russie, (t) Au service de la France, deux volumes, chez Plon. (2) Le mot Alliance ne fut prononcé qu'au cours du voyage de Félix Faure en Russie. de 700.000 à 800.000 hommes ; ces forces s'engageront à fond, en toute diligence, de manière que l'Allemagne ait à lutter, à la fois, à l'Est et à l'Ouest; n La France et la Russie ne concluront pas la paix séparément... Toutes les clauses énumérées cidessus seront tenues rigoureusement secrètes. » (Ceci, selon la volonté expresse d'Alexandre III.) C'est une erreur de croire qu'il vaut toujours mieux juger les événements à distance. Pour les comprendre, il faut aussi les vivre, ou du moins se rappeler qu'on les a vécu. Il serait puéril de nier que les Français de 1893-1895 aient ;prouvé une émotion sincère et une joie profonde à la lecture des « toasts » de Cronstadt, à la vue des navires et des marins d'Avelane. Les survivants en peuvent témoigner. Reportons-nous, simplement, à ces dates... M. Poincaré dit excellemment : « La France, longtemps isolée et toujours menacée, se sentait soulagée et rassurée et elle remerciait avec ferveur ceux qui lui apportaient la paix. » Il n'a pas moins raison d'insister sur ce mot : paix. A de rares exceptions près, — et combien en restait-il en 1914?... — les Français n'aspiraient point du tout à la guerre et s'étaient détachés de « la revanche ». Or, l'alliance franco-russe était un premier gage de sécurité. Lorsque l'Angleterre se fut rapprochée de la France et de la Russie (1907),. — grâce à ce très grand roi qu'a été Edouard VII, — lorsque la « Triple Entente » fut ainsi constituée, les chances de paix se trouvèrent converties en quasi-certitude. A moins que... Mais le concours de la Russie était indispensable à l'effort de la France et de l'Angleterre. Toute notre politique reposait sur cette alliance : le fondement, l'axe, le pivot, etc. Eh bien, en dépit des discours, des revues, des voyages, des banquets, des galas, — et des emprunts! — en dépit du travail commun et des plans concertés des états-majors, — et des conventions même, et même revêtues du paraphe impérial, — pouvions-nous, sans crainte et sans réserve, et dans les cas prévus et sous les conditions stipulées, compter sur l'appui de la Russie? ** — Quoi!... Mais le tsar Nicolas? — Oh ! le tsar a les meilleures intentions du monde! Il a le plus profond respect de la mémoire de son père, de la signature ou de la parole donnée. Il est laborieux, simple, scrupuleux, loyal et, sûr (et il le sera, d'ailleurs, jusqu'au bout). Mais il se laisse distraire et circonvenir, dominer et imposer. Ne disons pas, comme on le répète, qu'il est faible; car il ne l'est point en tous cas et avec tout le monde; pas avec ses ministres, par exemple. Il subit l'influence de sa femme, une Allemande (mais qui. jusqu'au bout elle aussi, n'aura aucun rapport direct avec l'Allemagne), de quelques conseillers ou courtisans intimes, et plus tard, hélas! de Raspoutine et de sa clique. Il vit fort retiré et, loin de se. tenir en rapports fréquents avec ses alliés, comme la politique semble l'exiger, n'accorde aux ambassadeurs que de rares audiences, où il proteste, d'ailleurs, et de la meilleure foi possible, de son ferme propos... Et voilà le versatile entêté de qui, seul, tout dépend. — Mais... le ministre?... — Sazonof ?... De grandes qualités. Mais, d'abord, il n'est rien que par la volonté de l'empereur; il est l'agent de cette volonté, combattue et intermittente. Sans autorité sur ses collègues, dont plus d'un le contrecarre ou le mine. A conservé pour Isvolsky, son ancien chef, une déférence qui va, parfois, jusqu'à la crainte. Caractère épineux, au reste, plein de revirements et de contrastes; plein de préventions aussi, persuadé qu'il donne (entendez : la Russie) beaucoup plus qu'il ne reçoit ; prompt à se piquer, lent à revenir sur ses impressions, encore plus sur ses antipathies, plus ou moins fondées, et qui ne