L'1visible n°23 février 2012
L'1visible n°23 février 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°23 de février 2012

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Prodeo

  • Format : (219 x 288) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 14,7 Mo

  • Dans ce numéro : Lourdes, l'eau de vie.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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10 PSYCHOLOGIE xw n°23 février 2012 Au secours : on manque de manque ! DR Diane Drory Psychanalyste et psychologue, Diane Drory vit à Bruxelles. Les souffrances de l’enfance restent son cheval de bataille depuis 35 ans. Elle est l’auteur de nombreux articles et ouvrages dans ce domaine. PAROLE DE SAGESSE Dieu seul peut combler profondément le cœur de l’homme. « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, Il me fait reposer. » Psaume 23 a Éducation. « Surtout, qu’il ne manque de rien, ce gosse est tout pour nous ! » Mais voilà, à trop vouloir son bien et son confort, on l’étouffe. Résultat des courses : gavé jusqu’à la glotte, surprotégé, choyé, le petit homo zapiens manquerait de manque. L’amour, on n’en a jamais trop ! Seulement, aimer n’est pas tout offrir et le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un enfant, c’est paradoxalement de ne pas lui donner immédiatement ce qu’il veut. Car l’enfant dont on comble les moindres caprices reste insatisfait. On a tendance à l’oublier : c’est d’amour vrai - à savoir de relation, de transmission et de loi - dont un enfant a besoin. Si frustrer un gosse est devenu si difficile, c’est que l’idéologie éducative ambiante favorise la vision de l’enfant comme un être plein. L’adulte devrait, dès lors, veiller à ne pas entamer cette complétude en introduisant la faille du manque. Regardé comme un trésor, l’enfant est devenu tellement précieux qu’on en fait un veau d’or. Assimilé à un objet de dévotion, « il est tout » pour ses parents, qui ont parfois eu beaucoup de peine à l’avoir. Le petit se retrouve illusionné d’une incontestable toute-puissance. La société elle-même adore cet enfant porteur d’avenir. Dans cette « pédofolie », tous les regards sont braqués sur lui et il est couvert de cadeaux, surprotégé, gratifié d’un amour parental sans bornes, prêt à tout accepter. Mais voilà, à deux ans, elle ne peut s’endormir sans la présence de sa mère au moins deux heures à son chevet. À trois ans et demi, il refuse de dormir au moment de la sieste et crache sur la dame qui le surveille. À dix ans, il n’arrête pas de répondre, fonctionne non stop à la carotte, aimerait déjà pouvoir vivre sa vie comme il l’entend. Sachons-le, l’excès affectif est aussi nocif que le manque. Cette démesure induit chez l’enfant la peur de la perte et l’empêchement du désir. La surcharge de sollicitude musèle sa vitalité. L’apprentissage de l’effort s’en trouve compromis. Si être comblé tout de suite est indispensable pour le nourrisson, grandir, c’est découvrir qu’un temps d’attente peut différer une réponse. Alors, lorsqu’on s’indigne de voir un enfant dérober quelque chose, qu’on s’offusque de voir un pré-ado voler un vélo, simplement parce qu’il en a besoin - là, maintenant ! - on devrait se demander si on n’a pas juste oublié de les introduire à l’attente et à l’acceptation du manque ? ASSUMER LE MANQUE Le manque, nul n’y échappe. L’enfant en fera souvent l’expérience dans la vie et il est essentiel qu’il apprenne à l’assumer. En lui laissant croire que tout ce qu’il désire est à sa portée, l’éducation rate son but. La frustration n’est pas une calamité ! Manque, erreur et frustration sont vivifiants. À l’inverse, l’enfant envahi, comblé, aux prises avec un surplus d’offres risque de s’anéantir. Tel Thomas, sept ans, qui dit vouloir se suicider. Un entretien approfondi révèle qu’il ne jouit d’aucune autonomie tant ses parents craignent qu’il en fasse mauvais usage. Pour ce petit bonhomme, habité d’une saine énergie vitale, à quoi bon vivre, si c’est pour être habillé tous les jours du désir de papa et maman, empêché d’exprimer sa colère sous peine de voir sa mère pleurer ou ne même pas pouvoir oublier son sac de piscine, puisque ses