Illimité n°287 avril 2019
Illimité n°287 avril 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°287 de avril 2019

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (197 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 115 Mo

  • Dans ce numéro : le parc des merveilles ouvre ses portes.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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14 Raoul Taburin a un secret sortie le 17 avril C’est savoureux de vous voir avec Édouard Baer dans l’univers de Sempé  : vos airs de grands gamins sages vont contre vos vraies natures, bien plus grinçantes et volubiles… — Tu dis « sages » parce qu’on a l’air de rentrer dans le rang ? Tu sais, on est sages depuis longtemps ! On a été associés à l’humour noir qu’on pratiquait sur Canal, mais les chevaux de course sont parqués depuis un moment. Chacun a fait de plus gros films. Quand j’ai accepté Astérix aux Jeux olympiques, Édouard s’était moqué de moi en me menaçant  : « Je te préviens, si tu ne viens pas à mon anniversaire, j’irai voir ton film. » Mais quelques années après, il a lui-même joué Astérix… Donc tu vois, on s’est libérés d’un prétendu « esprit Canal ». Mais on ne s’est pas libérés d’un esprit joyeux, qu’on doit tenir de cette époque. Plus qu’à l’humour noir de Canal, je voulais dire que le décalage tient ici à votre douceur inhabituelle… — Ah oui, c’est justement pour ça que ce n’était pas si sage d’accepter ce rôle ! Tu t’es vu en Tabu’ ? On se frotte les yeux, mais c’est bien lui  : dans la salopette du héros timide de Raoul Taburin a un secret, Benoît Poelvoorde se réinvente une fois de plus. Rencontre avec un monstre qui, à jouer dans des fables, en est devenu une à lui tout seul. Déjà il y a l’aspect BD  : on a dû faire de la pantomime. Alors qu’on n’arrête pas de parler, tu imagines… Et puis le langage d’époque  : hurler « au voleur ! » en 2019, faut savoir le faire sans second degré. C’est une gageure. Ce serait moins audacieux de nous laisser être comme on est dans la vie. Alors, est-ce que ça aurait donné un film moins « tout public » si on avait joué des personnages plus proches de nous ? Je ne crois pas, et d’ailleurs qu’est-ce que ça veut dire « tout public » ? J’ai aimé le scénario du Grand Bain, mais jamais je n’aurais cru que ça deviendrait un succès populaire… Vous avez dit un jour que les cinéastes ont tort de confier les rôles de timides aux acteurs expansifs. Raoul n’est pas un contre-emploi ? — Je voulais dire qu’il fallait se méfier du syndrome Tchao Pantin  : donner à Coluche un rôle de clown triste pour obtenir un effet de profondeur. Là, ce n’est pas pareil, Raoul a un secret pudique- DR
On ne peut pas refaire C’est arrivé près de chez vous toute sa vie. ment gardé, mais ce n’est pas un torturé. Ça m’énerve un peu, le coup du clown triste  : si on castait Patrick Sébastien, dont je trouve la sincérité attachante, il faudrait le faire jouer comme il est. Ce serait mille fois plus intéressant que Vincent Lindon en gilet jaune. Assurer la voix off très posée de Raoul Taburin, ça aussi c’est une gageure pour vous, non ? — C’était le plus casse-gueule ! Ce n’est pas mon fort au départ, parce que j’ai besoin de jouer physiquement. La voix off appartient à un monde de géants de la narration. À partir du moment où Jean Rochefort a donné l’exemple, dif- ficile d’être à la hauteur. Un peu comme jouer dans un Blier après Depardieu et Dewaere. J’ai pourtant accepté de la faire  : c’est bien la preuve que je suis un inconscient. Vous aviez pourtant déjà brillé comme narrateur, que ce soit en tant que Monsieur Manatane ou bien dans la websérie sur Les Shadoks… qui vous a permis de rendre hommage à votre maître Claude Piéplu. — Un génie ! J’ai fait la voix de cette web- série parce que je suis fou de Piéplu. Monsieur Manatane ou Jamais au grand jamais, c’était Piéplu. Depuis tout petit, je suis accro à son phrasé dans La Meil- leure Façon de marcher, ou à celui de grands théâtreux français que vous avez oubliés  : Michel Aumont, Pierre Mon- dy… Sur le plateau, je suis naturel. Mais en voix off, je me dis  : « Est-ce que Mondy et Piéplu auraient fait comme ça ? » Tes classiques te reviennent, alors tu ne peux plus jouer. Piéplu tenait souvent des rôles à mi-chemin entre le grand naïf et l’infâme salaud. C’est à l’image de vos personnages et de votre filmo… — Ah, c’est un bel hommage que tu me rends. En revoyant un Chabrol hier, j’ai réalisé à quel point le cinéma français doit tout à ses seconds couteaux. Hélas, la série a banalisé les seconds rôles, en faisant appel tout le temps à ces types dont on ne 15 connaît pas le nom. Sinon, j’organiserais un grand festival du second couteau. Mais continue, pourquoi disais-tu que ça correspond à ma filmo ? À côté de la noirceur de C’est arrivé près de chez vous, qui perdure dans vos films avec Delépine/Kervern ou Quentin Dupieux, l’autre versant de votre carrière est marqué par le conte léger, souvent enfantin… — Oui, tiens, le salaud et le naïf, c’est vrai qu’il y a les deux aspects. Le conte, je crois savoir comment c’est venu. J’ai beaucoup d’énergie, or il en faut pour rendre crédible un script de conte. Sur le papier, tu te demandes souvent comment une réplique va fonctionner  : « Attends, là je dois dire « la vache est tombée sur le bateau » ? » Mais j’apporte une énergie bizarre qui donne le change. Ceci dit, l’évolution entre les deux versants, elle se fait aussi avec l’âge. On ne peut pas refaire C’est arrivé… toute sa vie. À l’époque, on voulait faire du cinéma communiste ! La répartition des gains a été la plus égalitaire que j’aie connue. Et on nous a traités de fascistes parce que j’avais les cheveux rasés… On ne pourrait jamais refaire ça. Aujourd’hui, tu filmes un mec qui se met les doigts dans le nez, on te dit  : « Attendez, c’est un film contre les crottes de nez ? » Le passage de l’humour noir au conte se fait donc naturellement  : ce n’est pas une stratégie… — Est-ce que tu m'imagines une seule seconde stratégique ? Tu sais, j'ai 55 ans, je ne sais pas quand je vais mourir, alors je ne vais pas commencer à me dire  : « Il faut que je joue tel rôle, que je fasse un alcoolique, un fumeur d'herbe, un vegan… » Je fais confiance à mon instinct. Bon, parfois il m'attire les pires emmerdes, et je me dis  : « Dans ta gueule, ton instinct ! » Mais qu'est-ce que je peux faire d'autre ? Écrire mes propres rôles pour contrôler ma carrière ? Je suis trop vieux mon pote, je n'ai plus rien à dire ! D'ailleurs, est-ce que j'ai jamais eu quelque chose à dire ? A.V.



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