Illimité n°293 novembre 2019
Illimité n°293 novembre 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°293 de novembre 2019

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (197 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 117 Mo

  • Dans ce numéro : mémoire vive.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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6 J’accuse sortie le 13 novembre J’accuse se présente vite comme une énigme à déchiffrer  : le colonel Picquart était antisémite. Dans le même temps, il s’est battu pour que triomphe la vérité et a mis sa vie en péril pour que soit innocenté Dreyfus, un officier juif. C’est ce paradoxe, disons très polanskien, qui vous a séduit en premier lieu ? — Non. En tout cas, pas en premier lieu. C’est plus « la vue aérienne » du projet qui m’a immédiatement séduit  : comment raconter la grande Histoire ? Encore mieux, comment raconter la grande Histoire en la peuplant d’enfoirés, ceux qui ont fait en sorte d’étouffer l’affaire, et pour qui la vérité n’avait aucune importance ? Par ailleurs, j’étais aussi heureux d’habiter mon personnage que de voir Roman le fabriquer dans chacun de ses détails les plus minimes. Les forces paradoxales qui habitent Picquart ont commencé à me parler avec le temps, je dirais que c’est arrivé au moment du tournage… Ah oui ? Pourquoi si tard ? — Oui, oui, parce que si vous regardez bien, il y a très peu de psychologie dans ce film, ou alors elle est très enfouie. Parce que Picquart est un militaire, un surdoué de l’armée, donc il n’a pas à avoir de psychologie. Sa rigidité et sa pugnacité suffisent. Et c’est ça que je devais interpréter. J’aurais pu aller gratter, aller dans les tréfonds de cet homme, mais… En fait, pour vous dire la vérité, je l’ai un peu fait… Et qu’est-ce que vous y avez trouvé ? — C’était une sorte de jet-setteur avant l’heure, il était assez mondain, très lettré. Il aimait aller à Prague. Il était ami avec des musiciens. Un type passionnant. Mais ce personnage-là nous faisait bifurquer sur une autre histoire. Il fallait vraiment qu’il soit évident, rigide, militaire, sinon on aurait perdu de vue l’essentiel. On ne soupçonne jamais une part de duplicité ou de malice chez « Il y a un devoir de mémoire et une part d’humilité qui sont évidents quand vous traitez de l’affaire Dreyfus. » Picquart et il me semble que c’est lié au fait que vous l’interprétiez. Vous pensez que c’est pour ça que Polanski vous a choisi, parce que vous incarnez dans l’inconscient collectif une certaine idée de la probité ? — Je ne sais pas du tout. Il y a un devoir de mémoire et une part d’humilité qui sont évidents quand vous traitez de l’affaire Dreyfus. Roman le sait. Je le sais. Et il faut que, dans mon jeu, j’accompagne le personnage dans ce sens-là  : je ne penche pas la tête, je ne fais pas le malin, je ne vais pas chercher à charmer pour rien, je ne vais pas non plus amener le spectateur sur une fausse piste. Ça m’a plu cette rigueur d’ailleurs, c’est ce que je cherchais à travailler. J’avais un espace de jeu très restreint, je jouais vraiment dans un dé à coudre et c’était très stimulant. En plus de ça, je me suis retrouvé face à des partenaires de jeu déments, qui sortent presque tous de la Comédie-Française. Tout ceci était très stimulant. C’est frappant cette idée de jouer « dans un dé à coudre », comme vous dites, parce que la caractéristique principale de vos interprétations d’habitude, c’est la virtuosité. Or là, c’est la première fois qu’on vous voit à ce point-là dans l’incarnation, on oublie qu’il y a Dujardin face à nous, on ne voit que Picquart… — Ah oui ? Je ne sais pas si c’est vraiment la première fois que je suis dans ce registre. C’est vrai que j’ai tendance à aller plus facilement vers des compositions parce que ça m’amuse beaucoup. Je crois que je fais ce métier-là pour m’éloigner de la vie, pour aller ailleurs, donc je penche plus naturellement vers l’incongruité ou le singulier. Parfois je peux m’ennuyer dans la vie au quotidien, je peux m’ennuyer à vivre les tourments, les miens comme ceux des autres, donc je ne joue pas forcément pour refaire ça sur un plateau de cinéma. Guy Ferrandis./All rights reserved
Et vous n’avez pas ressenti quelque chose d’inédit sur ce tournage ? — C’est difficile à dire, on n’a pas vraiment conscience d’évoluer… Je tourne pour avancer et pour apprendre, donc si je vous donne l’impression de changer tant mieux puisque c’est l’idée. Un truc m’a néanmoins frappé sur ce tournage  : même si je suis toujours très concentré sur un plateau, même quand je fais le con, je ne l’ai jamais autant été que sur ce film. Je verrouillais complètement mon regard, je regardais à peine l’équipe  : je portais le masque de Picquart, je ne le lâchais pas, même après les prises. C’est un truc que Roman impose, à moi comme à tous les acteurs. Sur son plateau, on ne fait pas le con, on ne frime pas, on n’appuie pas les émotions. Tout ceci est sérieux, c’est une histoire très sérieuse qu’on raconte, et c’était bon d’être sérieux. Roman Polanski apparaît très brièvement dans le film. Il porte l’habit vert des « Tout ceci est sérieux, c’est une histoire très sérieuse qu’on raconte, et c’était bon d’être sérieux. » académiciens et je ne suis pas sûr que ce soit un hasard, c’est peutêtre même une des clés du film. Vous avez parlé de la signification de cette apparition ? — Non, pas du tout. Roman est très pudique, très secret. Il va rester sur son propos et à toi de deviner les choses. À chaque fois qu’on parle pour lui, on se plante. J’ai entendu des gens dire qu’il tracerait un parallèle entre son destin et celui de Dreyfus  : ça serait vraiment insulter son intelligence. Il y a quelque chose d’ambivalent dans l’affaire Dreyfus, c’est à la fois le passé honteux d’une France antisémite et, en même temps, la preuve que ce pays est aussi une terre de débats, de luttes, de prises de paroles, où la vérité finit parfois par triompher. Vous avez discuté de cette duplicité avec Polanski ? — Pas vraiment, non. 7 Vous n’osiez pas ? — Non, comme je vous disais, il impose cette distance. C’est une figure d’autorité. On est là pour fabriquer un film, on pense à notre boulot, à nos personnages, et on n’a pas envie de lui poser ce genre de questions. S’il veut nous en parler, il le fera. Il ne l’a pas fait. Mais attention, il n’a rien de sinistre. C’est là où il est stupéfiant. C’est un mec très marrant, très clown, très ironique, doté d’un second degré incroyable. Et je ne m’y attendais pas forcément, mais il m’a appris qu’il aimait beaucoup Brice de Nice ! Romain Thoral Guy Ferrandis./All rights reserved



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