Illimité n°275 mars 2018
Illimité n°275 mars 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°275 de mars 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : UGC Ciné Cité

  • Format : (200 x 285) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 123 Mo

  • Dans ce numéro : la Grande Guerre selon Jean Becker.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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20 – Portrait Par Romain Cole Photos RC & DR – Le bleu est une couleur froide Face à Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel étoffe un peu plus sa carrière post-César avec un rôle d’usurpateur au cynisme glacial. Rencontre. Pour un photographe, « shooter Ulliel », c’est une borne. Une étape. Ça n’a pas toujours été le cas, mais depuis que Saint Laurent (Bonnello, 2014) est venu parfaire son aura d’acteur jeune, chic et décontracté, Gaspard s’est métamorphosé, entre autres, en un marqueur de prestige pour photographe. Atavisme de fils de designer et de styliste, tout est absolument parfait chez lui, de l’ourlet de son pantalon au cirage de ses boots, du cachemire de son pull à la monture en écaille fine de ses lunettes. Il se prête d’ailleurs avec nonchalance à la séance, son visage de prince aux traits anguleux, graphiques, planté d’iris bleus faisant le job à merveille. Avant Saint Laurent, il était surtout connu pour la pub Bleu de Chanel réalisée par Scorsese (avec la punchline à triple torsion de cerveau  : « I’m not going to be the person I’m expected to be anymore »). En tant qu’acteur de cinéma, Gaspard a longtemps été perdu dans la translation entre cinéma d’auteur mal aimé (aucun de ses films CNC n’a marché au box-office) et cinéma populaire mal aimé (même chose, mais avec de plus gros budgets). Cette série de rendezvous manqués, il l’explique comme « une route qu’[il] prenait malgré [lui] », avant de nuancer « ou plutôt sans calcul ». À l’époque, flottait sur son jeu des soupçons d’irrégularité. Ulliel n’ayant pas encore trouvé son registre, son style, il ne provoquait ni passion, ni indifférence. Il galérait comme seuls les beaux gosses galèrent  : sans que personne s’en rende compte. Alors comment gonfler l’enveloppe ? Changer la donne ? En s’auto-prédestinant à un rôle et en espérant qu’il advienne. C’est ce qui s’est passé avec Saint Laurent. En raison d’une certaine ressemblance physique et d’une immense détermination, il empoche le rôle chez Bonnello, dont le film, supérieur artistiquement, n’aura qu’un succès modeste, mais éclipsera son rival de l’époque, le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert. Dedans, il y balade sa trompe, embrasse Garrel et livre une grande perf qui sera récompensée d’un César. Ulliel devient ce qu’il aurait dû être. À lui les projets aux profils exigeants, les « grands » auteurs, les monstres sacrés qui vous filent la réplique. Il y aura Dolan, son all star cast et son carton public, Ossang et « Du moment où un rôle est aussi marquant que Saint Laurent, ça laisse des traces aussi bien chez l’acteur que chez le spectateur. » Eva Sortie le 7 mars. son auréole d’auteur radical, Benoît Jacquot ce mois-ci, accompagné de la grande Huppert et Pierre Schoeller prochainement, avec sa reconstitution pharaonique de la Revolution française. Son jeu un peu introverti, taiseux, rongé par un monde intérieur, est désormais devenu une marque qui se décline selon l’intrigue. « Du moment où un rôle est aussi marquant que Saint Laurent, ça laisse des traces chez l’acteur comme chez le spectateur. Charlotte Rampling, quand je la vois au cinéma, je pense à Portier de Nuit. C’est comme ça… », lâche-t-il d’une voix douce et fataliste en guise d’explication. Dans Eva, Benoît Jacquot en fait un petit escroc et l’emmène sur le versant antipathique des mecs silencieux. Yeux bleus insensibles, rictus étrange, ton cassant et juste des verres d’eau. « Ah oui ? Vous avez remarqué qu’il ne boit que de l’eau ? », nous dit-il, réellement surpris, avant de reprendre, presque gêné  : « C’est un truc que j’ai fait en pensant que personne ne le verrait. Pour moi, c’est quelqu’un qui a peut-être eu des problèmes d’alcoolisme, donc je voulais que boire de l’alcool ait une grande signification pour lui. » Ce souci du détail révèle à quel point l’acteur est cérébral et hanté par l’idée de performance, de renouveler l’exploit, de trouver ses futurs périmètres de prouesse et quelques techniques subliminales qui lui permettraient sans rupture, sans dissonance brutale, de s’affranchir. Et se faire « Jacquoter » face à Isabelle Huppert dans un impitoyable duel reptilien est une émancipation qui ne se refuse pas. « Bertrand [son personnage,ndlr] est antipathique, mais cette antipathie est juste une façade, derrière laquelle il se protège, justement pour garder les gens à l’écart. C’est un usurpateur, il ne veut surtout pas être démasqué. » Il y a ceux dont le masque révèle la nature profonde et ceux qui s’en servent pour la dissimuler. Chez Ulliel, c’est peut-être plus compliqué que ça. Son masque de Saint Laurent est devenu en quatre ans un mal nécessaire, lui donnant tout ce qu’il attendait, quitte à prendre beaucoup trop de place. Eva, à l’instar de ses prochains films, est une preuve du temps qui passe et qui fissure ce masque. Un peu comme sa cicatrice et son rictus viennent perturber ses traits parfaits. C’est peut-être d’ailleurs ça qui est si beau à photographier.
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