put jamais s'affranchir, par exemple, de celle qu'il avait conçue, sans raison, pour l'ambassadeur de France, Georges Louis... — Mais... cet ambassadeur?... — De grandes qualités, lui aussi, et d'excellents services. « Il avait, en effet , toutes les qualités d'un excellent directeur, ou même, peut-être, d'un excellent secrétaire général. Il était travailleur, il rédigeait clairement les dépêches dont les ministres lui fournissaient l'idée; il était homme de bon conseil; mais, nommé ambassadeur, il avait conservé, dans cette,, haute charge, ses habitudes de bureau et ses goûts sédentaires. Il ne sacrifiait rien à ces usages mondains, dont savaient si bien tirer parti, à Rome, à Londres ou à Berlin, MM. Barrère, Paul et Jules Cambon. Il vivait en garçon dans son ambassade. Sa santé fragile s'accommodait mal du froid et des I brumes de la Néva. Retiré dans son cabinet, il était souvent mal renseigné de ce qui se passait autour de lui... », — et l'on conviendra que c'était une lacune fâcheuse chez un ambassadeur (1). — Mais... l'autre ambassadeur?... Celui de Russie à Paris?... — Isvolsky I... Ah ! celui-ci, sans jamais manquer au bon goût et à la courtoisie, M. Poincaré ne se refuse pas de le draper. Ministre des Affaires étrangères, Isvolsky avait été surpris, leurré et battu par son collègue d'Arenthal, qui, en 1909, avait accompli l'annexion définitive de la Bosnie et de l'Herzégovine à l'Autriche, à la barbe de l'Europe. révérence parler, et au nez de la Russie. Obligé d'avaler cet affront, Isvolsky en restait étouffé et ne songeait qu'à sa revanche. « Avec un jeu complexe et personnel, une initiative inopportune, un manque extraordinaire de mémoire, la préoccupation de son personnage jouait, dans sa politique, un rôle capital. Il ne se gênait pas pour substituer ses idées à celles de son gouvernement. Il traduisait à sa manière les instructions qu'il recevait et les réponses qui lui étaient - faites au Quai d'Orsay... Il n'était pas de ces diplomates renfermés qui, pour cacher leurs pensées, se bornent à les envelopper de silence; il les noyait sous un flot de paroles... 11 prêtait volontiers à ses interlocuteurs, dans sa correspondance officielle, le langage qu'il avait intérêt à leur faire tenir, ou les conceptions qu'il voulait suggérer à son gouvernement, sans en prendre luimême la responsabilité... » Nicolas II, Sazonof, Isvolsky, voilà donc des alliés bien incertains et une collaboration bien délicate. Si encore nous n'avions eu à craindre que le caprice ou l'indolence!... Mais le tentateur est là qui épie, rôde, murmure, insinue, offre, se plaint, menace sans cesse : Guillaume II. Willy a sur Nicky un. ascendant qu'il connaît, dont il joue et abuse, multipliant les avances, la bouche pleine de tendresses et la poche pleine de traités préparés d'avance. Il ne néglige rien pour s'efforcer à détacher le tsar de la France — foyer de révolution — et de l'Angleterre, — ennemie traditionnelle de la Russie. Il lui vante les innombrables avantages de l'amitié allemande. Il ne recule même pas devant l'intimidation ou le chantage... Par bonheur, le tsar est honnête. S'il avait cédé, quand il a failli succomber à la tentation!... Et, quand il y a cédé, s'il ne se reprenait pas à temps, refusant de signer le papier insidieusement glissé sous sa main, ou même de reconnaître sa signature!... Mais quelle misère que cet équilibre instable, que ces sursauts et revirements de chaque jour! Que de soucis! Que d'alarmes!... Et comme l'on comprend la discrétion diplomatique qui fait écrire, non sans mélancolie, à M. Poincaré : « Il reste que l'alliance russe n'était pas toujours d'un• maniement facile... » ** Et, cependant, elle apparaît plus nécessaire de jour en jour. Ce n'est plus l'Allemagne seulement qui, en menaçant la France, menace la paix. Petits et grands semblent contre elle conjurés : « ... Le ciel de l'Europe continuait à se charger