Illimité n°281 octobre 2018
Illimité n°281 octobre 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°281 de octobre 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 113 Mo

  • Dans ce numéro : un grand pas pour le cinéma.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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32 – Le grand papier a Lune inspire donc la mélancolie. Ça, on l’écrit officiellement au moins depuis Flaubert et son Dictionnaire des idées reçues (1913), et on le ressent depuis à peu près toujours. N’empêche. Lorsque, en 1969, Apollo 11 se pose à sa surface, le spleen lunaire en MEN ON THE MOON AVANT NEIL GOSLING, ILS ONT ÉTÉ UN PAQUET DE HÉROS DE CINÉMA À FAIRE LEUR GRAND PAS POUR L’HUMANITÉ. REVUE D’EFFECTIF EN DIRECT DES ÉTOILES. ▶ Objectif Lune Damien Chazelle (le jeune homme frisé sur la gauche) se prépare à envoyer Ryan Gosling (le beau gosse blondinet sur la droite) dans la stratosphère. prend subitement pour son grade. Tout d’un coup, la Lune cessait un peu d’être cet astre mystérieux qui éclairait nos nuits pour devenir un tout autre genre de symbole représentant un certain génie, un certain héroïsme, une certaine capacité à se transcender, bref, « un grand pas pour l’humanité ». Le cinéma, et évidemment le cinéma américain, l’a parfaitement compris, envisageant alors le film de conquête spatiale comme un genre éminemment lyrique, aventuresque et galvanisant (de L’Étoffe des héros à Armageddon en passant par « Le Voyage dans la Lune » DE GEORGES MÉLIÈS (1902) Le cinéma de genre naît précisément ici, en réponse au naturalisme forcené des Frères Lumière. La Lune sera donc à jamais une incarnation du fantastique et de la rêverie pour salles obscures. Une incarnation d’ailleurs facilitée par la vista de Méliès, qui choisit de représenter l’astre comme un visage – se prenant pour la postérité une fusée pile dans l’œil droit. Un héros et un fantasme de cinéma venaient de prendre vie. Apollo 13 ou Gravity). First Man de Damien Chazelle est à la fois le premier biopic sur Neil Armstrong et le premier film à envisager la conquête spatiale sous l’angle de la pure mélancolie. Il suffit de jeter un œil à la page Wikipédia du « first man » pour réaliser que ça n’a probablement rien d’un hasard tant le bonhomme n’a pas été épargné par les drames avant même d’avoir posé le pied sur la Lune (il a perdu une petite fille de trois ans et de nombreux camarades astronautes) et fut rongé par les névroses en tous genres après en être revenu. « La Lune lui est montée à la tête », dira plus tard sa première épouse. En s’emparant de ce sujet, Damien Chazelle n’avait au fond pas d’autre choix que celui de l’échelle réduite et du portrait intimiste s’il voulait rester fidèle à son titre – désignant Armstrong et non pas la mission Apollo 11. C’est ce qui rend le film aussi singulier et émouvant  : cette capacité inattendue à dénuder un mythe, l’observer sans orchestre symphonique et en zappant ouvertement « le planter de drapeau US » (ce qui a déclenché là-bas une polémique sur la portée antipatriotique du film). Dans First Man, Ryan Gosling incarne ainsi cet astronaute mû par un drôle d’héroïsme qui pourrait presque se confondre avec une pulsion suicidaire à mesure que le film avance. Il interprète Armstrong comme un astronaute littéralement éteint de l’intérieur, à la fois leader d’une expédition historique, mais jamais vraiment galvanisé par sa trajectoire. Gosling, avec son allure de grande tige hébétée et ses beaux yeux mi-clos est parfait pour donner de la chair à ce genre de neurasthénie un peu raide et lui infuser un peu de sa cinégénie glam. Il est presque plus à l’aise dans ce genre de rôle particulièrement cassegueule (où il faut être translucide sans jamais virer au transparent) que dans le pur numéro de charme et claquettes que Chazelle lui avait offert pour La La Land. « Un pilote dans la Lune » DE JAMES NEILSON (1962) Tous les films pré-Apollo 11 possèdent un indéniable charme. Dans le genre « sérieux », le sommet reste le Destination… Lune ! de Pichel, modèle de hard-SF pointilleuse dans lequel Hergé se servira allègrement. Rayon « n’importe quoi », Un pilote dans la Lune est une pure folie disneyienne 60’s avec un chimpanzé qui clope et Dany Saval, la future femme de Michel Drucker, en alien sexy.
La La Land justement, il faut évidemment en parler tant First Man peut donner l’impression de vouloir rétablir un gros malentendu à son sujet. C’est en partie vrai. On n’a retenu que la portée feel good du précédent film de Chazelle en éclipsant sa nature vénéneuse et profondément mélancolique. First Man n’est donc pas l’anti La La Land ni sa « dark side of the moon », mais bien un prolongement logique qui, après Whiplash, installe son auteur comme un artiste essentiellement animé par un véritable désenchantement. « Opération Lune » DE WILLIAM KAREL (2002) Quelques mois après le 11/09, l’époque est à la conspiration. William Karel en profite pour débouler avec ce docu prouvant que personne n’a jamais marché sur la Lune et que les images d’Armstrong et Aldrin sont un fake mis en scène par… Kubrick. Le film fait l’effet d’une bombe  : c’est en fait un canular visant à mettre en boîte une époque où chaque vérité historique prête à discussion. La Lune représente un certain génie, un certain héroïsme, une certaine capacité à se transcender. 33 First Man est son œuvre qui raconte le plus ouvertement cette sensation très cinématographique, propulsant un officier yankee au milieu des cratères lunaires pour mieux raconter que rien ne pourra jamais consoler ce bonhomme meurtri, pas même ce spectacle inouï, cette consécration de cosmonaute. À la fin, le retour sur terre ne laissera place qu’à un silence assourdissant et à un ultime regard à travers une vitre, qui laisse le spectateur pantois. Armstrong observe sa femme, mais il reste seul. À jamais le premier. « Moon » DE DUNCAN JONES (2009) Avec Space Oddity, David Bowie devenait le premier homme à chanter le spleen dans l’espace. Quarante ans plus tard, son fiston tenait à raconter cette même mélancolie, cette fois au cœur d’une série B à twists portée par le fabuleux Sam Rockwell. Moon emprunte beaucoup au Silent Running de Trumbull, et envisage notre satellite comme un îlot de pure mélancolie, grisante et tétanisante à la fois.



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