Je Sais Tout n°50 mars 1909
Je Sais Tout n°50 mars 1909
  • Prix facial : 1 F

  • Parution : n°50 de mars 1909

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Publications Pierre Lafitte

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 190

  • Taille du fichier PDF : 128 Mo

  • Dans ce numéro : un hors texte en trois couleurs.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Je sais tout — Je ne vous comprends pas, Anne. Puisque je ne puis rattraper par les oreilles mes voleurs, nous devons subir cette catastrophe Mue de Melee s'assit en face de son mari, joignit ses doigts et, relevant son visage intelligent vers lui, elle parla ainsi  : — J'entends par là, Gildas, qu'il va falloir nous décider à un changement de vie. Nous ne pouvons demeurer au Guéro. — Et pourquoi cela, s'il vous plaît ? — Parce que, dans une ville seulement, nous pourrons travailler à refaire notre fortune. — Ah I ah I vraiment I Croyez-vous ? Et comment cela, ma chère ? — En travaillant. — A quoi ? — Je ne sais pas. Vous chercherez et vous trouverez. D'un bond, le gentilhomme s'était levé. Il frappa la table avec sa paume et riposta  : — Je me sens incapable de remplir aucun emploi. Et d'abord, je ne le veux pas. Il ne me plaît pas de déchoir. OUR CONTINUER A TENIR SON RANG... A son tour, Anne quitta son fauteuil et, l'air hautain, répartit  : — Croyez-vous, Gildas, qu'il me coûte moins qu'à vous à la pensée de nos humiliations futures ? Car ça doit être dur de gagner son pain. — Qui nous y oblige encore, ma chère. Avec cinq mille francs de revenu, on paie toujours son boulanger et, pour le reste, nous sommes ici chez nous. Tant que je sentirai ce château sous mes pieds, je resterai ce que je suis. Au contraire, à la pensée d'aller habiter un taudis à Paris ou dans une autre ville, et de me mettre en servage dans une administration, la rage me prend. Je ne suis pas de ces hommes qu'on enchaîne. Sa femme n'imaginait pas non plus Gildas, ce chasseur intrépide, ce hardi cavalier, cet homme tout en muscles accoutumé à commander, courbé devant un pupitre comme un blême expéditionnaire. — Soit, j'accepte bien volontiers la pauvreté ici, avec vous, dit-elle enfin...ùmu par tant de simplicité, le vicomte étreignit sa femme et ses yeux bleus s'emplirent de larmes. La cloche pour le déjeuner sonnait. Dans la salle à manger à plafond décoré d'hermines d'argent sur fond de pourpre, 272 — Nouvelle le vicomte trouva un jeune homme de dixhuit ans costumé de velours gris. Vigoureuxet alerte, frais de teint et presque aussi grand que son père, Alain s'écria aussitôt  : — Qu'est-ce que je vous avais promis, père ? J'ai fait sauter la douve à Fleur d'Ajonc. — Malheureux ! tu te rompras le cou et tu tueras ton cheval. Ah ! le hardi fou ! Une jeune fille de seize ans, un peu frêle et triste, parut à son tour. Elle aimait le recueillement des vieilles chapelles, la promenade à petits pas dans les chemins creux et elle souffrait à chaque voyage delacohue brutale de Paris. Gildas mangea de bon appétit. La vicomtesse essayait de cacher son angoisse. Après avoir coupé une pêche en deux, M. de Melee soupira et dit tout à coup  : — Mes enfants, nous avons, votre mère et moi, une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Nous sommes ruinés. Yvonne pâlit et baissa les yeux. Alain éclata de rire. — Ah l'ça, es-tu insensé, mon garçon, protesta le vicomte. Ruinés, m'as-tu compris ? — Parfaitement ! Eh bien I nous aurons moins d'argent, voilà tout. Gildas aima presque l'inconscience de son fils en matière de finance. Il se retrouvait en lui. Il ajouta  : — Votre mère et moi, nous désirons vous poser une question. Il nous reste juste de quoi manger. Voulez-vous que nous allions chercher une situation dans une ville ou préférez-vous rester ici ? — Ah I voyons, père, est-ce que cela se discute ? Au Guéro, même avec du pain noir, nous tenons notre rang. Dans tout le pays, nous demeurons les châtelains. Dans une ville, nous serions des misérables. Nous tomberions à la bourgeoisie besogneuse. Restons ici. — Vous savez mes goûts, dit après son frère, Yvonne. Je souffrirais de quitter le Guéro et surtout dans ces tristes conditions. — La cause est entendue. Nous continuerons donc à vivre dans notre vieux logis, affirma le vicomte ; et telle était sa satisfaction d'être approuvé par ses enfants qu'il en oubliait sa ruine. Coup sur coup il se versa des rasades de Bordeaux. Seule, Anne demeurait soucieuse. — Voyons, maman, lui disait Alain. Rien ne sert de pleurer. Bah ! Souriez un peu ! — Grand innocent, répliqua-t-elle, tu ne parleras pas toujours ainsi. — Allons donc I je suis comme Alain, riposta le vicomte, la chasse et mon château me suffisent.