d'électricité. De brèves éclaircies alternaient avec de longues heures d'obscurité. De temps en temps, la politique intérieure nous ressaisissait, bien que tous les partis, émus de la situation extérieure, eussent tacitement fait trêve... Mais, dès le lendemain, recommençaient nos soucis et c'étaient les mêmes régions lointaines qui appelaient impérieusement notre attention : la Tripolitaine et l'Orient... » Il suffit de rappeler qu'après s'être assuré la neutralité bienveillante de la Russie et de l'Autriche, l'Italie avait résolu de chercher une « compensation » en Tripolitaine. Elle mena ses préparatifs de façon si secrète « ... que l'ambassadeur d'Allemagne auprès de la Porte, le baron Marshall, dont l'influence était souveraine en Turquie, garantissait le maintien de la paix. La confiance était telle que les Jeunes-Turcs rappelaient de Tripolitaine 3 bataillons et 1 régiment de cavalerie ». Consultées, ou, si l'on veut, tâtées par l'Italie, la France et l'Angleterre ont-elles approuvé et encouragé l'expédition?... Mieux encore: l'expédition a-t-elle été... suggérée à l'Italie (qui ne se pouvait consoler « de la perte » de la Tunisie) pour cette raison ou ce prétexte que, si elle ne mettait pas, et sans trop de délais, la main sur la Tripolitaine, l'Allemagne n'y manquerait et ne tarderait point?... Une nouvelle édition, en somme, du: Fate presto!... de Napoléon III à l'envoyé de Cavour. La question a été posée, mais non résolue. Elle (t) Il n'y a, naturellement, nul état à faire et nul compte à tenir des pseudo Carnets de Georges Louis, qui ont été publiés naguère et qui ont reçu des démentis formels.
6 FÉVRIER 1926 L'ILLUSTRATION N° 4327- 111 s'adresse, en tout cas, aux gouvernements qui ont précédé celui de M. Poincaré. Mais, le 25 septembre 1911, le chargé d'affaires d'Italie remettait à la Porte une note comminatoire. Quelques jours après, un corps expéditionnaire occupait Tripoli sous la protection des canons de la flotte, tandis que ce qui restait de troupes turques se retirait dans l'hinterland désertique, — et, au début de novembre, le cabinet Giolitti proclamait l'annexion de la Tripolitaine .et de la Cyrénaïque. Il va sans dire que la Porte répondit en déclarant la guerre, — l'Italie en se saisissant de Rhodes et du Dodécanèse et en bombardant les Dardanelles, — la Turquie, en fermant les détroits, — les Neutres, en protestant de toute part. Et tout cela n'était rien auprès des répercussions non seulement possibles, mais probables, mais quasi certaines et imminentes. Plus clairvoyant cette fois, le même Marshall prédisait « qu'une guerre éclaterait inévitablement dans les Balkans, si la guerre italoturque devait encore durer quelques mois ». Or, la guerre dans les Balkans, c'était l'intervention de la Russie, qui entraînait celle de l'Autriche, qui déclenchait celle de l'Allemagne... Que d'embarras, que de tourments pour la France !... A peine M. Poincaré a-t-il réussi à calmer l'Italie que les nuages s'épaississent dans les Balkans. La Bulgarie cause avec la Serbie, qui converse avec le Monténégro, et tous s'abouchent avec la Grèce. Si encore l'on savait ce qui a été dit et décidé de ces entretiens !... Sans compter que l'Autriche, inquiète, lance l'idée d'une « Albanie » autonome, c'est-à-dire sous sa protection et dans sa main !... La France presse vainement la Russie de le savoir. L'imperturbable optimisme de M. Sazonof ne voit, là, qu'un accord platonique ; tout au plus « une alliance dans le but de défense réciproque et de protection des intérêts mutuels, au cas d'une modification du statu quo dans les Balkans ». Dangereusement élastique, cette formule!... Non, parce que rien ne se fera sans que la Russie en soit informée et qu'elle y ait donné son agrément. Patience et confiance (1) !... Et M. Poincaré ne perd pas patience, sans doute, mais sa confiance est mise à dure épreuve. Il repousse les avances de la Bulgarie