Illimité n°275 mars 2018
Illimité n°275 mars 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°275 de mars 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 123 Mo

  • Dans ce numéro : la Grande Guerre selon Jean Becker.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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26 – Rencontre Par Alex Vandevorst Photos RC & DR – Saint-Esprit, es-tu là ? Coutumier des drames portés par des gueules iconiques du cinéma français, Cédric Kahn se tourne avec La Prière vers une épure en phase avec la vie de ses personnages, anciens toxicomanes réfugiés dans la foi. Et si c'était là son film le plus spectaculaire ? Avec La Prière, on est directement confronté aux visages inconnus des pensionnaires de cette ferme isolée, où l’on guérit son addiction par le sentiment religieux. On est loin de vos précédents films, où les Kassovitz, les Canet et les Darroussin venaient compenser l’aspect naturaliste… — Il n’y a pas de stars donc ce serait plus naturaliste que d’habitude ? Je n’en suis pas sûr. Les visages des garçons dans cette communauté sont sculpturaux, cinégéniques, parce qu’ils racontent déjà une histoire  : on lit un lourd passé dans leurs expressions. À l’inverse, Darroussin est super connu, et pourtant dans Feux rouges, il produisait un effet très naturaliste, comme dans ses autres films d’ailleurs. J’avais pensé qu’il y avait un désir de rompre avec votre filmo récente, pour aller vers une plus grande radicalité  : on se retrouve soudain privé de nos repères, tout comme le héros Thomas, toxicomane repenti, se retrouve brutalement coupé du monde et des paradis artificiels… — L’idée était plutôt de revenir à mes débuts, à ce pour quoi j’ai fait du cinéma au départ  : obtenir un réalisme dépouillé, dépourvu d’artifices. Et cette histoire se prêtait à un casting sans acteurs célèbres, parce que le sujet en soi est suffisamment fort  : la vraie star du film, c’est la prière. La chose invisible, c’est quand même ce qu’il y a de plus passionnant dans un environnement pareil. Et justement la foi vient apporter une sorte de récit céleste, hors du monde, qu’on fait incarner par de jeunes acteurs qui n’ont jamais été filmés avant, et qu’il faut transformer en personnages de fiction. Tout ce dont on a besoin pour faire du cinéma, quoi ! La foi, ce serait donc l’élément qui permet de décoller du réalisme ? — Oui, comme le récit complètement délirant que racontait le personnage de Kassovitz à ses enfants dans Vie sauvage, ou encore comme le méchant « Hollywoodien » que rencontre Darroussin dans Feux rouges  : c’était une sorte de personnage de thriller sorti de son imagination, débridée par l’alcool. J’aime bien l’incursion de la fiction ou du genre dans un univers très vraisemblable. Cette fois, c’est la ferveur religieuse qui joue ce rôle-là. En fait, « Qu’on soit religieux ou pas, il faut croire en quelque chose d’invisible, sinon vous êtes foutu. » La Prière Sortie le 21 mars. je pense que c’est même fondamental que la croyance vienne bousculer tout à coup les repères terrestres. Qu’on soit religieux ou pas, il faut croire en quelque chose d’invisible à un moment donné, sinon vous êtes foutu. Mais comment on fait pour filmer l’invisible, justement ? Une prière, c’est quand même très… intérieur. — C’est toujours un défi de cinéma quand on fait un film sur le sentiment religieux  : comment filmer la « présence » ? Mais je me suis posé assez peu de questions là-dessus, parce qu’à partir du moment où on filme à la hauteur des personnages et qu’on ménage assez de temps, au tournage et au découpage, pour faire ressentir au spectateur les scènes de prière, alors le sentiment spirituel est communicatif. Ça suppose aussi de tourner avec des acteurs vraiment croyants, pour qu’on « entende » mieux leurs prières ? — Non, c’est une pure question de jeu  : mes acteurs ne sont pas spécialement pieux mais il y en a qui font appel au petit fond de croyance qu’il y a en eux. D’autres sont complètement étrangers à la piété et font complètement semblant. Mais, à la rigueur, c’est pareil chez les religieux ! Dans ce genre d’institution, il y en a qui prient en se forçant à croire parce que c’est la seule solution pour se guérir de leur toxicomanie, et il y en a d’autres qui sont naturellement à fond. La foi est de toute manière un truc très compliqué, mélange de grande vérité et d’un récit qu’on se fabrique. On dirait justement que cette manière de coller à la réalité de ces communautés provient d’un souci documentaire, comme si vous aviez immergé les comédiens au sein de véritables lieux de prière. — Ce n'est pas du tout le cas, mais je prends cette méprise pour un compliment, parce que ça veut dire que leur ferveur est convaincante. Mais toutes les scènes de groupe, de chants liturgiques, de labeur au champ ou de prière
