L'1visible n°16 juin 2011
L'1visible n°16 juin 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°16 de juin 2011

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Prodeo

  • Format : (219 x 288) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 11,5 Mo

  • Dans ce numéro : la honte... poison ou protection ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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10 PSYCHOLOGIE xw n°16 juin 2011 La honte, poison ou protection ? DR Boris Cyrulnik est neuropsychiatre, directeur d’enseignement à l’université Toulon-Sud. Il dirige un groupe de recherche sur la résilience. PAROLE DE SAGESSE « Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre » Genèse 2, 25. Adam et Ève vivaient en parfaite harmonie avec le plan de Dieu. Ils vivaient nus et n’en éprouvaient aucune honte. Ils n’ont connu pour la première fois ce sentiment qu’après avoir croqué le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Cette faute ayant entraîné la rupture de la relation avec Dieu, ils ont commencé à avoir honte d’euxmêmes. a Bien vivre. Dans la palette des émotions, la honte est un mélange de peur et de colère. À petite dose, elle nous permet de vivre en société en nous donnant une saine crainte du regard d’autrui. À trop forte dose, elle nous éloigne des autres et peut nous empêcher de vivre. Une chute cocasse dans la rue, du persil entre les dents, une braguette ouverte, etc. Qui n’a pas connu les petites hontes de la vie quotidienne ? Ces moments de honte, bien vite passés, qui provoquent un malaise passager, dont on rit souvent a posteriori en les racontant à d’autres... Cette capacité à avoir honte est un symptôme rassurant : elle témoigne de l’importance que nous accordons au regard des autres et de notre aptitude à en souffrir. Nous ne pouvons être sensibles à ce regard que si nous attribuons aux autres le pouvoir de nous juger, donc si nous tenons compte d’eux. En mettant un frein à nos instincts - de peur d’être jugés - la honte rend possible le vivre-ensemble. Chez une personne équilibrée, la honte apparaît à partir de quatre ans, âge auquel l’enfant comprend qu’il est différent de l’autre. À l’inverse, le pervers ne souffre pas de la honte. L’autre n’a pas d’existence pour lui, il n’a pas de capacité d’empathie et la peur du regard de l’autre n’éveille en lui aucune conscience morale qui pourrait l’empêcher de nuire à autrui. Il ne pense qu’à satisfaire son propre plaisir. Si elle est donc indispensable à la vie en société quand elle est modérée, pour certains la honte peut devenir au contraire un véritable poison de l’âme et peut aller jusqu’à les couper de toute vie sociale. Cette honte-là prend sa source dans des événements graves qui remontent bien souvent à l’enfance. Combien d’enfants ont été profondément blessés par des abus sexuels, incestueux ou non, qui leur donnent une image très négative d’eux-mêmes ? Comme leur bourreau, ils ne se voient plus comme des personnes mais comme des objets que l’on peut prendre et jeter. D’autres ont été meurtris par une négligence affective qui les empêche de s’aimer et d’avoir de la considération pour eux-mêmes. Cette négligence a pu aussi prendre la forme de l’humiliation : certains ont été tellement rabaissés par leurs parents, insidieusement, jour après jour, qu’ils n’ont plus d’estime pour eux-mêmes. D’autres encore ont été profondément marqués par des scènes de violence entre leurs parents qui ont gravé en eux un sentiment de honte. LE JUGE INTÉRIEUR Toutes ces blessures infligées pendant l’enfance marquent la personne à vie et font perdre durablement la confiance en soi. Les adultes non plus ne sont pas à l’abri de vivre des expériences qui font grandir en eux des sentiments de honte : harcèlement, violence conjugale, viol, chômage, maladies, etc. Toutes ces grandes hontes empoisonnent la vie et abîment les relations. Bien souvent, le honteux n’ose pas s’exprimer pour partager la souffrance qui, en plus de le faire souffrir, lui fait honte. Il garde son secret pour ne pas gêner ceux qu’il aime, et surtout pour ne pas