et refuse de laisser coter l'emprunt bulgare à la Bourse. Malgré les protestations des Guéchof, des Danef, des Rizof et des Théodorof, — et même de Pachitch, — il sent que quelque chose se trame. Il sent que la Russie est mal renseignée; qu'elle ne met guère d'empressement à l'être ; que, si elle ne sait peut-être pas tout, elle ne dit certainement pas tout ce qu'elle sait. « ... Nous avions l'impression qu'il y avait, peut-être, dans l'alliance, quelque chose de fêlé. Que si, d'ailleurs, les actes n'étaient pas toujours conformes à notre manière de voir, c'étaient là les petites misères de l'alliance. Il fallait bien les supporter; elles étaient la modeste rançon des avantages que nous avait procurés, depuis vingt-cinq ans, l'amitié de la Russie, et dont M. Sazonof songeait, moins que personne, à nous priver... » Pour dissiper ces nuages, pour débrouiller ce chaos, — rien de tel que d'aller droit au but et d'écarter les intermédiaires, — M. Poincaré résolut de se rendre en Russie. ** A Dunkerque, le 5 août 1912, il s'embarqua sur le Condé. Le 9, il était à Cronstadt et, le lendemain, à Saint-Pétersbourg. Accueil cordial et chaleureux, naturellement; mais rien que de la part des « autorités ». — « J'ai été respectueusement salué par des passants, auxquels avait été signalée la présence d'un ministre français; mais je n'avais pas grand'peine à remarquer qu'en général la politesse des habitants n'ajoutait guère aux réceptions officielles. Je passais partout à peu près inaperçu. Il semblait y avoir, dans la population pétersbourgeoise, à l'égard de l'alliance, beaucoup plus d'indifférence que dans la plus froide de nos villes de province. » — Entretiens prolongés et répétés avec Sazonof, « les yeux un peu saillants, le nez long, le profil aigu, les lèvres souriantes », — et Kokovtzof, « à la bonne physionomie, simple et loyale n, — et, à mesure que ces entretiens se renouvellent et se précisent, les voiles tombent, les malentendus se dissipent, la confiance est rétablie et l'accord scellé sur tous les points. « ... A ma demande, M. Sazonof a pris connaissance du procès-verbal de la réunion des chefs d'état-major des armées de terre, des voeux exprimés par le général Joffre au général Gilinsky. Je lui expose la nécessité du doublement et quadruplement des voies demandés, ainsi que la transformation, en voies à l'écartement russe, des (0) Or, à ce moment-là, et dès le mois de mars, l'accord serbo-bulgare était déjà signé. deux lignes de Varsovie aux frontières allemande et autrichienne, qui n'ont pas la même largeur. 11 croit que la transformation pour la voie vers l'Autriche est déjà décidée. Pour le reste, il me promet tout son concours. Le ministre de la Guerre, Soukhomlinoff, me déclare que, de son côté, dans la mesure des possibilités financières, il vient de faire un rapport favorable. » Puis, Sazonof lit et commente le texte officiel de la convention serbo-bulgare. Bien que l'arbitrage de la Russie y figure à chaque phrase, M. Poincaré n'en est guère rassuré : « Le traité contient en germe non seulement une guerre contre la Turquie, mais une guerre contre l'Autriche. 11 établit, en outre, l'hégémonie de la Russie sur les deux royaumes, puisque la Russie est prise comme arbitre dans toutes les questions. Je fais remarquer à M. Sazonof que cette convention ne répond aucunement à la définition qui m'en avait été donnée, qu'elle est, à vrai dire, une convention de guerre... Il le reconnaît ; mais, comme la Serbie et la Bulgarie se sont engagées à ne pas déclarer la guerre, et même à ne pas mobiliser, sans l'approbation de la Russie, celle-ci peut exercer un droit de veto qui assurera le maintien de la paix... Je disais à M. Sazonof : « Ne comptez pas sur nous pour vous » aider militairement dans les Balkans, même si vous » êtes attaqués par l'Autriche. Nous remplirons les » conditions de notre alliance, mais nous ne les » dépasserons