Illimité n°279 jui/aoû 2018
Illimité n°279 jui/aoû 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°279 de jui/aoû 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 122 Mo

  • Dans ce numéro : mission impossible, fallout !

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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18 – Rencontre Par Romain Thoral Photos DR & RC Une pluie sans fin Sortie le 25 juillet. – L’autre boue du monde C’est parmi les décombres du rêve communiste chinois que Dong Yue a fait pousser Une pluie sans fin. Polar sombre comme l’époque qu’il dépeint. Rencontre en plein soleil. 42 n’est pas tout à fait tombé de ans, un gros CV en tant que chef op, un autre gros CV en tant que pubard, Dong Yue la dernière pluie mais c’est aujourd’hui que son nom va s’installer sur la carte météo du cinéma mondial. Son premier long débarque en tout cas chez nous cet été, précédé d’une grosse réputation et auréolé d’un prix au dernier Festival du film policier à Beaune. Une pluie sans fin est une révélation stupéfiante, un polar d’un nihilisme délirant, qui fout le moral dans les chaussettes et les nerfs en pelote. On est dans une région ouvrière du sud de la Chine, le déluge y est permanent et le chef de la sécurité d’une usine décide de partir aux trousses d’un serial killer qui s’attaque aux jeunes femmes du coin. Il y a aussi dans ces environs boueux un vieux flic qui rêve de retraite et une jolie coiffeuse qui voudrait vite larguer les amarres vers Hong Kong avant de se noyer pour de bon sur ces terres où plus rien ne pousse. Les références du film sont immédiates et écrasantes. L’imagerie et le pitch évoquent autant Memories of Murder que Black Coal, géniaux thrillers asiatiques avec des cadavres dans la campagne et une charge sociale du genre bien acérée. La pluie incessante et la colorimétrie désaturée font, elles, irrémédiablement penser à Seven tandis que la quête obsessionnelle dans laquelle va s’engluer petit à petit le héros renvoie à Zodiac. Pourtant, plus Une pluie sans fin avance, plus il fait preuve d’une drôle de singularité. Après une scène de poursuite anthologique dans les dédales de l’usine, l’enquête va se mettre à patauger salement et devenir petit à petit une toile de fond qui laissera apparaître le véritable enjeu du film. Derrière son glacis de thriller décavé et son aisance technique bluffante, le film fonctionne surtout comme la métaphore d’un pays, la Chine, où les laissés-pour-compte regardent littéralement leur existence prendre l’eau. De passage dans un Paris très ensoleillé pour la promo d’Une pluie sans fin, le (pas si) jeune cinéaste a des allures de vieux sage à qui on ne la fait pas, mûrissant longuement ses réponses  : « Les références à Seven et à Memories of Murder ? Formidable, un honneur. » Il est plus prolixe lorsqu’il s’agit d’évoquer le versant politique de son film  : « J’avais lu un reportage à propos d’une ville en Chine qu’on avait vidée de toutes ses ressources énergétiques à force de les exploiter. La ville déclinait à vitesse grand V et les photos qui accompagnaient ce reportage étaient traumatisantes  : c’est comme si on avait enlevé toute forme de vie à ce territoire et à sa population. C’était la fin des années 90, le moment où se déroule mon film. C’est un tournant dans l’histoire de mon pays  : en 97, le gouvernement a dénationalisé petit à petit toutes les grandes usines chinoises, d’où un chômage massif et un climat d’anxiété généralisé. C’est cette époque que j’ai voulu raconter. » Une époque donc mais aussi une région où Dong Yue n’avait jamais mis les pieds avant de commencer les repérages de son film, mais où le paysage et le climat agissent comme une allégorie de la politique sociale terrifiante qui règne alors dans le pays. Le décor, c’est l’autre personnage principal du film, l’élément qui va infuser ceux qui le peuplent (les héros) et ceux qui l’observent (les spectateurs), jusqu’à ce que tout le monde se retrouve stoppé net. Jusqu’à son dernier plan, c’est donc un film sans espoir, sans retour, sans lueur, qui laisse apparaître un auteur à la fois lucide mais ouvertement attiré par les ténèbres. « Je ne pourrais pas vous dire si je suis vraiment un nihiliste. Je me définirais plus comme un observateur attentif. » Un observateur amer ? « Non, non, comme je vous le dis, c’est le sujet et l’époque qui amènent l’amertume. Vraiment, croyez-moi. J’ai un regard tendre sur le monde. Une pluie sans fin parle de gens avec des rêves, un héros qui rêve d’être intégré au système, une femme qui rêve d’un compagnon pour l’amener vers Hong Kong et un vieux policier qui attend la retraite pour retourner dans le nord du pays. Ces rêves certes deviennent des désillusions, mais ce n’est pas un programme, c’est le sens de l’histoire. Et si un jour je fais une comédie, vous aurez la preuve que je ne vous ai pas menti ! » Après la pluie, viendra le beau temps ?
« Je ne pourrais pas vous dire si je suis vraiment un nihiliste. Je me définirais plus comme un observateur attentif. »



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