Illimité n°276 avril 2018
Illimité n°276 avril 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°276 de avril 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 129 Mo

  • Dans ce numéro : attention, Lagaffe crève l'écran.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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24 – Décryptage Par Alex Vandevorst Photos DR – Les toutous de Wes Anderson sont-ils des animaux politiques ? À première vue, les héros canins de L’Île aux chiens sont des personnages de Wes Anderson comme les autres  : célestes, burlesques et attachants. Mais ils lui permettent surtout de réussir sa première vraie fable politique. Ils ont l’instinct du collectif Les films choraux où l’on se tient les coudes pour atteindre un objectif commun, c’est le dada de Wes Anderson. De Rushmore à La Vie aquatique, de La Famille Tenenbaum au Darjeeling Limited et jusqu’au Grand Budapest Hotel, ses héros s’échangent le premier rôle comme une patate chaude. Un moyen de mettre en avant un esprit collectif qui manque souvent au cinéma hollywoodien, mais qui ne fait jamais défaut au cinéaste. Seulement, peut-être parce qu’ils sont simplement aériens et excentriques, entriques, tous ces personnages-là étaient un peu déconnectés nectés du monde et de son actualité. Parqués sur une île japonaise à cause d’une épidémie, les canidés de L’Île aux chiens (Chief, Rex, Duke et les autres) sont des laissés-pour-compte à la fois beaux et miséreux, pâtissant d’une crise extérieure qui renvoie à l’impérialisme et aux luttes des classes s encore observables. Pour la première fois chez Anderson, les liens se tissent sur la base d’une résistance contre l’oppresseur  : ces chiens-là ont une conscience e de classe. Et tant pis si personne dans leur parti ne sait lire eLe Capital. Ce sont des chiens et ils le revendiquent Certes, Fantastic Mr. Fox était déjà un grand film politique peuplé d’animaux forestiers. Maître Renard et son gang montaient un casse monumental chez la grande bourgeoisie. Entre les lignes, ils préparaient la révolte du prolétariat des champs contre l’élite des villes. Mais ces bêtes-là étaient à l’image de l’homme  : pratiquant un anthropomorphisme rigoureux, Anderson les faisait non seulement parler comme les hommes mais les habillait ait comme eux, avec les costumes cravates quiuivontbien bien. Chief et sa bande, pour leur part, sont complètement affranchis de cet impératif de ressemblance humaine  : ils se tiennent sur leurs quatre pattes, font les poubelles et aboient entre deux traits d’esprit (prononcés avec le flegme de Tilda Swinton, de Bryan Cranston ou de Jeff Goldblum, dans la version originale). Manière pour Wes de rejoindre le cortège de l’antispécisme  : l’animal est représenté tel qu’il est et ne s’en voit pas moins pris au sérieux. Plus question de les concevoir à notre image pour en faire des héros de cinéma dignes de ce nom.
Ils ne veulent pas dominer à la place des dominants L’intérêt de vivre à quatre pattes – parce que oui, il doit bien y en avoir un –, c’est de regarder le monde différemment. En politique, tout est une question d’angle  : la troupe canine observe les hommes depuis le ras du sol, elle sait donc de quoi elle parle quand elle dénonce la soumission. Plus limpide que jamais chez Wes, cette métaphore vaut pour l’ensemble de ses précédents héros. Sauf que ceux-ci partaient de moins bas, et surtout ils aspiraient à aller très haut. Max (Jason Schwartzman dans Rushmore) était un cancre qui se changeait en génie, SteveZissou (Bill Murray dans La Vie aquatique) un documentariste méprisé qui prenait sa revanche en filmant un requin jaguar, et Zero (de The Grand Budapest Hotel) un groom qui se dressait contre l’aristocratie et finissait par posséder son propre palace. Bref, des marginaux qui finissaient par rentrer dans le rang. En faisant de ses insurgés des animaux, Anderson rend inaccessible pour eux le sommet de l’échelle sociale. L’enjeu est ailleurs, dans le simple fait de résister sans aspirer à dominer. Ainsi, il radicalise son propos en même temps qu’il le rend lyrique  : l’important dans la lutte, ce n’est pas son objectif, mais la lutte ellemême (comme disait Marx). L’Île aux chiens Sortie le 11 avril. Ce sont des Robinson Crusoé à poil dur Avec Anderson, même les films d’action les plus ébouriffés se jouent sur de petites arènes de théâtre. Son goût pour les maisons de poupée l’incite ite à contenir son action à l’intérieur d’espaces strictement délimités (un sous-marin, un palace, un train…) où se passent des choses absurdes. Si absurdes qu’on pourrait intervertirrtir les décors de chaque récit (à quand une relecture du Grand Budapest Hotel dans le sous-marin de La Vie aquatique ?). Comme son titre l’indique, L’Île aux chiens obéit à la même logique, mais Wes ne semble pas avoir choisi sa scénographie au hasard. Depuis Robinson Crusoé, l’île est le lieu de la réinvention du monde dans l’imaginaire populaire. On se retrouve coincé sur elle avec pas chose, et on en profite pour tout recommencer à zéro. Cet tîlot fonctionne de la même manière  : contraints d’y errer, nos héros vont s’efforcer d’y faire régner l’entraide et de bâtir une société plus juste. Bien sûr, le rêve égalitaire n’est pas complètement réalisable  : tous les chiens ne sont pas des enfants de chœur. Parce que l’espèce canine, selon Anderson, est composée de personnalités plus ou moins généreuses ou égoïstes. Preuve qu’il la regarde comme une civilisation à part grand- entière. Ils sont pour l’égalité des voix L’une des meilleures idées de L’Île aux chiens, c’est de rééquilibrer les rôles entre les hommes et les bêtes. Dans n’importe quel film où cohabitent humains et animaux, on s’identifiera au moins autant aux premiers qu’aux seconds. Ici, le seul vrai héros humain est un jeune garçon nommé Atari, venu sur l’île à la recherche de Spots, son fidèle 25 compagnon. Mais comme il s’exprime en japonais, les chiens ne comprennent pas ses ordres. Il endosse le rôle du petit guide que les autres personnages suivent sans comprendre son langage, sur la base de la confiance. Un peu comme nous le suivons, nous. Pour une fois, on regarde un héros humain avec des yeux aussi perplexes que ceux d’un chien.



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