pas. Nous vous devons notre » concours armé, si vous êtes attaqués par l'Alle- » magne, ou par l'Autriche aidée de l'Allemagne, » comme vous nous devez le vôtre si nous sommes » attaqués par l'Allemagne, ou par l'Italie appuyée » de l'Allemagne. Le cas échéant, nous remplirons » notre devoir ; ne nous en demandez pas davan- » tage... » Voilà ce que j'ai déclaré à M. Sazonof et ce qu'il a loyalement rapporté. Je n'ai pas dit autre chose, plus tard, à M. Isvolsky... » ** Lorsque toutes les affaires pendantes, générales ou personnelles, eurent été réglées avec les deux ministres russes et à l'entière satisfaction de la France, M. Poincaré se rendit à l'audience que le tsar lui avait accordée, pour le 11 août, à Péterhof. « ... Je n'avais vu l'empereur qu'une fois, lorsqu'il était venu à Paris, en 1896, et que je lui avais été présenté comme vice-président de la Chambre. Il m'avait paru simple et timide. Je n'avais, du reste, échangé avec lui que des paroles insignifiantes et, à vrai dire, je ne le connaissais point. J'interrogeai M. Georges Louis et M. Doulcet sur lui et sur l'impératrice. Tous deux me le représentaient comme intelligent et loyal. L'impératrice leur paraissait plus énigmatique. Il commençait à courir sur elle, et sur son entourage, des bruits singuliers. Le 14/27 janvier 1912, M. Menchikoff avait publié, dans le Novoïé Vrémia, un article qui avait fait scandale. A propos de la déposition et de l'exil de Mg' Hermogène, évêque de Saratof, ce publiciste avait mis en cause un personnage dont on parlait à mots couverts, un moujik sibérien, « ... un mou- » jicot de quarante ans, noueux et laid, traits » menus, visage aviné, regard apeuré et fuyant, » voix basse... Gryscha Raspoutine ». La campagne s'était étendue à plusieurs journaux... Un bruit de craquement s'était fait entendre dans l'Empire. L'édifice, pourtant, restait debout, majestueux et imposant. Quels étaient les souverains qui en avaient la garde ? A me le demander, je sentais en moi, avec beaucoup de curiosité, un peu d'appréhension... » Arrivés en trois quarts d'heure à la gare de Péterhof, nous y trouvâmes un maître des cérémonies qui, à travers le parc du haut, régulièrement planté à la française et décoré d'une monumentale fontaine de Neptune, nous conduisit à un palais qui cherchait à imiter celui de Versailles et qui avait un peu les allures ostentatoires et le ton prétentieux d'un parvenu... » En attendant l'arrivée de l'empereur, je m'approchai de fenêtres qui donnaient sur la terrasse du château et je regardais les cascades... lorsqu'une victoria attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant la grande porte du palais. L'empereur et l'impératrice en descendirent. Tous deux venaient de la villa Alexandra, où ils résidaient modestement, à deux kilomètres du palais. Nicolas II avait le visage bronzé par cette croisière de Finlande au cours de laquelle il avait rencontré le kaiser. 11 portait l'uniforme de colonel du régiment Préobrajensky. L'impératrice était vêtue d'une toilette de couleur sombre. Un grand chapeau garni de tulle et relevé d'une plume d'autruche noire ombrageait sa figure un peu sèche. Le maître des cérémonies vint me chercher et me mena, de salon en salon, jusqu'aux appartements de l'empereur. Nicolas 11 et l'impératrice m'y attendaient, debout l'un à côté de l'autre... L'empereur m'accueillit avec une parfaite bonne grâce. Il fixa sur moi son regard clair et, avec une grande douceur dans la voix, m'adressa quelques mots de bienvenue. Il me demanda aimablement des nouvelles de M. Fallières, pour qui il manifesta des sentiments de sympathie, et me dit qu'il serait très heureux de connaître, par moi, sur les grandes questions du jour, l'opinion et les désirs du gouvernement de la République. Auprès de lui, l'impératrice était d'abord restée impassible comme une statue. Après quelques minutes, elle se mit à confirmer les propos de l'empereur