parents y pensent pour lui ? Il faut savoir qu’en matière de construction psychique, la place du manque est essentielle. Le manque, théorisé par la psychanalyse en différentes étapes appelées « castration » permet de demander, de parler, d’imaginer. LEXIQUE Castration La castration est la traversée d’une perte qui enrichit celui qui l’accepte sans l’ignorer ni l’éviter. Pour grandir et s’humaniser, tout enfant a besoin de perdre… pour gagner. L’enfance est ce temps d’initiation durant lequel la psyché intègre différentes pertes. La psychanalyse a théorisé ces acceptations. Elle les décrit dans un ordre chronologique qui correspond aux étapes orale, anale, oedipienne et phallique. En réalité, nous y sommes confrontés quotidiennement toute notre vie durant. À travers le manque, l’enfant élabore avant tout la possibilité de penser, d’être conscient, de ne pas être manipulé par ses pulsions, mais d’en faire un outil de réalisation personnelle. Quand on n’a pas tout, on développe un potentiel personnel. Obligé de trouver des solutions, l’enfant emploie son imaginaire. Sa logique fonctionne. Il cherche comment réaliser son désir. Il pense, il réfléchit, il invente, il teste et se relie aux autres pour trouver de l’aide. Contrairement à ce qu’on imagine, l’enfant qui ne traverse pas le manque ou le traverse trop peu, devient extrêmement angoissé. Il ne s’humanise pas. Car le petit d’homme ne naît pas civilisé, il le devient à travers de quotidiennes confrontations à la perte. Il est du devoir de l’éducateur de l’aider à
n°23 février 2012 xw PSYCHOLOGIE 11 C’est d’amour vrai, de relation, de transmission et de loi dont un enfant a surtout besoin. supporter de ne pas tout avoir, sans que ce soit la fin du monde. Manquer de quelque chose permet à l’enfant de découvrir que cela ne l’anéantit pas, mais, qu’au contraire, l’expérience le laisse indemne, au-delà de la tristesse ou de la colère à l’égard de ce qui lui échappe. CANALISER SES PULSIONS Si on n’intègre pas que tous nos désirs ne peuvent être comblés, le chaos s’installe. Nous sommes en effet tous dotés d’une pulsion vitale qui nous fait vivants et désirants. Cette pulsion doit être canalisée. Si l’enfant n’a pas la chance de rencontrer un adulte, capable de s’opposer à son désir et de supporter le choc des réactions normales de violence enfantine - pleurs, cris, tristesse - cette pulsion ne pourra ni évoluer, ni se refouler, ni se sublimer. Elle sera alors laissée à sa folle trajectoire de destruc- a a a TÉMOIGNAGE « Elle me laisse peu de temps » La maman d’Agathe a tout donné à sa fille. Et pourtant celle-ci devient, très vite, une enfant difficile… « Jusqu’à ses 2 ans, ma fille était une enfant parfaite. Tout à coup son comportement a changé surtout vis-à-vis de moi », explique la maman d’Agathe. « Elle refuse que je l’habille, que je change sa couche, elle me donne des ordres. Quand je lui dis non pour certaines choses, elle me frappe, tente de me mordre. Je suis une maman très présente et très aimante depuis sa naissance. J’ai adapté mon emploi du temps en fonction d’Agathe pour pouvoir passer un maximum de temps avec elle. Elle est très accaparante, veut que je joue avec elle, que je la suive partout où elle décide d’aller. En somme, elle me laisse peu de temps pour moi. Son papa est très présent aussi. Elle devrait donc être une enfant comblée, épanouie, très « tranquille et sage ». Mais voilà, je me demande pourquoi elle est si tyrannique avec moi. Nous attachons tellement d’importance à son bonheur que nous avons choisi de ne pas avoir L’enfant dont on comble les moindres caprices reste insatisfait d’autre enfant pour pouvoir être complètement à elle. » Gare à la couvade affective… L’excès est aussi nocif que le manque. Cette démesure parentale est un sacrifice inutile. J’encouragerai donc ces parents à reprendre leur vie adulte avec enthousiasme et à accepter de se détacher d’une image d’enfant rêvée. Ceux qui font tout pour l’enfant, estiment à tort qu’il doit leur être redevable de cette bonté, en étant sage et tranquille. Ce n’est pas ainsi que grandit un enfant. a GettyImages



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