être méprisé ni rejeté. Se taire c’est préserver son image et se protéger. Il a tellement honte qu’il a, au fond de lui, un juge, un détracteur qui le rabaisse en permanence et l’empêche de prendre sa juste place LEXIQUE Résilience Après un grave traumatisme, certaines personnes parviennent à surmonter les épreuves, à rebondir et à recommencer à vivre. Ce phénomène psychologique est rendu possible par un travail de parole et l’accompagnement par des personnes de confiance. La résilience représente un message d’espoir pour tous ceux qui ont été blessés par la vie : le malheur n’est jamais inéluctable. dans les relations. En réalité, le honteux souffre du pouvoir qu’il donne à l’autre sur lui. Il lui accorde une intention de mépris qui n’est pas réelle : elle est en fait un transfert du regard qu’il porte sur lui-même, à cause de son « juge intérieur ». Il a une représentation minable de luimême et accorde une importance totalement disproportionnée au regard de l’autre. Il est au-delà de la conscience de honte nécessaire à la vie en société. Cela l’empêche d’avoir accès à une vie sociale normale. LE SILENCE QUI ENFERME Eprouver un si fort sentiment de honte peut enfermer dans le silence. En plus d’être un grave handicap à la vie en société, la honte peut alors aussi empêcher le travail de résilience. En effet, la personne qui la porte ne parle pas de sa souffrance,
Petrified Collection/Getty n°16 juin 2011 xw PSYCHOLOGIE 11 Certaines personnes, au lieu d’exprimer l’objet de leur honte, vont compenser pour la masquer. ne va pas à la rencontre des autres, ne demande pas d’aide, ne dit pas ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, etc. En effet, le silence semble être la meilleure protection face à la blessure infligée. La mettre en mots paraîtrait plus dangereux que de garder les choses pour soi. Ainsi, alors que la parole aurait pu être libératrice et permettre à la blessure de guérir, au contraire, la honte enferme et empêche la guérison. Bien souvent, le honteux n’arrive pas à nouer les relations qui pourraient l’aider à renaître, à reprendre goût à la vie. C’est pourquoi certaines personnes, au lieu d’exprimer l’objet de leur honte, vont compenser pour la masquer et trouver les moyens d’en sortir autrement que par la parole. Ainsi, un garçon chétif qui aura beaucoup souffert du regard des autres va, par exemple, effacer cette honte en a a a TÉMOIGNAGE « Eh, tête de lard ! » Marcel a reçu des petites doses d’humiliation au quotidien dans la relation avec sa mère. Ce qui faisait rire les autres a construit sa honte. Marcel a été adopté à l’âge de dix ans après un début difficile dans la vie. Sa mère adoptante se rêvait comme une bonne mère qui allait rendre heureux l’enfant. Grâce à elle, il allait se jeter dans ses bras comme tout enfant heureux. Le réel fut différent. Marcel, qui avait été maltraité et longtemps isolé, ne savait pas aimer. Il avait peur de ce dont il avait le plus besoin : l’affection. Quand sa mère adoptive se jetait sur lui pour l’embrasser, elle effrayait La honte remonte souvent à l’enfance l’enfant qui se raidissait et pensait : "Je ne mérite pas tout ça. Plus elle est gentille, plus je me sens mal." Un contresens affectif s’inscrivait dans leur relation. Elle décida pour se venger de le surnommer "Tête de lard". Rapidement, une complicité verbale devint réflexe entre eux ; la mère disait : "Eh, Tête de lard, va chercher mes cigarettes." L’enfant répondait aussitôt : "Oui, maman." Et tout le monde riait, sauf les deux partenaires. En répondant à cette représentation de lui-même sous le regard d’une mère déçue, l’enfant apprit à se comporter comme se comporte les empotés. Il évitait tout contact, détournait le regard, se tenait en retrait, bafouillait à voix basse des réponses confuses, affichait un sourire crispé pour masquer sa colère et désarmer la dédaigneuse. Ainsi, des phrases, banales pour le parent, ou parfois ironiques, peuvent avoir un impact dans la mémoire d’un enfant sensible et le blesser à vie. a Picturetank



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