d'un signe de tête ou d'une remarque discrète. De temps en temps, une brusque rougeur lui montait au visage et il semblait qu'elle éprouvât subitement une souffrance au coeur ou une gêne dans la respiration... » J'ai également noté, à l'intention du président de la République et des ministres, les points essentiels de cette conversation... Guillaume II s'approprie, dans ses Tableaux d'histoire, une invention ridicule lorsqu'il écrit : « Voyage de Poincaré à » Saint-Pétersbourg. Il promet au tsar le service » de trois ans. » Il serait tout aussi juste de prétendre qu'à Port-Baltique Nicolas II avait promis au kaiser de désarmer la France. Le tsar n'a pas dit un mot du service de trois ans ; je n'y ai moi-même, et pour cause, fait aucune allusion. » L'impératrice se retira pour rejoindre ses enfants à la villa Alexandra. Je rentrai dans la salle voisine où se trouvaient, rangées en cercle, les personnes invitées au déjeuner. L'empereur vint, quelques instants après, nous retrouver dans cette pièce et, derrière lui, nous nous rendîmes à une sorte de buffet où étaient servis, à la russe, des hors-d'œuvre variés. Il m'offrit lui-même le caviar et un petit verre de liqueur forte que, de plus en plus impitoyable, le protocole m'interdit de refuser, et il me remit en outre, dans une magnifique boîte de cuir rouge, le grand cordon d'Alexandre Newsky... » ... Vers cinq heures et demie, les convives français du déjeuner (1) prenaient avec moi un train spécial qui nous conduisit à Krasnoié-Sélo, où l'empereur s'était, de son côté, rendu en automobile. La gare était magnifiquement décorée aux couleurs françaises et russes. Le vaste camp était à proximité du chemin de fer... J'allai, avec tous les personnages officiels, m'installer devant la tente impériale. Quelques minutes plus tard, l'empereur descendait d'automobile aux barrières du camp, montait sur un superbe cheval alezan et commençait l'inspection des troupes. Il était suivi du grandduc Nicolas Nicolaïeviteh, commandant en chef des armées russes, maigre comme un squelette, haut comme un gratte-ciel américain, mais vif, alerte, souple, avec la mâle physionomie d'un bel entraîneur d'hommes. » L'empereur passait lentement sur le front des divisions déployées en deux rangs, devant la longue file de leurs tentes grises. Cette inspection, je l'avoue, me parut longue, et ma plus forte impression fut de lassitude. Près de nous, le fauteuil préparé pour l'impératrice était resté vide; elle avait été prise d'une indisposition subite et n'avait pu venir à la revue... » Vingt-cinq orchestres militaires, comprenant deux mille musiciens, avaient joué, jusqu'à la tombée du jour, une suite de morceaux. Puis, brusquement, s'était fait un grand silence. Toutes les musiques ensemble avaient exécuté la prière. Dès les premières mesures, les soixante mille soldats s'étaient découverts et, sur cette armée immobile et recueillie, le soleil couchant avait jeté ses derniers feux... L'empereur repartit, en automobile, pour son chalet de Krasnoié-Sélo, modeste demeure, semblable à toutes celles que la famille impériale avait conservées, près du camp, dans la verdure, et qui n'avaient pas changé depuis un siècle... » • * ** Après une visite à Moscou et de nouveaux entretiens avec les ministres, M. Poincaré se rembarqua sur le Condé qui, le 19 août, le ramena à Dunkerque. Ce voyage, combien de fois M. Poincaré a-t-il dû se le rappeler et le comparer avec l'autre, avec le niême, avec celui qu'il fit (sur la France, cette fois, et en compagnie de M. Viviani) à la fin de juillet 1914?... En août 1912, il rapportait une alliance rajeunie, raffermie, remise à neuf, ainsi qu'en témoignait cette déclaration : « Les ministres ont reconnu, une fois de plus, que l'entente des deux (i) MM. Georges Louis, Doulcet, Daeschner, le commandant Carré et deux officiers du Condé.



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