Illimité n°292 octobre 2019
Illimité n°292 octobre 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°292 de octobre 2019

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (197 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 102 Mo

  • Dans ce numéro : fini de rire.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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30 À travers Sorry We Missed You, vous racontez l’aliénation au travail sous une forme neuve  : celle de « l’ubérisation », qui force le héros Rick à trimer à toute heure au lieu d’avoir des horaires fixes. Une manière de montrer que la technologie vole encore plus de temps de vie aux ouvriers ? — En un sens, ce que je raconte ici n’a rien de neuf  : ce problème est vieux comme le monde. Parce qu’à l’époque où tout se jouait dans les usines, les travailleurs en bavaient déjà du matin au soir. Et ils finissaient si épuisés qu’ils ne pouvaient que dormir une fois à la maison. C’était déjà une manière de subtiliser aux gens le temps qu’ils pourraient passer avec leur famille… Mais ce qu’on voit aujourd’hui, c’est une forme d’exploitation plus avancée et pernicieuse. Parce qu’elle fait en sorte que l’individu s’exploite lui-même ? — Exactement. Rick est contraint de se mettre à son compte comme chauffeur-livreur, puisque c’est le seul moyen de faire subsister son foyer. Contrairement aux vieilles générations, il est seul  : l’entraide et le lien social qui pouvaient exister parmi les travailleurs à la chaîne, eh bien… ils ont tout simplement disparu, pour lui. Les partisans de cette forme de libéralisme essaient de faire passer cette solitude pour un atout, à l’image de la réplique du chef de secteur  : « Tu peux choisir ton propre destin, et c’est ce qui distingue les gagnants des perdants… » — Oui, c’est le grand mensonge du néolibéralisme. Et c’est une évolution inévitable  : à partir du moment où le marché entier est dérégulé, l’idée est de faire aussi sauter les barrières qui Sorry We Missed You sortie le 23 octobre Sorry, not sorry ! Quoi de plus destructeur que le capitalisme, selon Ken Loach ? Sans doute sa version numérisée, mise à nu par le poignant Sorry We Missed You. Explications d’un artiste toujours enragé contre la machine. « L’entraide et le lien social qui pouvaient exister parmi les travailleurs à la chaîne ont tout simplement disparu. » Romain Cole
protègent les ouvriers en leur faisant croire qu’ils sont enfin libres, que c’est la voie vers l’indépendance et la belle vie. Mais c’est pour mieux les isoler et profiter de leurs efforts. La solitude que subit Rick, ce n’est pas une dérive du capitalisme  : c’est le capitalisme. Son programme en soi. C’est un phénomène sans visage, puisqu’il n’y a plus de patrons ni de managers pour presser les livreurs, mais plutôt des statistiques inscrites sur une application… — Oui, mais il y a quand même le personnage du chef de Rick. Je ne donne pas exactement un visage à ce problème, mais je lui invente une sorte d’ambassadeur ! En fait, ce n’est même pas un chef. Plutôt un intermédiaire qui répartit les chauffeurs sur le territoire et décide arbitrairement qui va gagner quoi. Cela soulève une question de cinéma, qui vous concerne spécifiquement  : quand le mal qu’on dénonce depuis le début de sa carrière change de visage, on est obligé de trouver de nouvelles manières de le représenter ? — Bien sûr, mais les mécanismes basiques restent à peu près les mêmes. Les individus dont je raconte l’histoire finissent toujours coincés, d’une manière ou d’une autre. Rick est peut-être plus seul encore que mes héros précédents, c’est pourquoi je le filme enfermé dans son camion de livraison, comme s’il était pris au piège… Qu’est-ce qui a changé depuis les années 60, époque à laquelle vous avez émergé ? — Le plus gros changement, c’est peutêtre les effets désastreux sur la famille  : le temps volé à Rick, comme vous le souligniez, est aussi celui qui lui permettait de structurer sa cellule familiale… Avez-vous conservé la même colère depuis l’époque de Kes ou de Family Life ? — Je ne sais pas si « colère » est le mot juste. Disons plutôt « détermination ». Je crois conserver le même acharnement et le même entrain, oui… Même si on a parfois le sentiment de se battre tout seul ! Vu de l’extérieur, il semble effectivement que les bandes d’artistes militants se soient un peu disloquées et que les cinéastes comme vous soient un peu esseulés… À l’image de ce qui arrive à la classe ouvrière. — Absolument. Je ne regrette pas les années 60 et 70, il ne faut pas minorer les progrès qu’on a faits depuis. Mais c’est vrai qu’il y avait une ébullition, de grands films sociaux sortaient au cinéma grâce à des réalisateurs comme Tony Richardson ou John Schlesinger… Jusqu’à ce qu’ils s’envolent pour l’Amérique, ou se remettent à faire du théâtre. Mais aujourd’hui, j’ai tout de même des confrères et amis en qui je me retrouve  : je suis très heureux que mon film se soit retrouvé à concourir à Cannes à côté du Jeune Ahmeddes frères Dardenne, par exemple. Vous voyez, il reste quelques endroits où le collectif l’emporte, et le cinéma en fait partie… Et le sport aussi, comme le rappellent les discussions footballistiques assez drôles de Sorry We Missed You… — Absolument ! Bon, si je vous demande quelle équipe vous soutenez et que ce n’est pas la même que moi, il y aura peut-être conflit… Mais celui-là, on peut le vivre avec le sourire ! A.V. 31 KEN LE GRAND CAPITAL ! LOACH VS LE LIBÉRALISME, UN RÉCAP Pas de larmes pour Joy (1967) À travers l’errance d’une prostituée, ce coup d’essai s’en prend à la défaillance des services sociaux et à la démission de l’État britannique, trop occupé à tenir les rênes du marché. Regards et sourires (1981) Sur fond de coupes drastiques dans le secteur sidérurgique, étude au scalpel du chômage de masse et des mécanismes d’exploitation. It’s a Free World ! (2007) À Londres, pendant que les boursicoteurs de la City jouent avec le sort du monde, une employée voit ses patrons exploiter une main-d’œuvre immigrée et sans papiers. Sorry We Missed You (2019) Le héros Rick ressemblerait à tous les autres susmentionnés s’il n’était pas l’esclave d’un Mal nouveau  : ses propres statistiques de rendement.



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