— Mais si le Guéro allait nous manquer à son tour, dit sombrement Mme de Melec. — Comment cela ? Que voulez-vous dire à présent  : Parlez ! parlez ! s'exclama Gildas. Un silence plein d'angoisse. planait dans la salle. — Calmez-vous, Gildas, le malheur ne nous menace pas aujourd'hui, mais demain. Il est inexorable. Ce château est condamné, lui aussi, si l'on n'entreprend pas sa restauration. Vous le savez et votre.architecte vous l'a répété, il faut consolider les assises, le rejointoyer, reconstruire partiellement la tour du Croisé et changer les charpentes. En son état actuel, on devrait évacuer le Guéro. — Ce qui revient à dire, Anne, que, par les détours habituels aux femmes, vous me conseillez d'aller chercher un petit emploi en ville. Grand merci. Je continuerai de me loger dans le Guéro, tel qu'il est, et s'il s'écroule, eh bien ! nous le verrons. D'abord je n'en crois pas un mot. Avec des murailles de deux mètres est-ce qu'on tombe ? PPRÉHENS1ONS TRAGIQUES Ce jour-là, avant leur dîner, Gildas et son fils, qu'une même tendresse pour le Guéro accordait, firent le tour du chemin.de ronde. Ils s'accoudèrent aux créneaux et ils regardèrent la campagne. Des courtines élevées, vingt paroisses s'apercevaient, annoncées par les flèches de leurs églises qui surgissaient sur l'océan des verdures. — Je me sens fort et réjoui devant mon pays, dit gravement Alain, ce garçon ordinairement léger et rieur. Son père inspectait depuis un instant la tour du chérif. Il montra la base du bâtiment avec son index et demanda  : — Ne te semble-t-il pas qu'une lézarde nouvelle disjoint l'appareillage ? — Peuh ! J'ai toujours connu cette fissure, répondit le jeune homme. Cela n'est rien, mon père, à côté du glissement que j'ai cru remarquer dans le corps central du château. — Quel glissement ? — Le Guéro est fondé sur le roc. A tort ou à raison, il me semble que, sous la poussée écrasante du monument, le schiste du sol se dérobe et avance  : par conséquent, la muraille n'est plus verticale. — Mais tu prédis là une effroyable catastrophe, dit le vicomte empourpré. Le Châtelain du Guéro Les coudes sur le créneau, il réfléchit quelques secondes et chuchotta  : — Eh oui ! je le sais, il faudrait quelques centaines de mille francs pour remettre en état le Guéro. Je ne les ai pas. Je ne les aurai plus jamais, sans doute ? Il mit la main sur le bras d'Alain et continua  : — Je t'en prie, pas un mot de nos observations à ta mère ou à ta soeur. Gildas et son fils arrivèrent un peu en retard dans la salle à manger. Mme de Melee et Yvonne semblaient contraintes. Le dîner parut maigre au vicomte. Comme il en faisait l'observation, Anne lui répondit qu'il fallait économiser. Tandis que sa mère causait, Yvonne levait parfois les yeux vers la poutre centrale, sur laquelle appuyaient, suivant l'ancienne mode de construction, les poutrelles transversales. Alain, intrigué, chercha le motif de la curiosité de sa soeur. La poutre médiane, pourtant faite d'un tronc de chêne puissant, fléchissait en son milieu. Elle bombait sous le poids des barassiaux, cet enduit d'étoupe et de terre qui, suivant la. manière gothique, formait matelas entre le plancher du second étage et ce plafond. Bientôt le jeune homme distingua une fente en diagonale clans la poutre et il crut possible la chute de ce formidable appareil. S'en étant ouvert à M. de Melee, celui-ci haussa les épaules et s'écria  : — Mon cher garçon, je puis t'affirmer que cette poutre a toujours été fendue et qu'elle a toujours fléchi. Notre existence au Guéro deviendra un cauchemar si nous passons notre temps à examiner chaque pierre et chaque poutrelle pour lui demander son secret. Crois-moi, nous serons morts avant d'avoir vu la fin du château. Malgré l'assurance de son père, chaque jour, tandis qu'ils déjeunaient et qu'ils dînaient, Alain et Yvonne suivaient les progrès de la fente. Elle gagnait peu à peu le coeur du chêne qui, lentement, fléchissait, accablé par la charge de terre et de solives qu'il supportait. Mme de Melee, sans doute avertie par sa fille, paraissait maintenant une victime résignée. Pâle et longue, elle demeurait toute roide sous l'effrayante menace du plafond en agonie. Quelquefois, pendant un silence, un éclat sec avertissait de la rupture d'une nouvelle fibre dans le bois. Yvonne frissonnait ; Alain obser- 273 -:



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