collective, c’est de la composition. Moi, bien sûr, je me suis intéressé à ces endroits, mais les acteurs se sont contentés de jouer des scènes d’amitié les plus authentiques possible. Justement, la camaraderie et l’esprit collectif deviennent un élément central  : jusqu’ici, vos films traçaient plutôt des trajectoires individuelles, à l’américaine. Là, on pourrait avoir l’impression que vous embrassez la tradition française du film choral, façon Des Hommes et des dieux… — Le collectif est fondamental dans le trajet des personnages  : pour passer de la drogue à Dieu, il faut écouter l’autre, le laisser vous aider à survivre, être sensible à sa douleur, etc. Donc bien sûr que le groupe a son importance dans le parcours de Thomas. Mais, comme vous l’avez dit, je suis plutôt un habitué des trajets solos, et finalement c’est son odyssée mentale à lui qui m’intéresse en priorité. Quand il s’oppose au groupe, je le comprends complètement. Ça peut paraître choquant mais quand il essaie de repousser ses amis et de frapper le prêtre qui tient l’établissement pour s’enfuir et retrouver les drogues, je suis de son côté. Je veux qu’on soit en empathie avec l’enfermement qu’il subit. La ferme va lui sauver la vie, mais c’est aussi une foutue prison ! C’est aussi ce qui contribue à faire de La Prière une spectaculaire épopée spirituelle  : le héros conserve un côté lonesome cowboy, quelque part… — Exactement. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il trace sa propre route et qu’il apprenne à croire en lui. C’est ce que j’entendais en parlant de foi nécessaire, même pour les athées  : l’idée n’est pas de trouver Dieu ou d’embrasser les valeurs des autres mais de croire en la vie. Si l’histoire de Thomas peut faire comprendre aux gens que la foi est une passion large, intime, qu’on peut vivre sa foi en dehors du carcan de l’institution, alors je suis content. Entre basculer dans la dépression, voire la mort, et rencontrer la croyance dans un carcan asphyxiant, il y a une troisième option, et elle consiste à prendre les rênes de sa propre vie. FESTIVAL DE KAHN Bar des rails (1991) Une romance entre un ado et une jeune maman  : Cédric Kahn s’invente comme cinéaste en filmant un héros à son image  : précoce, grave et romantique. L’Ennui (1998) Avec cette liaison scandaleuse entre un prof de philo et une nymphette, Kahn séduit la critique et loupe le rendez-vous avec le grand public. Roberto Succo (2001) Thriller cérébral et vénéneux, Roberto Succo s’inspire de la vie d’un célèbre tueur en série italien, et marque la première embardée de son auteur vers le genre. Feux rouges (2003) Adaptation de Simenon avec un Darroussin qui, ayant bu un ou deux (ou cinq) verres de trop, hallucine (ou non) sa rencontre avec un criminel en cavale. L’Avion (2005) Adaptant une BD mettant en scène un jeune garçon dont la maquette d’avion prend vie, Kahn pousse encore plus loin son art de mêler réalisme et fantaisie onirique. Les Regrets (2008) Ces retrouvailles entre un architecte et son amour de jeunesse, dans sa ville natale, marquent aussi celles de Kahn avec la romance. Une vie meilleure (2010) Une histoire d’amour, encore, d’installation et de projets communs se change en récit de disparition énigmatique, et en fable politique implicite sur la lutte d’une famille en contexte de récession. Vie sauvage (2014) Et si un beau jour papa, au lieu de ramener les enfants à maman, les embarquait dans une robinsonnade fantasque ? C’est l’argument de Vie sauvage, qui repose sur la présence mi-poignante mi-angoissante de Kasso. La Prière (2018) Moins de stars, plus de nouvelles têtes et de réalisme rêche  : Kahn change de braquet et fait de la piété aussi bien un sujet de tragédie qu’un argument d’odyssée spirituelle. 27



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